Aurélien Bernier - « La démondialisation pour sortir du productivisme » - Sarkophage - Novembre 2011
mercredi 4 janvier 2012
Auteur : par Aurélien Bernier
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« La démondialisation pour sortir du productivisme »

Article paru dans le Sarkophage de novembre 2011

Par Aurélien Bernier, porte-parole du M’PEP

Imaginé par Bernard Cassen en 1996 et repris par le sociologue philippin Walden Bello en 2002, le terme de « démondialisation » a fait couler beaucoup d’encre ces derniers mois, grâce notamment au dernier livre de Jacques Sapir [1] et à la position défendue au sein du Parti socialiste par Arnaud Montebourg. A droite comme à gauche, la démondialisation a vite trouvé ses opposants, maniant la caricature et rappelant étrangement ce qu’ont vécu et vivent encore les objecteurs de croissance. Si l’austérité pour tous n’a jamais été le projet des objecteurs de croissance, l’autarcie nationale n’est pas non plus le projet des « démondialistes ». Au contraire, il doit s’agir de poser les bases d’un nouvel ordre international, mais de sortir de la douce rêverie pour passer enfin à l’action.

Le système économique mondial qui s’est construit à partir de 1945 est très complexe dans sa mécanique mais relève d’une logique assez simple. Le capitalisme a besoin de vendre toujours plus, car c’est avant tout la production matérielle qui permet le profit. Il faut donc utiliser les gains de productivité pour augmenter la production et trouver en permanence de nouveaux marchés. Le capitalisme a créé artificiellement des besoins supplémentaires. Il a développé le crédit pour qu’un maximum de consommateurs puissent les satisfaire. Mais ce n’était pas suffisant : il devait également organiser le renouvellement régulier des biens vendus, ce que les firmes sont parvenues à faire en créant des effets de mode et en dégradant leur qualité, ce que l’on nomme « l’obsolescence programmée ».

Bien-sûr, ce système ne fonctionne que si les multinationales ont accès à des ressources naturelles à bas prix. La bataille pour les ressources qui en découle est aussi vieille que le capitalisme, mais a changé de forme. Avant la Seconde Guerre mondiale, le moyen le plus répandu pour mettre la main sur les matières premières était la colonisation. Avec le conflit de 1939-1945 et la guerre froide qui suit, des pays au Sud peuvent commencer à prendre une véritable autonomie politique. Au début des années 1970, le Chili, le Mexique, la Tanzanie ou encore le Sri-Lanka bâtissent des projets socialistes, redistribuent les terres et nationalisent des secteurs stratégiques de l’économie comme les mines ou le pétrole. Cette émancipation terrorise les grandes puissances commerciales, d’autant que la montée des préoccupations écologiques pose en parallèle la question de la surconsommation des ressources naturelles, annonçant une pression à la hausse sur les prix. Pour résoudre ce problème géopolitique crucial, les classes dirigeantes placent toute leur énergie dans l’instauration du libre-échange, un système commercial voulu par les États-Unis après la Seconde Guerre et rendu encore plus urgent par cette émancipation de pays au Sud.

L’objectif du libre-échange est de permettre la circulation sans entrave des capitaux et des marchandises et de réorganiser mondialement la production et la consommation. Pour les grandes firmes, l’intérêt est double : accéder aux matières premières à bas coût et employer une main d’œuvre sous-payée et corvéable à merci. Pour les gouvernements du Nord, il est d’augmenter artificiellement le pouvoir d’achat sans augmenter les salaires, en baissant le prix des importations. Le libre-échange incite les grandes firmes à s’établir dans les pays qui pratiquent le moins-disant social et environnemental, mais leur donne la possibilité d’alimenter les marchés occidentaux. Ainsi, en 2010, 60% des importations chinoises aux États-Unis sont des biens produits par des multinationales américaines délocalisées en Chine.

L’effet secondaire mais particulièrement vicieux du libre-échange est l’abaissement des normes sociales et environnementales dans les pays du Nord. Puisqu’il faut bien rester compétitif et que le libre-échange interdit de réguler les flux commerciaux et financiers, il faut geler ou réduire les salaires, augmenter le temps de travail, précariser l’emploi.

La conséquence la plus grave de cette mondialisation du capitalisme est la perte totale de contrôle des peuples et des États sur l’économie. Face au chantage aux délocalisations de grandes firmes, aucun gouvernement n’est assez déterminé et aucune lutte sociale n’est assez puissante pour tenir tête. Le maintien de l’emploi ne fait même plus vraiment partie des revendications syndicales, qui se replient sur la négociation des meilleures indemnités de licenciement possibles en cas de fermeture d’usine.

Ainsi, les populations sont soumises au Nord comme au Sud aux « lois des marchés ». La mondialisation est tout simplement la confiscation des politiques nationales, et notamment des choix de production, par les grandes firmes. Comment influer sur une production qui est délocalisée à l’autre bout de la planète ? C’est tout bonnement impossible. Quant à croire que le consommateur pourra faire pression sur une filiale chinoise ou indienne d’une multinationale en réclamant des labels de qualité, c’est une théorie au moins aussi illusoire que celle de la « mondialisation heureuse ».

Le libre-échange a certes permis d’aborder une deuxième phase « d’émancipation » au Sud, avec l’essor de la Chine, de l’Inde ou du Brésil sur la scène internationale. A présent qu’elle détient une grande partie de la dette américaine ou des ressources stratégiques comme les terres rares [2], la Chine peut discuter d’égal à égal avec les États-Unis ou l’Union européenne. Mais contrairement au Chili, au Mexique, à la Tanzanie ou au Sri-Lanka des années 1970, les puissances émergentes des années 2000 n’ont pas pour projet de bâtir le socialisme : elles veulent concurrencer le capitalisme néolibéral par un capitalisme d’État.

Que faut-il en conclure ? D’une part, que la mondialisation reste une compétition entre États, qui défendent les intérêts stratégiques de leurs classes dirigeantes. La crise de l’Union européenne le confirme : ce n’est pas parce qu’il existe des structures supranationales que les stratégies nationales s’effacent. L’Allemagne oriente la construction européenne en fonction de ses seuls intérêts, les États-Unis ont bâti le GATT puis l’Organisation mondiale du commerce en fonction des leurs... Au contraire, l’existence de ces structures supranationales permet d’imposer plus facilement aux autres la loi de l’État le plus fort, et facilite l’alliance entre classes dirigeantes contre les intérêts des peuples.

Démondialiser, c’est sortir d’un carcan qui empêche toute politique alternative pour rendre le pouvoir aux peuples. Puisque le libre-échange interdit de contrôler les multinationales, il faut mettre en place un protectionnisme intelligent, basé sur des critères écologiques et sociaux. Le fait que la militante indienne Vandana Shiva, grande figure de la lutte contre les OGM, pour le féminisme et le respect des droits humains, réclame aujourd’hui du protectionnisme devrait faire réfléchir ceux qui, à gauche, assimilent la démondialisation à du repli national [3].

Néanmoins, le protectionnisme n’est pas suffisant. La démondialisation, ce n’est pas seulement les taxes aux frontières, les quotas et la relocalisation, c’est aussi des actes forts de solidarité internationale, marchande et non marchande, et une perspective internationaliste. Ainsi, il faut organiser un partage équitable et une baisse de la consommation des ressources naturelles sans lesquels la paix entre les peuples est impossible. Mais la contrepartie d’une souveraineté sur les ressources et d’une industrialisation des pays du Sud est qu’elle ne serve pas, comme c’est actuellement le cas, à faire du dumping social et environnemental. Elles doivent au contraire permettre le développement du marché intérieur et s’inscrire dans un mouvement de sortie du productivisme.
Si cette démondialisation s’engage, les États continueront évidemment à commercer et à négocier. Dans un premier temps, ils seront nombreux à rester égoïstes, calculateurs, au service de leurs classes dirigeantes. Mais la sortie du libre-échange permettra à des gouvernements courageux de mettre en œuvre d’autres politiques et de se donner les moyens d’aller jusqu’au bout d’une rupture avec le capitalisme. Ces dissidences ne laisseront pas insensible les mouvements sociaux dans les autres pays et, de proche en proche, des lieux de pouvoir pourront être pris à l’oligarchie et les perspectives d’alliances s’élargiront.

Ce raisonnement bouscule la stratégie altermondialiste initiale, qui ambitionnait de réformer les structures supranationales. Mais puisque rien ne bouge dans le sens voulu, bien au contraire, il faut savoir remettre à plat cette stratégie. Les objectifs sont restés les mêmes : nous devons sortir du productivisme, répartir différemment les richesses, coopérer entre peuples du Monde, vivre en paix... Mais plutôt que d’espérer une réforme de l’intérieur de l’Union européenne ou de l’OMC, nous devons envisager des mesures unilatérales de rupture avec le capitalisme pour ensuite rebâtir un ordre économique totalement différend.

On peut à priori craindre que des représailles viennent sanctionner une telle révolution. Pourtant, toute l’histoire des politiques commerciales montre que lorsque un pays dont le marché est suffisamment attractif met en place des mesures protectionnistes, les puissances économiques étrangères les contournent... par des investissements directs, qu’il conviendra alors de contrôler. Pour un pays comme la France, la relocalisation sera bien plus naturelle qu’on ne pourrait le croire de prime abord. De fait, la démondialisation n’est pas seulement nécessaire, elle est aussi parfaitement crédible.


Notes

[1Jacques Sapir, La Démondialisation, Seuil, 2011.

[2Les terres rares sont des métaux précieux qui entrent dans les processus de fabrication de matériel électrique et électronique, et notamment les technologies « vertes ».

[3Vandana Shiva : « Le libre-échange, c’est la dictature des entreprises », Bastamag, 4 juillet 2011.