Chronique du 6 février : L’anti-modèle allemand
lundi 6 février 2012
Auteur : par Jacques NIKONOFF
fontsizeup fontsizedown impression envoyer l'article par mail suivre la vie du site syndiquer le forum 2 réactions
 
Accueil > Analyses et propositions > Europe > Textes d’origines diverses > Chronique du 6 février : L’anti-modèle (...)
 

La chronique de Jacques Nikonoff
6 février 2012.

L’ANTI-MODÈLE ALLEMAND

Jacques Nikonoff est porte-parole du M’PEP et ancien président d’Attac. Derniers ouvrages publiés :

  • « Sortons de l’euro ! Restituer au peuple la souveraineté monétaire » (Mille et une nuits, 2011)
  • « La confrontation. Argumentaire anti-FN » (Le Temps des Cerises, 2012).

Depuis la fin de l’année 2010, une intense campagne de propagande a été déclenchée par la droite sarkozyste sur le thème du « modèle allemand ». Elle est puissamment relayée par les grands médias. Son but est de montrer que la France est en retard par rapport à l’Allemagne, parce que notre pays, contrairement à ses voisins d’outre-Rhin, n’aurait pas le courage de procéder à des « réformes structurelles ». Le président de la République est intervenu le dimanche 29 janvier à la télévision. Il a évoqué la TVA « sociale » inspirée d’Allemagne, au point que le journal Le Monde daté du 31 janvier titre en Une « La candidat Sarkozy parie sur le modèle allemand ».

Une officine patronale, COE-Rexecode, a été recrutée. Elle a remis un « rapport », le 20 janvier 2011, au ministre de l’Industrie, Eric Besson. Son titre est déjà tout un programme : « Mettre un terme à la divergence de compétitivité entre la France et l’Allemagne ». Ses conclusions évoquent « une rupture de tendance d’ampleur sans précédent historique à partir de l’an 2000 ». C’est-à-dire à partir du lancement de… l’euro !

Justifier l’austérité

L’objet de tout ce bruit est parfaitement clair : préparer l’opinion publique et les salariés français à de nouvelles pressions sur l’emploi et les salaires. Pourtant, la politique menée par les dirigeants allemands est un anti-modèle pour le monde du travail. Pour deux raisons. D’abord, la politique suivie par les dirigeants allemands n’est possible qu’à l’échelle d’un seul pays puisque fondée sur la conquête des marchés extérieurs elle revient à déclencher une guerre commerciale et sociale contre les autres pays et les travailleurs de la zone euro. Ensuite, une politique basée sur la conquête des marchés extérieurs est une impasse qui fragilise l’économie qui la conduit et suscite des déficits commerciaux chez les autres.

Si l’Allemagne exporte beaucoup dans la zone euro, c’est parce que les autres pays de la zone importent. Et s’ils importent, c’est qu’il existe encore de la consommation dans ces pays. En singeant le « modèle » allemand, c’est-à-dire en réduisant leur consommation pour favoriser leurs exportations, ces pays feraient exploser la zone euro encore plus rapidement.

Quel est le lien entre baisse de la consommation et donc hausse du chômage, et développement des exportations ? Pour gagner des parts de marché à l’exportation, dans la conception économique actuelle, il faut que les entreprises soient capables de proposer des prix plus faibles que ceux de leurs concurrents pour des produits similaires. Comment y parviennent-elles ? En développant l’innovation qui permettra d’économiser la masse salariale, et/ou en baissant le « coût du travail » (salaires, cotisations sociales, dépenses sociales…). Si le niveau des salaires baisse dans la société, les ménages consomment moins, la demande faiblit, la croissance se ralentit et le chômage augmente.

Exporter sur la planète Mars ?

L’écrasement des dépenses publiques allemandes et des salaires, ainsi que l’offshore outsourcing (délocalisations) n’ont été possibles que pour une seule raison : les autres pays de la zone euro n’ont pas fait la même politique. Heureusement ! Si tout le monde avait donné la priorité à ses exportations pour gonfler ses excédents commerciaux, qui auraient-été les importateurs ? Les Martiens ?

Les gouvernements allemands successifs ont donc sacrifié la demande intérieure de leur pays, provoquant la stagnation économique de toute la zone euro. Ainsi, de 1998 à 2010 l’emploi total a augmenté en Allemagne de seulement 7%, et de 11% en France. Le pouvoir d’achat de chaque salarié, lui, a baissé de 1% en Allemagne, tandis qu’il augmentait de 18% en France. La consommation des ménages a faiblement progressé de 9% en Allemagne, de 32% en France. Le PIB a crû de 14% en Allemagne et de 22% en France ; l’investissement logement des ménages a augmenté de 22% en France, baissé de 15% en Allemagne (1).

Depuis la fin des années 90, le freinage des salaires, la déformation du partage des revenus au détriment des salariés et en faveur des profits, expliquent la baisse de la consommation, le chômage et la profitabilité élevée des entreprises allemandes. Mais, contrairement à un mythe soigneusement entretenu, l’Allemagne se désindustrialise. L’industrie (sans le BTP), qui employait 29,3% des actifs en 1991, n’en occupe plus que 18,9% en 2009. Elle représente néanmoins 26% du PIB allemand, contre 14% pour la France. Notons au passage que les prétendus excellents résultats allemands à l’exportation ces dernières années ne se sont pas accompagnés d’une forte croissance économique ni d’une augmentation de la part de l’industrie dans le PIB. Pourtant le discours libre-échangiste explique que le développement du commerce international permet de tirer la croissance…

Manipulations allemandes dans la zone euro

La compétitivité allemande est principalement fondée sur un tour de passe-passe. En 2009, l’Allemagne réalise 73% (96,7 milliards d’euros) de son excédent commercial total dans dix pays européens de la zone euro (en milliards d’euros, source Destatis) :

  • France 27,9
  • Autriche 18,5
  • Belgique 13,7
  • Italie 13,4
  • Espagne 12,3
  • Grèce 4,8
  • Portugal 2,7
  • Finlande 1,7
  • Luxembourg 1,7

L’excédent allemand était au total de 138,6 milliards d’euros en 2009, et encore s’agissait-il d’une mauvaise année. Les déficits commerciaux allemands avec des pays de la zone euro ne concernent que l’Irlande (-10,1 milliards d’euros) et les Pays-Bas (-2,3 milliards d’euros).

Toujours en 2009, si on étudie maintenant la compétitivité pure de l’Allemagne, c’est-à-dire ses relations commerciales hors de la zone euro, la situation est beaucoup plus contrastée. Avec les grands pays industrialisés (États-Unis, Japon, Royaume-Uni, Suisse), la position de l’Allemagne reste médiocre, en milliards d’euros (Destatis) :

États-Unis 15,0
Royaume-Uni 20,7
Suisse 7,4
Japon -8,0
Total +35,1

Déficit commercial allemand avec la Hongrie, la République tchèque et la Slovaquie

Rappelons que la France avait un déficit commercial avec l’Allemagne de 27,9 milliards d’euros en 2009 ! L’Allemagne, par ailleurs, est globalement déficitaire de 20,4 milliards d’euros avec les BRIC. L’Allemagne est également en déficit de près de 5 milliards d’euros vis-à-vis de trois pays des PECO : la Hongrie, la République tchèque et la Slovaquie. Cette situation étrange résulte de la stratégie industrielle allemande qui a délocalisé une partie de son appareil de production dans la région (Destatis).

  • Hongrie -2,1
  • Rép. Tchèque -1,9
  • Slovaquie -0,8

Faisons les comptes. D’un côté, l’Allemagne a engrangé des excédents commerciaux dans dix pays de la zone euro pour 96,7 milliards d’euros. D’un autre côté, avec les principaux pays industrialisés hors zone euro, elle ne réalise qu’un excédent de 35,1 milliards d’euros, soit un total de 134,8 milliards d’euros. Il faut enlever 20,4 milliards de déficit avec les BRIC et 4,8 milliards de déficit sur les trois PECO. L’effet euro est évident, la compétitivité allemande est factice, son avantage n’existe que par ses manipulations dans la zone euro.

(1) Patrick Artus, « Il ne faut pas sacraliser le modèle allemand », Les Échos, 6 septembre 2010.


Répondre à cet article

Forum de l'article  -2 Messages

  • Chronique du 6 février : L’anti-modèle allemand

    6 février 2012 20:56, par Waldeck

    Glossaire.

    BRIC : Brésil - Russie - Inde - Chine
    PECO (Pays d’Europe Centrale et Orientale) : Bulgarie, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Pologne, Roumanie, Slovénie, Slovaquie, République tchèque.

    repondre message


  • Chronique du 6 février : L’anti-modèle allemand

    11 février 2012 20:11, par Risser Viviane

    La hausse du pouvoir d’achat en France mérite d’être présentée avec des réserves. J’avais moi-même avancé cet argument qui est valable pour une comparaison avec l’Allemagne mais aussi avec la plupart des autres pays européens. Or, on m’a rétorqué que c’était les hauts salaires qui avaient vu leur pouvoir d’achat augmenter, ce qui est sans doute vrai et relativise les bonnes performances de la France. Beaucoup de Français (dont les fonctionnaires) ont vu leur pouvoir d’achat diminuer sur cette période.

    repondre message

Haut de la page