Chroniques vénézuéliennes
lundi 20 août 2012
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 CHRONIQUES VÉNÉZUÉLIENNES

Par Jean Ortiz, universitaire, diffusées par le Mouvement politique d’éducation populaire (M’PEP) avec l’autorisation de l’auteur.

Le 20 août 2012.

Jean Ortiz, universitaire, vient de passer plusieurs semaines au Venezuela. A deux mois des élections présidentielles dans ce pays, il fait un état des lieux du Venezuela treize années après l’arrivée au pouvoir de Hugo Chavez. Cela donne 19 petites chroniques diffusées par l’humanité.fr. Passionnant !


Le 19 Juillet 2012

 Le jour où les pauvres descendront...

Aujourd’hui : « il pleut sur Caracas ».

La saison des pluies a ceci de prévisible que lorsque l’aguacero ne te surprend pas, tu pestes quand même. L’airbus Madrid-Caracas est déjà un condensé du fort clivage politique et social que vit le Venezuela. Les chanteurs de la chorale de l’entreprise publique du pétrole, PDVSA, arborent des vestes phosphorescentes aux couleurs du Venezuela, la même dont se drape le président Chavez. Je les aborde : « Un français chaviste ». Ils me répondent en chantant : « Uh, ah, Chavez no se va ».

Vénézuéliens en cage

Dans la longue file d´attente de gens plutôt bien mis, on se tait. L’Airbus, comme l’aéroport, sont pleins à craquer. Manifestement, les Vénézuéliens sont en cage, à l’intérieur de leurs frontières ! A l’aéroport Simon Bolivar, des longues queues face aux homéopathiques guichets de l’immigration préfigurent le socialisme. J’ai appris à Cuba que la queue est une institution inhérente au socialisme ! Elle est juste, fraternelle, vigoureuse, égalitaire. Chacun sait quelle est sa place, même quand la queue relève de l´attroupement.
Aéroport Simon Bolivar de Caracas : des fresques chavistes « Continuons ensemble », « Indépendance, pour toujours » annoncent la couleur : le rouge, et rendent plus agréable l’attente du tampon. « La patience est une vertu révolutionnaire ». L’impatient que je suis enrage : dehors, Miriam négocie avec ces brigands de chauffeurs de taxis. Au guichet, un même tampon pour tous, Vénézuéliens comme étrangers. On en arrive à regretter le flicage tant attendu lorsqu’on arrive du monde libre. Le camarade douanier salue les communistes « amis ».
Caracas est un amphithéâtre chaotique où les pauvres ont pris de la hauteur. Ils se perchent à flanc de montagne, sur les endroits les plus inaccessibles, entassent sur quelques mètres carrés des baraques acrobatiques, près des coulées de boue, sur quelques rochers instables. Cet univers de bois et de tôles, anarchique, coloré, les ranchitos, menace la tranquillité de ceux qui vivent plutôt bien en bas. Le jour où ils descendront... Et ils sont en train de le faire : la Révolution les a rendus visibles. Ils descendent en avalanche rouge à chaque manifestation, prêts à donner leurs vies, comme ils le firent lors du coup d’État d’avril 2002. Ils marchèrent sur le Palais présidentiel pour affronter les putschistes qui tirèrent sur la foule des gueux. Le sang versé se retourna contre les factieux qui nommèrent président éphémère le patron des patrons, Pedro Carmona, tout un symbole de reconquête de la liberté !


Le 20 Juillet 2012

 Mieux vaut ici voler une banque que la posséder

Aujourd’hui : « Frénésie chaviste ».

La chanson à la mode en cette campagne électorale susurre plus que de l’amour, c’est de la frénésie que le peuple éprouve pour Chavez.
Cependant, lorsque l’on se promène dans les rues de Caracas, on est frappé par ce clivage entre couches populaires et bourgeoisie (grande et petite), voire couches moyennes. La campagne électorale pour les élections du 7 octobre est conçue par les Chavistes et leur État major électoral comme une bataille patriotique.
Beaucoup de jeunes, de précaires, de petits vendeurs des rues (ils ont désormais un statut) portent le tee-shirt rouge du chavisme.
Manifestement, les partisans du faux « jeune premier » leader de l’opposition de droite, béni par les États-Unis, usent moins la colle et le pinceau que les chavistes. Les portraits de Chavez (candidat de la patrie) escaladent les falaises et les murs, s’accrochent aux poteaux électriques, aux lampadaires, se font graffitis, fresques murales. Au militantisme, il n’y n’a pas photo, Chavez l’emporte largement, comme dans les sondages actuels.
Dans la rue, une étrange impression vous cerne, vous tenaille. L’insécurité (vrai problème) serait partout alors que pour l’instant, nous ne l’avons pas ressentie. Le centre de Caracas n’est pas un coupe gorge, les places, les parcs, les rues regorgent au contraire d’une foule décontractée, sonore, colorée, exubérante. Commerçants, cafetiers, banquiers, employés, vous préviennent : « Faites attention à vous ». La préoccupation populaire est réelle. Mieux vaut ici voler une banque que la posséder. L’insécurité, la droite en fait son cheval de bataille. Le décalage horaire est, pour le révolutionnaire, pire que l’impérialisme.

Le 23 Juillet 2012

 Il y a entre Chavez et le peuple une relation toute particulière d’affection, de confiance, d’identification

Aujourd’hui : « Marée rouge ».

Mercredi 18 juillet, Chavez a provoqué une nouvelle marée rouge dans l’État de Guarico ; il s’en est pris vivement au « candidat de l’impérialisme, du capitalisme », le « préhistorique » Capriles. Des dizaines de milliers de personnes communiaient dans l’allégresse. Béret rouge et chemise rouge, en forme, Chavez a considéré que les élections du 7 octobre engagent l’avenir de la nation, de la patrie, et sont cruciales pour l’indépendance si chèrement acquise. Une foule à perte de vue applaudissait à tout rompre ; il y a entre Chavez et le peuple une relation toute particulière d’affection, de confiance, d’identification. On a du mal à l’imaginer depuis l’Europe.
Retour a Caracas, quartier Altagracia. 5h du matin. Les coqs chantent en ville, la Révolution ne les a pas bâillonnés. Les quartiers populaires sont propices aux insomnies. Toute la nuit, les voisins s’agitent, bricolent, pratiquent le discours à haute voix. Je m’aventure dans la rue. Des ouvriers déchargent un camion en musique. Ici, pas d’heure pour baisser la radio ; salsa et boléro sont insomniaques. Les ouvriers m’expliquent que la nouvelle loi du travail les protège mieux et que le gouvernement a augmenté les salaires...
Retour au QG, sain et sauf. La télé déforme les propos de Chavez a Guarico, la plupart des chaines nationales ont troqué l’info pour la propagande : Canal 1, Globovision, Vénévision, Canal 5 sont furieusement anti-chavistes, dramatisent la situation. Alarmistes, elles tentent de créer un climat anxiogène et les conditions d’une déstabilisation.
Pour l’heure, nous n’avons vu Capriles qu’à la télé : spots, interviews. L’homme ment comme un arracheur de dents. Il promet de ne pas toucher aux « missions » de la révolution bolivarienne alors qu’il est un privatisateur compulsif. De même, pour la compagnie pétrolière PDVSA, qu’il promet d’ouvrir seulement au capital privé, sans la privatiser.
25 degrés au petit matin. Petit-déjeuner au jus de lechosa.


Le 24 Juillet 2012

 La droite, sorte de front d’unité de façade, sait qu’elle va perdre

Aujourd’hui : « Une invasion invisible ? »

À Caracas, place Altamira, sur le lieu même où se réunirent les putschistes en 2002, où ils prièrent pendant des semaines face à l’obélisque de Luis Roche, à quelques pas du grand hôtel où ils cachèrent les armes, il règne un calme glacé d’hommes d’affaires pressés. Pas une affiche de Capriles. C’est à se demander si le candidat de l’opposition fait campagne dans la rue. Un secteur de la droite reconnaît même qu’il est franchement mauvais. Il est à la fois un montage politico-médiatique, une feuille de vigne, et un expert en communication. Pour gagner en popularité, il va jusqu’à singer Chavez, portant parfois le chapeau paysan des llanos (plaines d’élevage)... lorsque Chavez le porte.
La droite, difficilement unie dans la MUD, sorte de front d’unité de façade et « démocratique », sait qu’elle va perdre. La tonalité, dans les rues, les sondages, en témoignent. Le Comandante bénéficie d’un quotient personnel impressionnant, renforcé par sa lutte courageuse contre la maladie. Alors, la droite prépare déjà le terrain. Sa ligne de défense apparaît clairement dans les médias : « Chavez viole la constitution, le code électoral », « s’apprête à frauder », « monopolise les ondes »... La droite et ses alliés socio-démocrates, démocrates chrétiens, vieux restes des partis qui ont fait faillite, mettent tout en place pour un « néo-putsch » pseudo-démocratique. Le journal Tal Cual, de l’ex-guérillero repenti, Teodoro Petkoff, ex-ministre ultralibéral du président COPEI (chrétien-démocrate) Rafael Caldera, titre : « Chavez viole la constitution », le code électoral, alors que c’est le candidat ex-putschiste Henrique Capriles Radonski qui a refusé de signer le cahier des charges électoral. La campagne sur la fraude est déjà installée. Battue, la droite conteste d’ores et déjà les conditions de la campagne et le résultat qu’elle pressent. La plupart des chavistes, militants de base ou députés, que nous avons rencontrés craignent qu’après la Lybie, la Syrie, nous disent-ils, ce ne soit le tour du Venezuela. Au Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV), comme au petit Parti communiste (PCV), on redoute une déstabilisation qui ferait ici couler beaucoup de sang. « Chavez es pueblo ». Un ami universitaire nous laisse entendre que des groupes paramilitaires se préparent, certains venus de Colombie.
Nous prenons le métro, dangereux selon la propagande des médias-mensonges ; il nous apparaît propre, calme et efficace. Des affiches y défendent la réforme agraire, appellent à respecter les règles civiques élémentaires. Arrêt station Capitolio. Sains et saufs. Pas de chars cubains dans les rues, mais une Police nationale bolivarienne, au sifflet strident, créée en 2009 pour pallier la corruption des anciens corps.
Place Bolívar, face à la statue équestre du Libertador, un groupe de vieux messieurs et de vieilles dames, anciens guérilleros communistes des années 1960-1970, attendent de recevoir un prix à la mairie. La cérémonie commence par un hommage officiel à Gustavo Machado, fondateur du PCV. Après l’offrande florale aux pieds du Libertador, une chorale entonne l’hymne du Venezuela. Ces vieux lutteurs communistes, Hernán Abreu (Patricio), Carmen Estévez (Lucía), sont émus de la présence d’un communiste français. L’internationalisme peut s’avérer lacrymal. Demain, départ pour une virée kilométrique à l’intérieur du pays.
Menu du soir : empanadas pabellón.

Le 25 Juillet 2012

 Ici, on connaît et on respecte beaucoup Ignacio Ramonet et Jean-Luc Mélenchon

Après une journée de pluies abondantes, de routes inondées, pittoresques, et d’embouteillages, nous sommes invités par la Fédération de producteurs et éleveurs du Venezuela (FEGAVEN) à voir au plus près la révolution bolivarienne dans le secteur agricole, la paysannerie, les conseils communaux, les conseils de producteurs, etc. Nous arrivons à Guanare, dans l’État de Portuguesa, le grenier du pays, et l’État le plus chaviste aussi, à la nuit tombée. La veille, le candidat de l’opposition avait déclaré : « Ne jetez pas l’éponge, nous avons encore plus de 70 jours », une vraie posture de vainqueur ! Ici, c’est également le pays des troubadours paysans à la harpe. Les llanos, ces plaines agricoles et d’élevage, s’étendent sur cinq États centro-occidentaux du pays ; le climat est tropical dans le piémont andin où est située Guanare.
Le président national de la FEGAVEN, Balsamiro Belandria Rivas, et le président local, José Gregorio Palencia, nous ont préparé une tournée dans les États de Barinas, Mérida, Tachira, etc. La FEGAVEN impulse dans ces zones un travail de terrain, comprenant des milliers de projets, portés en grande partie par des petits et moyens producteurs. Chaque samedi, la radio nationale du Venezuela (RNV), et Radio Sur, très écoutées dans le pays et sur tout le continent latino-américain, diffusent une émission en direct, « C’est ainsi que l’on produit au Venezuela », préparée et présentée par Balsamino Belandria lui-même.
Le lendemain de notre arrivée, un samedi précisément, nous sommes invités dans cette émission à parler de la situation en France, et des fondements de notre solidarité dans une unité d’élevage et de production laitière pilote, au bord d’une lagune où se baignent ibis noirs et autres oiseaux tropicaux. Ici, on connaît et on respecte beaucoup Ignacio Ramonet et Jean-Luc Mélenchon. Nous expliquons ce que sont les positions du PCF, la stratégie du Front de Gauche, depuis notre appartenance communiste, la politique du gouvernement Hollande, le pacte européen de stabilité budgétaire… Nous reviendrons plus longuement dans des articles ultérieurs sur les expériences nouvelles, horizontales, autogérées que la révolution a créées. Les petits paysans et producteurs locaux nous parlent sans détours. L’un d’eux, à notre grande surprise, n’est autre que le frère de l’Ambassadeur du Venezuela en France.
Le président de FEGAVEN est un journaliste de talent, qui dirige aussi la Fédération et exploite une propriété de production de lait de búfalas (buffles). Il a l’œil avisé et la parole sûre. Demain, nous partirons pour une expédition à l’intérieur des Llanos. La chaleur tropicale moite peut ici, s’il n’y prend garde, plonger le révolutionnaire français dans la torpeur.
Au menu  : cachapa (galette de maïs doux et fromage frais).

Le 26 Juillet 2012

 La Révolution a commencé à changer la vie des petits et moyens paysans

Aujourd’hui : « Au bout de la piste, la Révolution ».

État de Barinas, État natal du président Chavez. Nous avons choisi de fuir les sentiers battus ; la plupart des journalistes les emprunteront en septembre pour dénigrer les changements en cours au Venezuela.
Après un trajet de cahots poussiéreux sur une mauvaise piste, nous arrivons à la ferme La Guayana, dans le municipio Ezequiel Zamora, chez un petit producteur aidé par la Federation bolivarienne des éleveurs et agriculteurs du Venezuela (FEGAVEN). Il y a quelques années, un grand propriétaire possédait ici 9 000 hectares. La révolution lui en a confisqué 4 000, pour les redistribuer aux paysans. Dans les endroits les plus reculés, cohabitent les vieilles masures paysannes avec les maisonnettes en dur, « chavistes », et construites récemment par le gouvernement, nous disent fièrement les llaneros.
La Révolution avance, mais la structure de la propriété agricole reste encore majoritairement latifundiaire. Selon les paysans du PSUV qui nous accueillent, Melqui Mesa, Orlando Mora, Antonio Campos, Anibal Pava, « la lutte est dure, tendue ; elle sera longue, mais on ne reviendra pas en arrière ». Ils nous offrent du fromage frais de buffle, un bétail jadis réservé aux grands propriétaires, et que le gouvernement bolivarien introduit aujourd’hui massivement (4 millions de têtes). Avec 4 litres de lait de buffle, on fabrique 1 kilo de fromage. Chaque petit producteur bénéficie d’une grande facilité pour accéder à des crédits, dans des conditions particulièrement favorables.
Nouvelle piste jusqu’a la ferme El Triangulo. Mêmes constats. La Révolution a commencé à changer la vie des petits et moyens paysans. L’agriculture, longtemps laissée a l’abandon, ne représente encore que 10% du PIB. Depuis 2 ans, le programme dénommé Agropatria a remplacé la multinationale espagnole AgroIsleña, nationalisée, qui fournissait semences et produits chimiques aux paysans en échange de 60% de la récolte. Aujourd’hui, c’est l’État qui a pris le relais, à des prix désormais « solidaires ». Dans les endroits isolés, la plupart des familles ont l’eau et l’électricité.
Ici, exotisme assuré : oiseaux de toutes les couleurs, fruits étranges, et la musique llanera, à base de harpe et de cuatro (guitare a quatre cordes), qui pleurniche l’amour. De retour au village, des militants peignent sur un mur : « Chavez, candidat de la patrie ».
Nous achetons le journal La Nation. Titre énorme : « 7 morts par des tueurs a gages dans l’État du Tachira ». La droite joue avec l’insécurité, l’instrumentalise jusqu’à plus soif politique. Elle en fait son programme, sa stratégie principale. Nous pouffons de rire en apprenant par ce même journal que le candidat Capriles (il appartient au parti le plus à droite de la coalition MUD, Primero Justicia -La justice d’abord-, avec les sociaux-démocrates d’Action démocratique, des restes du parti démocrate-chrétien COPEI, tous les vieux politicards de la IVe République et de son bipartisme) descendrait, selon un généalogiste, de la famille de Simon Bolivar. Il a du subir plusieurs mutations génétiques... Le 24 juillet 1783 naissait Simon Bolivar. Bon anniversaire, Camarade Libertador !
Anecdote du jour : un buffle manso de 1 000 kilos est plus facile à toréer qu’un toro bravo. 40 degrés ; on dégouline...
Menu du soir : arepas (galettes de mais) et carne mechada (viande effilochée).

Le 27 Juillet 2012

 Après la Libye et la Syrie, au tour du Venezuela ?

Aujourd’hui : une invasion invisible ?

A Caracas, place Altamira, sur le lieu même où se réunirent les putschistes en 2002, où ils prièrent pendant des semaines face à l’obélisque de Luis Roche, à quelques pas du grand hôtel où ils cachèrent les armes, il règne un calme glacé d’hommes d’affaires pressés. Pas une affiche de Capriles. C’est à se demander si le candidat de l’opposition fait campagne dans la rue. Un secteur de la droite reconnaît même qu’il est franchement mauvais. Il est à la fois un montage politico-médiatique, une feuille de vigne, et un expert en communication. Pour gagner en popularité, il va jusqu’à singer Chávez, portant parfois le chapeau paysan des llanos (plaines d’élevage)... lorsque Chávez le porte.
La droite, difficilement unie dans la MUD, sorte de front d’unité de façade et « démocratique », sait qu’elle va perdre. La tonalité, dans les rues, les sondages, en témoignent. Le Comandante bénéficie d’un quotient personnel impressionnant, renforcé par sa lutte courageuse contre la maladie. Alors, la droite prépare déjà le terrain. Sa ligne de défense apparaît clairement dans les médias : « Chávez viole la constitution, le code électoral », « s’apprête à frauder », « monopolise les ondes »...

Campagne sur la fraude

La droite et ses alliés socio-démocrates, démocrates-chrétiens, vieux restes des partis qui ont fait faillite, mettent tout en place pour un « néo-putsch » pseudo-démocratique. Le journal Tal Cual, de l’ex-guérillero repenti, Teodoro Petkoff, ex-ministre ultralibéral du président COPEI (chrétien-démocrate) Rafael Caldera, titre : « Chávez viole la constitution », le code électoral, alors que c’est le candidat ex-putschiste Henrique Capriles Radonski qui a refusé de signer le cahier des charges électoral. La campagne sur la fraude est déjà instillée. Battue, la droite conteste d’ores et déjà les conditions de la campagne et le résultat qu’elle pressent. La plupart des chavistes, militants de base ou députés, que nous avons rencontrés craignent qu’après la Lybie, la Syrie, nous disent-ils, ce ne soit le tour du Venezuela. Au Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV), comme au petit Parti communiste (PCV), on redoute une déstabilisation qui ferait ici couler beaucoup de sang. « Chávez es pueblo ». Un ami universitaire nous laisse entendre que des groupes paramilitaires se préparent, certains venus de Colombie.
Nous prenons le métro, dangereux selon la propagande des médias-mensonges ; il nous apparaît propre, calme et efficace. Des affiches y défendent la réforme agraire, appellent à respecter les règles civiques élémentaires. Arrêt station Capitolio. Sains et saufs. Pas de chars cubains dans les rues, mais une Police nationale bolivarienne, au sifflet strident, créée en 2009 pour pallier la corruption des anciens corps.

Vieux lutteurs communistes

Place Bolívar, face à la statue équestre du Libertador, un groupe de vieux messieurs et de vieilles dames, anciens guérilleros communistes des années 1960-1970, attendent de recevoir un prix à la mairie. La cérémonie commence par un hommage officiel à Gustavo Machado, fondateur du PCV. Après l’offrande florale aux pieds du Libertador, une chorale entonne l’hymne du Venezuela. Ces vieux lutteurs communistes, Hernán Abreu (Patricio), Carmen Estévez (Lucía), sont émus de la présence d’un communiste français. L’internationalisme peut s’avérer lacrymal. Demain, départ pour une virée kilométrique à l’intérieur du pays.
Menu du soir : empanadas pabellón.

Le 29 Juillet 2012

 María la rouge, Chávez et la "boli-bourgeoisie

Aujourd’hui : Rencontre avec la pasionaria au verbe haut et critique

Au Venezuela bolivarien, lorsque l’on est chaviste, on affiche la couleur dans la rue. Chemise ou tee-shirt rouge, casquette rouge. María Barcos est militante du PSUV du secteur Sabana Larga, Municipe Papelón. La trentaine énergique et pétillante, cette pasionaria a le verbe haut, passionné et surtout critique. Les militants qui l’entourent ne sont pas à proprement parler des féministes...
« Pionnière » du Parti dans la région en 2007, adoubée par le Comandante, elle s’investit dans un travail politique de fond : de porte en porte, toujours prête, selon Juan José, à mobiliser pour aider les communautés, les fournir en médicaments, ampoules électriques, distribuer des tracts. Tout le contraire d’une bureaucrate ou d’un « boli-bourgeois ». Elle n’en finit pas de pester contre eux, contre les opportunistes, et cette bourgeoisie chaviste infiltrée dans l’appareil pour freiner la révolution, sauvegarder ses intérêts. Elle est furieuse, parce que dans son secteur, les « chefs » ont décidé des propositions de candidatures à la députation sans consulter les militants.
La parole de cette base chaviste n’épargne pas les gouverneurs, les maires ou les députés « que no cumplen » (qui ne font pas leur boulot). C’est que le Parti est jeune, nombreux (plus de 6 millions de membres) et relève pour l’instant plus d’un mouvement hétérogène que d’un vrai parti. S’y mêlent d’anciens adecos (sociaux-démocrates), d’ex-guérilleros, des dizaines de milliers de nouveaux adhérents aux motivations plurielles : patriotiques, anti-impérialistes, affectives, attachement au président et soif, pour beaucoup, d’une société nouvelle que le président appelle depuis 2005, « socialisme du XXIe siècle ».
María assure la coordination du « Pôle patriotique », rassemblement large, qui soutient la révolution et la candidature du président. Le Parti communiste du Venezuela appartient à ce pôle ainsi qu’une dizaine de petits partis de gauche. Les ex-ultras de gauche de Bandera roja ont rejoint l’opposition.

Il ne peut pas mourir

María voue à Chavez une affection et une confiance totale, « il ne peut pas mourir ». Et d’ailleurs, María Lionza, la sainte indienne de l’État du Yaracury, fait des miracles pour lui. María veut aller jusqu’au socialisme, et n’a pas peur du communisme. A voir Chávez à la télévision, on a du mal à s’imaginer qu’il est un convalescent : il reçoit des délégations, argentine, le lendemain brésilienne, parle et explique à n’en plus finir, avec une énergie surprenante. Il ne ménage pas le « candidat de la bourgeoisie » qu’il a baptisé de l’expression populaire qui fait florès, le majunche (l’insignifiant), et c’est vrai, comme dit Chávez, et pour reprendre l’expression de Camus (ou Saint-Ex ?), « il ne fait pas bouger d’air lorsqu’il se déplace ».
Dans la petite posada (pension de village), l’orage de la nuit a provoqué apagón (coupure de lumière) et coupure de l’eau.
5h du matin, départ pour un nouvel État. Confirmation des vertus du déodorant.

Le 30 Juillet 2012

 Chavez aurait « chavisé » le visage du Libertador !

Aujourd’hui : « Bolívar est vivant ! »

Écrit de la cordillère des Andes, face au Pic Bolívar, le plus haut sommet du Venezuela... qui est également le nom d’un journal local.
Il y a 229 ans naissait le Libertador. Pour savoir s’il s’agissait bien du corps de Simon Bolivar, Chavez a fait exhumer les restes le 15 avril 2010, et les scientifiques ont confirmé qu’il s’agissait bien du fondateur de cinq États latino-américains. Le président Chavez a demandé aux spécialistes, à partir de l’examen du crâne et d’une expertise anthropologique, avec les nouveaux moyens de la science, de reconstituer le visage digitalisé du Libertador. Le résultat est à peu près conforme aux portraits et peintures que l’on avait de lui ; il le projette seulement en trois dimensions. Mais la droite hurle : « Chavez donne un nouveau visage à Bolívar » (journal Tal Cual). Furibarde, elle crie au sacrilège : Chavez aurait chavisé le visage du Libertador ! Surtout le nez et les oreilles ! « Il l’a fait pour qu’il lui ressemble ! » Les couches moyennes supérieures et la bourgeoisie ont pour Chavez un mépris de classe et de race. Comment un président peut-il avoir des origines aussi modestes, et de surcroît, être métis d’Indien et de Noir ? Zambo !
Le peuple, lui, a accueilli cette reconstitution avec une grande émotion. De droite comme de gauche, depuis que Chavez l’a revendiqué, réhabilité, tout le monde se revendique du Libertador, même le candidat « pitiyankee », néologisme de Chavez pour désigner les élites pro-américaines, descendrait d’un frère de Bolívar.

Les Droits de l’Homme et les libertés.

Depuis notre arrivée, nous avons pu constater que la majorité des médias écrits et télévisuels sont anti-chavistes, et qu’ils font dans le registre « guerre idéologique », « médias-mensonges ». Alors que tous les indicateurs, les spécialistes, les instituts, l’ONU, l’UNESCO, etc., constatent un recul massif de la pauvreté depuis 15 ans, les médias conservateurs, les anciens sociaux ou chrétiens-démocrates, osent titrer sur une « augmentation de la pauvreté ». Le candidat de l’opposition, dans un discours devant quelques dizaines de vieilles dames, a promis, s’il est élu de supprimer les queues... Faut-il en rire ou en pleurer ? Contrairement à la plupart des pays latino-américains, ici, il n’y a quasiment pas de mendiants ni de gamins des rues qui se précipitent sur le touriste (il y a d’ailleurs fort peu de touristes) pour le solliciter.
Le Venezuela vient de quitter avec fracas la Commission Interaméricaine des Droits de l’Homme, manipulée par Washington. Elle vient de blanchir un terroriste, Díaz Peña, et de condamner le Venezuela, coupable de « violation de l’intégrité physique » durant sa détention en 2004. L’accusé fut condamné à 9 ans de prison pour des attentats contre l’Ambassade d’Espagne et le Consulat de Colombie en 2003. Après 4 ans et demi de détention, il obtint de ne retourner en prison que pour dormir ; il en profita pour fuir à Miami et accuser le gouvernement vénézuélien de « traitements inhumains ». Le sang de Chavez n’a fait qu’un tour, et il a envoyé bouler la dite Commission, avec pertes et fracas, une Commission, il est vrai, très partiale.
Nous avons enfin trouvé des partisans de l’opposition dans l’État de Táchira, où ils sont majoritaires. La rencontre ne fut pas amicale, nous y reviendrons dans notre reportage pour l’Humanité Dimanche.
10 degrés. On se pèle ! Au menu : pisca andina (soupe des Andes vénézuéliennes).

Le 31 Juillet 2012

 La révolution bolivarienne se fait démocratiquement

Aujourd’hui : « Prenons de la hauteur »

Nous sommes dans l’État de Mérida, à Mucubají (2 500 m d’altitude). La montée a été somptueuse, des paysages à couper le souffle, des zones de páramo (plaines d’altitude), et jusqu’en haut, des villages qui ne dégagent nullement une impression de misère. Il fait 10 degrés au milieu des brumes...
A Collado del cóndor, sur un coin de table, nous en profitons pour faire un premier point sur les paradoxes et les contradictions de cette « révolution bolivarienne ». L’ami Hector se fait provocateur : « Sais-tu quel est le fromage (queso en espagnol) national au Venezuela ? Le ¿Qué es eso ? Revolución, jeu de mots pour exprimer des contradictions de ce que les chavistes considèrent comme une transition vers le socialisme ». Une transition.
L’économie reste majoritairement capitaliste, mais le cap est fixé vers la sortie. C’est ce que nous a confirmé un syndicaliste de la Compagnie de Ciments Táchira (ex-Ciments Lafarge expropriés) sur les hauteurs de San Cristótal, à Palo Grande, 1 400 m d’altitude.
Situation un peu schizophrénique, mais le président Chavez n’entend pas brûler les étapes. Si le discours reste très radical, très anti-bourgeoisie, la réalité apparaît en retrait par rapport à la proclamation. Dans certaines régions conservatrices, plusieurs dizaines de dirigeants paysans ont été assassinés par les hommes de main de grands propriétaires. Ces derniers proposent parfois le prix fort à des paysans qui viennent de recevoir un lopin de terre, afin de le leur racheter.
Malgré l’objectif réitéré de « sécurité alimentaire », plus de 70% des aliments sont importés. Ce qui fait dire à l’opposition que les ports sont les plus grandes propriétés du pays.
On ne résout pas en quelques années les déformations structurelles de l’économie d’un pays... La révolution bolivarienne se fait démocratiquement, par la voie des urnes, dans le pluralisme, ce qui suppose de convaincre, et non d’imposer. La révolution manque encore de cadres politiques et techniques dûment formés...
L’originalité du processus vénézuélien de transformation sociale repose sur un impératif moral, démocratique, adapté au contexte : mener la lutte des classes tout en recherchant l’adhésion, la conviction les plus larges, et les compromis nécessaires avec le secteur privé, présenté par Chávez comme un atout, et non comme un ennemi.
Face à l’agressivité de Washington, aux provocations, aux menaces, relayées par une étrange coalition d’opposition : droite et extrême droite, sociaux-démocrates Adecos (Parti Action Démocratique), démocrates-chrétiens du COPEI, quelques transfuges de l’extrême gauche, grand patronat local (Fedecámaras, équivalent du Medef), le régime doit veiller à maintenir une certaine cohésion sociale et nationale. D’où le discours patriotique permanent du président, ses références au Libertador et à la nécessité de conquérir une vraie et définitive indépendance, de « faire nation » ensemble.
Sur le bord de la route, un jeune nous propose un chiot Mucuchíe, semblable à un de nos Saint-Bernard... Les dulces de leche (confiseries à base de lait condensé) sont savoureuses mais n’aident pas à maigrir.

Le 1er Août 2012

 Le Venezuela, c’est plusieurs pays en un

Aujourd’hui : « L’axe Caracas-Brasilia-Buenos Aires se renforce ».

Toujours dans l’État andin de Mérida. Le Venezuela, c’est plusieurs pays en un. Une délégation argentine conduite par le ministre de la planification, Julio de Vido, et le président de la compagnie argentine des Pétroles, récemment nationalisée (YPF, Yacimientos Petrolíferos Federales), est à Caracas pour traiter de la stratégique question énergétique. De nouveaux horizons s’ouvrent aux trois pays... Hier, au Brésil, le Venezuela a rejoint officiellement le MERCOSUR, « marché » (et pas seulement) commun du sud. Pour le Venezuela, il s’agit d’un fait historique, qui lui permet, selon Chavez, de « récupérer des décennies de retard ». Il consolide le projet bolivarien, donne plus de poids au pays.
L’Argentine YPF participe d’ores et déjà à l’exploration et à l’exploitation sur la frange de l’Orénoque, qui recèle d’énormes réserves pétrolières. La compagnie vénézuélienne d’État, PDVSA, est devenue actionnaire de YPF. Le Venezuela peut s’appuyer sur un socle pétrochimique déjà solide. L’axe Caracas-Brasilia-Buenos Aires constitue le fondement stratégique du Mercosur. Après la délégation argentine, c’est au tour d’une délégation brésilienne de séjourner à Caracas pour préparer l’adhésion au Mercosur. Les dirigeants de la Compagnie brésilienne, Petrobras, dans laquelle l’État est majoritaire, partagent axes, coopération et priorités avec le Venezuela, malgré les asymétries entre les différents pays.
Le président Chávez vient d’inaugurer le complexe pétrochimique Ana María Campos, dans l’État à majorité conservatrice du Zulia.
Devant ce nouveau pas vers une intégration continentale équilibrée, mutuellement avantageuse, Washington enrage. Le gouvernement a multiplié les intromissions, manœuvres, pour empêcher l’entrée du Venezuela au MERCOSUR. Résultat : nouvelle claque. « Pa’lante, Comandante ». Partout où nous passons, « En avant, avec le Commandant ».

Le 2 Août 2012

 Le taureau, lui, chasse les mouches avec sa queue

Aujourd’hui : « Le taureau communautaire et le candidat putschiste ».

Le programme intégré laitier du gouvernement repose sur plusieurs piliers :

  1. Amélioration des races par importation de nouveau bétail et recherche génétique : la finca La Esperanza (Guanare, État de Portuguesa) est gérée par le Lieutenant-Colonel José Escalona. Ce militaire d’origine paysanne, revenu à ses racines, possède une ferme pilote. La Fédération des éleveurs (FEGAVEN) veut en faire un centre génétique moderne à la disposition des paysans.
  2. La banque de ventres. Lorsqu’un paysan reçoit un lot gratuit de nouvelles bêtes, il s’engage à céder les jeunes nés chez lui à la Fédération. Mais il garde pour lui le bénéfice du lait et ses produits dérivés.
  3. L’organisation des paysans en conseils de producteurs autonomes, avec un président élu. Ils montent des projets, les soumettent aux conseils communaux, et ils gèrent leur secteur. Tous les investissements sont décidés au niveau local, en assemblées citoyennes (conseils communaux, conseils de producteurs...).
  4. les nouveaux centres de collecte du lait. Ils permettent d’ouvrir un débouché garanti aux nouveaux petits producteurs laitiers.
  5. L’institution du « taureau communautaire » fonctionne dans le même esprit de partage et d’amélioration des races. Le taureau reproducteur est confié à un paysan qui doit le prêter à la communauté. L’animal, que nous n’avons pas pu interviewer, est choyé, et passe son temps à folâtrer... Ce taureau « communiste » (boutade !!!) apparaît comme une mascotte emblématique de la révolution à la campagne.

Pendant ce temps, le candidat de l’opposition cherche à se refaire une vertu, faire oublier son passé putschiste, mais n’a pas encore dit ce qu’il ferait du taureau. Un récent ouvrage Abril, golpe adentro (Les dessous d’un coup d’État) du journaliste Ernesto Villegas, reproduit des conversations enregistrées la nuit du putsch (11 avril) à l’Ambassade cubaine. Elle est entourée de manifestants anti-chavistes qui menacent de la prendre d’assaut. La situation s’aggrave d’heure en heure. Le maire de Baruta, un certain Henrique Capriles Radonski, actuel candidat de l’opposition, est envoyé par les putschistes à l’Ambassade pour la fouiller, à la recherche de dirigeants chavistes supposément réfugiés. Il insiste lourdement auprès de l’Ambassadeur, qui refuse, invoquant l’inviolabilité des locaux diplomatiques (convention de Vienne, avril 1961). Capriles doit repartir bredouille. Plus tard, il sera jugé pour « violation des principes internationaux, violence privée, violation de domicile, intimidation publique, etc. » Condamné, il fera 4 mois de prison à partir de mai 2003, sera amnistié en 2006, et l’affaire rouverte en 2008. Tout est attesté par des documents irréfutables. Aucun média d’opposition n’en parle. Le candidat de la démocratie, des libertés et des droits de l’homme a un passé putschiste. Le taureau, lui, chasse les mouches avec sa queue.

Le 3 Août 2012

 « Le Venezuela est aussi une question de distances »

Aujourd’hui : « Vertige des distances ».

Merci à tous les lecteurs de l’Humanité.fr qui nous suivent, nous encouragent, nous critiquent... Abrazo à tous. Nous préparons un travail fin août pour l’Humanité Dimanche, sous la houlette du commandant en chef camarade Di Cicco !
Le Venezuela, c’est aussi une question de distances. Le pays est immense, et les trajets se comptent en heures, et non pas en kilomètres. Des estimations tout au plus, car les impondérables sont, comme partout ailleurs, nombreux : embouteillages monstres, en raison d’une panne, d’un accident, d’un cheval sur la route, des travaux de réfection même au milieu de la nuit, des voies défoncées, et parfois coupées lors de fortes précipitations.

Conduite libre et acrobatique

L’autre variable est incontestablement la vitesse. En théorie limitée, culturellement, surtout si l’on dispose d’une bonne voiture, il est de mise et de bon ton de rouler à plus de 150 km/h. Avaler les kilomètres afin de rester le moins longtemps possible sur la route. Un ralentissement quelconque, et le voyage s´éternise... Sur le réseau routier, généralement de bonne qualité, la conduite est très libre, et acrobatique : un nid de poule, et nous voici sur la voie de gauche ; un véhicule trop lent est dépassé tantôt à droite, tantôt à gauche, selon la voie dégagée. Les camions, chargés à satiété, ne connaissent pas davantage les limitations d’usage et de prudence. Le ronronnement du moteur devient bientôt répétitif et routinier pour le passager, contrairement aux paysages qui évoluent graduellement : des llanos de l’État de Portuguesa aux sommets andins des États de Táchira et de Mérida.
La poétique monotonie du voyage est à peine interrompue par quelques contrôles policiers fixes. Dans ceux frontaliers avec la Colombie, il nous est déconseillé de circuler de nuit. Des groupes paramilitaires, venus de Colombie, se livrent aux trafics de drogue, carburants, etc. (au Venezuela, 32 litres d’essence valent moins d’un dollar, alors que le litre d’eau minérale en vaut environ 39, aux enlèvements, pour tenter de provoquer une nouvelle crise, au moment où les relations entre le gouvernent chaviste et celui du président colombien Santos se sont normalisées.
En ville, la moto souvent importée de Chine, fait irruption à tout instant, à contresens, et à grand renfort de klaxon.
Menu à l’arrivée : Tajadas con queso (banane plantin frite, et fromage). Douche à l’eau froide.


Le 6 Août 2012

 « Celui qui sème la faim récolte des révolutions »

Aujourd’hui : « Retour a Caracas. »

Nos chroniques n’ont d’autre ambition que d’esquisser pour le lecteur de l’Huma et de l’HD, à grands traits, colorés, avec quelques touches d’humour, n’en déplaise aux grincheux, les contours d’un pays en transition vers un système qui se détache progressivement du modèle néolibéral, sans rupture brusque, mais avec un objectif globalement défini et assumé : le « socialisme du XXIe siècle » dans des conditions de luttes intérieures et extérieures très tendues. Des nouvelles formes de démocratie, de propriété, de relations de production, se mettent en place.
Le processus doit beaucoup à Chávez ; il est le moteur, le catalyseur, le fédérateur. Son rôle est pour l’instant irremplaçable.
La révolution se fait au quotidien, dans le pluralisme  : 14 campagnes électorales (une par an). Nous avons parcouru des milliers de kilomètres ; le pays est riche, divers, dispose d’un potentiel énergétique énorme (400 milliards de barils de pétrole dans la seule frange de l’Orénoque, de quoi exploiter pour plus d’un siècle). Le Venezuela a sans doute les réserves pétrolières les plus importantes au monde. On comprend des lors le pourquoi de la convoitise et des agressions de Washington.
Le pays, centralisé, bien qu’il s’en défende, autour de Caracas, devrait se décentraliser rapidement et se redéployer vers les régions pétrolières de l’Oriente, métis, mulâtre, caribéen. Nous n’avons pas prétendu à une analyse de fond, nous avons volontairement survolé certains thèmes, inédits et fondamentaux pour les développer plus tard, pour les lecteurs, notamment, de l’HD. Certains, sont des marqueurs de ce processus :

  • mise en place de l’autogestion, du pouvoir populaire, de la démocratie directe, des conseils communaux, et surtout des "communes" ;
  • les "Missions" sociales, culturelles, éducatives, etc. ;
  • les nouveaux villages ;
  • l’entrée au MERCOSUR et l’intégration continentale ;
  • le plan du gouvernement (Plan Patria) pour 2013-2019, qui programme « plus de socialisme ».

Dans les États de Zulia et de Táchira, gouvernés par l’opposition, nous avons rencontré des humbles qui ont peur du socialisme, du « communisme », qui vont voter contre Chávez. Dans les régions conservatrices, l’opposition est agressive, haineuse (nous avons pu le constater directement), et mise déjà sur la déstabilisation par la contestation du résultat des urnes, le 7 octobre.
De retour à Caracas, place Bolivar, un prêcheur évangéliste côtoie des dizaines de jeunes chavistes qui répètent leurs slogans. Les journaux font écho au discours de Chávez, qui se considère « soldat de Jésus ».
La presse d’opposition insiste sur les insatisfactions populaires ; on se dispute le journal gratuit, et pourtant de qualité, Ciudad Caracas, dirigé par l’ami Ernesto Villegas. Sur un podium, un groupe musical interprète des textes de Ali Primera. Le théâtre de rue la ruta histórica fait revivre aux passants l’épopée de Simón Bolívar, et le coup d’État contre Chávez d’avril 2002. L’inventivité populaire est surprenante.
Dans la rubrique « opinion » du quotidien Quinto Día, Domingo Alberto Rangel écrit : « les systèmes démocratiques des pays des deux rives de l’Atlantique Nord vivent une décadence insupportable. L’Europe est non seulement vieille, mais elle veut transmettre son obsolescence aux autres continents, spécialement à l’Amérique latine. »
A la Foire du Livre, 30 centimes d’euro l’ouvrage, nous rencontrons le grand poète vénézuélien Gustavo Pereira. Pas besoin de lui présenter l’Humanité. Il connait ! Il parle parfaitement français, et a récemment écrit dans Les êtres invisibles : « un graffiti des années 1960, sur un mur de Montevideo disait "Celui qui sème la faim récolte des révolutions" ». Au Venezuela, nous vivons un processus qui tente enfin de traiter à la racine ce drame. Le gouvernement s’efforce de privilégier justice sociale au delà des mots, et des pactes secrets entre les puissants vénézuéliens et les multinationales. Ce n’est pas seulement rhétorique, il s’agit avant tout de rendre visibles, c’est-a-dire acteurs de leur histoire, les êtres invisibles.
C’est-a-dire les déshérités. C’est-a-dire ceux qui constituent 80% de notre population. (...) Avec la solidarité des ’justes du monde’.

Le 7 Août 2012

 L’Université au Venezuela et la « déyanquisation » des esprits

Aujourd’hui : « Étudiants en révolution. »

La révolution a pris à bras le corps la question universitaire (formation initiale et continue), pour en faire une priorité nationale. Simon Bolívar disait : « un être inculte n’est pas complet ». Le chavisme a d’abord multiplié les « missions » (politique d’urgence, qui tend à devenir une politique tout court) et engagé une démocratisation indéniable de l’enseignement supérieur. Selon Andrés Pérez, universitaire et syndicaliste de la centrale bolivarienne, « la démocratisation se heurte encore aux vieilles structures, aux mentalités d’ancien régime (la Quatrième république), et à la résistance de l’opposition forte à l’UCV, Université Centrale du Venezuela, université principale, avec 52 000 étudiants, comme à l’Université Simón Bolívar ».
Les étudiants de ces universités gratuites publiques sont encore majoritairement d’origine bourgeoise et petite-bourgeoise. Ils considèrent le chavisme comme une idéologie totalitaire, qui veut laver les cerveaux... plutôt lents dans ces couches.
Nous avons rencontré Ana Acevedo, étudiante en Licence d’anthropologie à l’UCV : « Le recrutement social tend aujourd’hui à s’élargir, et l’origine sociale à devenir plus populaire ». L’université publique, selon elle, reste dans l’ensemble dénuée d’esprit critique, et figée sur des programmes cinquantenaires. Ana dispose d’une bourse suffisante pour vivre.
Afin d’optimiser la démocratisation, le gouvernement a ouvert des universités bolivariennes, décentralisées, revendiquant des contenus et un enseignement novateurs. Elles ont fait exploser les inscriptions (augmentation de 300%), et le nombre d’étudiants, de 18 ans à 90 ans, est impressionnant. Pour les escuálidos (on appelle ainsi les membres de l’opposition : « les trois fois rien »), Chavez embrigade le pays. La campagne d’alphabétisation en a quasiment fini avec l’analphabétisme. Un premier bilan du fonctionnement de l’UBV (Université Bolivarienne du Venezuela) permet de confirmer la formation d’esprits critiques, une massification irrécusable, mais qui nécessite encore des efforts qualitatifs. Selon Ana, « les jeunes diplômés n’ont pas de problème de chômage et trouvent rapidement du travail ». Sortir de l’UBV donne un débouché quasi certain.
L’apport le plus important de ces révolutions éducatives, culturelles, après avoir longuement discuté avec des collègues, nous paraît être la « déyanquisation » des esprits, la réappropriation d’une histoire, l’estime de soi, la fierté recouvrée pour un ancrage national, pour un processus patriotique. Ici, ce mot n’a aucune connotation négative ; le processus est inédit, endogène, et ne ressemble à aucun modèle existant ou ayant existé.

Le 8 Août 2012

 Réforme agraire au Venezuela : « Cette terre, je ne la rendrai pas »

Aujourd’hui, une rencontre avec un paysan au sein d’une coopérative.

A Santa Barbara, État de Barinas, nous arrivons chez un vieux lutteur paysan, German Gustavo Pernia Vera. La réforme agraire, il l’a payée de son sang et de sa sueur. La révolution bolivarienne ne sort pas du néant. Le bolivarianisme a, au Venezuela, des racines nationales profondes. German se souvient que, lors du Coup d’État d’avril 2002, les putschistes antichavistes suspendirent les droits et les libertés constitutionnels, et enlevèrent le portrait du Libertador du Salon Ayacucho du Palais présidentiel.
German a enfin une petite parcelle de 48 hectares au sein d’une coopérative. Cette terre, il l’a acquise de haute lutte. Ici, les grands propriétaires, encore majoritaires, faisaient la loi. Avec plus de 400 personnes, pendant des mois, German a occupé les terres de latifundios improductifs, notamment la propriété Los Olivos (1 700 hectares). La lutte fut très dure. Un véritable bochinche (elle fit du tapage). Le gouvernement chaviste a exproprié une partie des terres de la famille Azuaje (3 179 hectares sur 9 700) ; il y a installé 16 coopératives, dont celle de German. Aujourd’hui, l’article 35 de la « Loi de la terre » favorece al campesino (aide le paysan). German nous reçoit dans sa maisonnette modeste, et a préparé de l’agua canela (eau de cannelle) pour les camarades français.
«  Chavez tiene mucho que dar todavia » (a encore beaucoup à donner). « Tu sais, il ne part pas d’un dogme, il cherche des solutions, il ose. » Le salaire minimum vénézuélien équivaut aujourd’hui à environ 407 $. La nouvelle « loi du travail » (1er mai 2012) interdit le travail contractuel. « Grâce à des crédits à 1%, je peux acheter des semences, les engrais, du matériel. Je souhaite que Chavez soit réélu jusqu’à ’2000-siempre’ (2000-toujours). Mais, si par malheur, nous perdions un jour les élections, moi, je ne rendrai jamais cette terre. Il faudra venir me déloger à la pointe du fusil. Je la défendrai, avec la ’correa bien puesta’ (avec mes tripes). Ici, il n’y aura pas de retour en arrière. »
« Je fais partie du ’Comando Carabobo’ (Carabobo : victoire de Bolivar sur l’armée colonisatrice espagnole, symbole de l’indépendance du pays) de notre campagne électorale. Je n’oublie pas que la lutte a été et reste dure. Les grands propriétaires ne rêvent que de revanche. Ils proposent de racheter à prix d’or les terres de tel ou tel paysan hésitant. Ils paient des hommes de main. Alors, ’pa’alante !’ (En avant !) ».
« J’ai appelé ma petite propriété : ’Parcelle La lutte’. Tu comprends ? »

Le 9 Août 2012

 Une révolution est culturelle ou ne l’est pas

Aujourd’hui, Poète : vos papiers !

Sauf dans les ministères et édifices officiels, on ne nous a jamais demandé nos papiers... pas plus que le soir devant la télé lorsque nous cherchions parmi la multitude de chaînes (et beaucoup de télé poubelle), les chaînes chavistes... Quelques unes... et encore assez « amateurs ».
Nous laisserons donc aux journalistes « neutres et objectifs » le soin d’être fliqués. Je me suis même présenté comme le neveu de Napoléon, vu que le « candidat de la bourgeoisie » se présente comme un descendant de Bolivar... Du cheval peut-être ajoute malicieusement Miriam. Nous avons rencontré beaucoup de poètes, aucun précarisé voire clochardisé... Tous planqués !
Andrés Mejias, profession poète, est payé en tant qu’animateur culturel. Petit et bourru, assez intello, il est entré au PSUV et en est ressorti un peu amer. Pas assez de « définition ». Il trouve le moment passionnant, « un moment de radicalisation de la démocratie participative et d’accélération de la mise en place du "pouvoir populaire" ». Le transfert du pouvoir au peuple. Dans le passé, il a voté communiste. Le « pouvoir populaire », il y croit. « C’est la seule façon de démonter définitivement les mécanismes de l’oppression et de l’exploitation inhérents au capitalisme, de dépasser les formes de l’État bourgeois ».
Chavez a dit : « Une révolution est culturelle ou ne l’est pas ». Donc Andrés et ses copains l’ont pris au mot, mais « la culture en révolution, c’est très complexe ! » Le gouvernement permet désormais l’accès massif à la culture, à la lecture (distribution de livres gratuits, ateliers...) 82% de la population lit et comme la presse écrite est à une écrasante majorité hostile... Les Vénézuéliens ne doivent pas apprendre par cœur La Pravda !
52% d’entre eux lisent des livres… « de propagande doit-on dire chez vous ». Don Quichotte et Les Misérables ont été tirés à des millions d’exemplaires et offerts gratuitement à la population. Ce bourrage de crâne est insupportable ! « Avant, publier un recueil poétique relevait du calvaire... Aujourd’hui les poètes tirent à 3 000 exemplaires minimum ». Un processus de transformation culturelle secoue le pays... Il oblige à des remises en question, à bousculer les clichés, la lecture de l’histoire.
A l’intérieur des savanes nous avons assisté à San Juan, à des « joutes poétiques » improvisées, en chanson, par deux paysans chercheurs, entourés d’une centaine de complices, qui riaient, applaudissaient, chahutaient, sous l’œil bien entendu des commissaires politiques du régime !
Il y des jours où des coups de pieds au cul se perdent ! Bientôt la France, son « référendum révocatoire » comme ici, inscrit dans la Constitution, sa souveraineté nationale (un budget soumis à « l’étranger »...) Nom de Dieu, l’eurocentrisme... « Vous êtes le centre du monde ! », sourit Andrés. Il pleut.


Le 10 Août 2012

 Caracas : un coupe-gorge ?

Aujourd’hui, Caracas : un coupe-gorge ?

Caracas se vide le dimanche, c’est vrai, mais pas les soirs de semaines. On a pu lire ici et là que les habitants se barricaderaient dès la nuit tombée. Il convient de nuancer.
Trottoirs, places, et parcs de la ville du bas (du grand centre-ville), sont bruyants, et il est difficile de dormir fenêtres ouvertes. Le centre de Caracas n’est pas un coupe-gorge, ni une ville fantôme.
Mais il est vrai que l’insécurité (pas l’insécurité sociale), mais plutôt la délinquance, la violence sont ressenties par la population comme la première des préoccupations. Tous les week-ends se soldent à Caracas par une cinquantaine d’assassinats. Il est vrai que l’on nous a conseillé d’éviter les ranchitos la nuit, ce que nous avons fait. La mort violente est devenue la première cause de mort de jeunes. 80% des victimes sont des personnes entre 15 et 44 ans.
La situation est un véritable casse-tête pour les autorités. Le chômage, la pauvreté, la précarité, ont massivement diminué. Et pourtant, les chiffres de l’insécurité évoluent peu. Seuls le Honduras et le Salvador ont des indices plus élevés. Le gouvernement en est à son Nième plan contre ce fléau. En ce mois de juillet 2012, il vient de lancer 285 nouveaux projets « contre le délit », dont 266 financés par les conseils communaux : lutte contre le trafic de drogue, contre les conduites violentes, mise en place de structures de prévention, aide aux victimes et à leurs familles, renforcement des organes de sécurité et d’institutions judiciaires peu efficaces. Le gouvernement mise surtout sur le rôle de prévention des organisations de base, des communautés, des conseils communaux, des associations de femmes, des réseaux sociaux, pour freiner la violence surtout dans les quartiers les plus pauvres.
Selon le président Chavez, l’insécurité serait une conséquence de l’extrême pauvreté du passé (interview au mensuel La Saga, juin 2012)... Mais il reste encore des poches de pauvreté, la route de la drogue, venue de Colombie, des paramilitaires, des corps de police et de gardes résiduels de l’ancien régime, corrompus et peu utiles. Le gouvernement a dû créer en 2009 une « police nationale bolivarienne », mieux formée, mais c’est sur le long terme que l’on jugera.
Une anecdote nous a particulièrement frappés. Nous discutions avec de jeunes étudiants, et notre ami l’éditeur Leonardo, lorsque nous avons assisté à une bagarre violente de deux mâles en rut, en plein cœur de la ville. La foule s’est attroupée, les gardes présents (à 50 m) ne sont pas intervenus, malgré notre sollicitation : « Ce n’est pas de notre ressort ». Bilan : 2 nez cassés ; la donzelle, comme de bien entendu, est partie avec le mâle dominant.

Le 13 Août 2012

 C’est la faute aux règles du jeu... Salaud, l’arbitre !

Aujourd’hui, C’est la faute aux règles du jeu... Salaud, l’arbitre !

Que penserait-on d’un match où le perdant, ayant toutefois accepté de jouer, ne reconnaîtrait finalement pas les règles du jeu, ou crierait : « C’est la faute à l’arbitre ! ». C’est pourtant ainsi que la droite vénézuélienne, que le gouvernement américain et les grands médias internationaux, abordent les élections présidentielles du 7 octobre 2012 au Venezuela. Le plan de déstabilisation est en marche, vu qu’électoralement Chavez caracole en tête. S’il est élu, contre le candidat estampillé « démocratie, liberté et droits de l’homme », c’est qu’il y aura eu fraude. CQFD. La partition a été écrite par Washington, pour être interprétée par tous ses relais politiques et médiatiques. La riposte à l’inéluctable victoire chaviste se met en place.
L’opération « travestissement du candidat ultralibéral Capriles » en social-démocrate a duré ce que dure un maquillage sous la pluie. Chavez a 20 points d’avance dans la plupart des sondages. Dans les kiosques, la presse d’opposition, très majoritaire dans son ensemble (El Nacional, El Universal, Tal Cual, plus modérément Últimas noticias) commence à broder sur la fraude annoncée. Début août, pour les grandes agences internationales (AP, EFE...), les relais fidèles, comme le Nuevo Herald, aucun doute, le vote électronique, pourtant en place depuis longtemps, transparent et secret, est aux ordres de Chavez, comme l’informatique, chacun le sait, relève du stalinisme.
Le candidat de l’opposition, a donc refusé de signer la charte électorale du Conseil National Électoral (CNE). Une simulation de vote a eu lieu dimanche 5 août, au grand jour, avec des observateurs internationaux, et a donné pleinement satisfaction.
Mais quand on veut abattre son chien, on invente qu’il a un mal de chien à ne pas tricher... On se souvient de Salvador Allende, agent du communisme international, que les bons Américains furent obligés de suicider, pour restaurer la démocratie... Ainsi vont les choses à Caracas. Beaucoup de militants sont inquiets, et annoncent d’ores et déjà qu’ils occuperont les rues, si nécessaire.
Solutions possibles :

  • modifier les règles du jeu et supprimer les coups francs ;
  • ne garder que les coups tordus ;
  • jouer sans arbitre, ou avec un arbitre à distance ;
  • annuler la partie ;
  • préparer un « coup d’État médiatique », un coup d’État en apparence constitutionnel, comme au Honduras, au Paraguay. Dans le bus qui nous ramène, au milieu des trombes d’eau, nous sommes sûrs que Le Monde, le Figaro, Libération, TF1, El País... sauront, comme d’habitude, faire la part des choses.

http://www.m-pep.org/spip.php?article3078#outil_sommaire_7

Le 14 Août 2012

 Politique étrangère : Chavez, Assad, même combat ?

Aujourd’hui, le Venezuela et sa politique étrangère.

Nous sommes allés au Venezuela, ni en mission ni sur commande idéologique, sans fil à la patte. Seulement pour voir, comprendre, évaluer, le fonctionnement et les premiers éléments de bilan d’une révolution chaviste, qui s’invente et se régénère au jour le jour. Nous l’avons fait le plus honnêtement possible et en empathie, oui, en empathie, nous l’assumons, avec ce processus d’émancipation, dont les enjeux dépassent l’Amérique latine. Si les devoirs d’information, de solidarité, nous apparaissent indispensables, y compris pour nos propres luttes, ils n’impliquent nullement l’inconditionnalité ni l’aveuglement. Mais de grâce, ne nous érigeons pas en donneurs de leçon. Respectons les échelles, et bannissons tout réflexe euro centré.
Telle ou telle critique, notamment sur la politique extérieure de Chavez, n’invalide en rien la profondeur du processus historique en marche. Ne passons pas à côté de ce qui avance, de ce qui se joue en Amérique latine. Nous avons beaucoup questionné, à propos de la politique extérieure du Venezuela. Nous reproduisons ce qui nous été répondu ; cela n’implique nullement que nous partagions tous ces points de vue.
A Caracas, on considère que la politique extérieure du pays est guidée par l’anti-impérialisme et l’anti-interventionnisme, le respect de la souveraineté des pays. Elle vise à marquer l’indépendance du pays et de tout le continent. « Nous nous en tenons à des principes, sans ignorer la nature de tel ou tel régime ». On nous rappelle le deuxième Sommet Afrique-Amérique latine, du 26 septembre 2009, qui s’est tenu à Caracas, avec 20 chefs d’États africains et 8 latino-américains. Lula était présent et a joué un rôle de premier plan. Le Sommet avait proposé que la prochaine initiative se tienne à Tripoli. Il s’agissait de renforcer la coopération sud-sud, pour promouvoir le développement, le combat contre la pauvreté... Chavez et Lula évoquèrent la possibilité d’ouvrir une Banque du sud comme alternative au FMI et à la Banque mondiale, d’élargir Petrosur... Il s’agit bien donc d’une position latino-américaine, même si Chavez est le plus en flèche sur ces questions, on retrouve les mêmes préoccupations chez les gouvernements argentin, brésilien, bolivien, équatorien...
On nous fait remarquer que c’est le président Sarkozy qui a reçu Kadhafi et Assad. La position latino-américaine nous est expliquée comme une volonté de souveraineté et d’indépendance actives, au-delà de la nature de tel ou tel régime. « Chavez, poursuit un fonctionnaire, ne s’est pas prononcé sur la nature du régime syrien ; nous considérons qu’il y a aujourd’hui intervention extérieure contre la Syrie ». On nous rappelle aussi que sur « l’affaire de l’Iran », lorsque le Brésil avait proposé sa médiation, on l’avait « envoyé bouler ».
Ces positionnements, qui peuvent paraître contestables, sont inspirés également par une cohérence, une vision de géopolitique pétrolière progressiste, afin de mettre le pétrole au service des peuples et non des multinationales et de Washington. Le Venezuela insiste également sur la nécessité d’une stratégie sud-sud visant à la consolidation d’un monde multipolaire. Tel est le « son de cloche » du Venezuela. Pourquoi refuser de l’entendre ? Nous savons depuis longtemps que la neutralité, l’objectivité, n’existent pas. Il y a seulement des points de vue. Confrontons-les, sans caricature, au-delà du tintamarre médiatique dominant.
Nous avons sur place exprimé nos réserves sur tel ou tel point, lorsque nous en avions. Mais en nous gardant de toute intromission. « ¿Quiénes somos para aleccionar al mundo ?  »

Le 16 Août 2012

 Le blues, le vague à l’âme, la saudade, la añoranza des révolutionnaires.

Bâillonnés, fliqués, amaigris, nous mettons un point final à nos « chroniques vénézuéliennes »... Comme on nous a refusé l’asile politique, nous allons rentrer en France, continuer le combat.
Le Venezuela chaviste est un pays laboratoire d’expériences sociales et politiques passionnantes. Nous sommes convaincus que le résultat des élections présidentielles du 7 octobre concerne tous les révolutionnaires et progressistes du monde. La droite ne s’y trompe pas. Les États-Unis, la CIA, les grands médias internationaux multiplient leurs campagnes de diabolisation de la révolution et de son leader, voire de criminalisation. Tous les sondages, n’en déplaise à l’immense écrivain et nain politique Vargas Llosa, donnent Chavez largement vainqueur. Le scénario impérialiste se précise de jour en jour : Capriles doit gagner. S’il ne gagne pas, c’est qu’il y aura eu fraude... On dit même qu’il pourrait, au dernier moment, retirer sa candidature pour susciter le chaos...
Communistes français, nous nous sommes présentés comme tels ici. Il y a encore beaucoup à partager, à échanger, avec les militants de cette révolution en marche. Elle ne sort pas du néant ; les luttes populaires au Venezuela ont une longue tradition, même si le pacte de Punto fijo (1958), alternance au pouvoir des sociaux-démocrates (AD) et des chrétiens-démocrates (COPEI), a tenté de les verrouiller par le bipartisme. Les années 1960 furent des années de grands combats politiques et sociaux. Le bolivarianisme a ici des racines anciennes. Le « cap socialiste » clive la population ; la conquête des couches moyennes reste un enjeu essentiel.
Le quotidien à grand tirage gratuit Ciudad Caracas (120 000 exemplaires) nous a interviewés. Nous avons noué amitié avec son directeur, Ernesto Villegas, et le journaliste iconoclaste Julian Rivas, et beaucoup d’autres « chavistes ».
Le pays a beaucoup changé depuis notre dernier séjour. « L’insécurité » reste la préoccupation principale de la population, loin devant tous les autres problèmes. Le Venezuela d’aujourd’hui n’a que peu en commun avec un pays du tiers-monde. Il déborde de possibles, mais aussi de conflits sourds qui peuvent, si Washington persévère, plonger le pays dans un bain de sang. Ici, la stabilité, la tranquillité, quoi qu’en disent les « chiens de garde », c’est Chavez. Les affiches clament : « Chavez, cœur de ma patrie ». Nous n’avons rencontré aucun touriste ; pour le pays, ce n’est pas une priorité et il n’a pas pris la peine de développer les structures adéquates.
Le Venezuela n’est pas un modèle, mais un puissant stimulant. Nous terminons nos chroniques convaincus que la solidarité en Europe n’est pas au niveau suffisant, vu la force des enjeux et la stigmatisation permanente. Avec le chavisme, le taux de pauvreté générale est passé de 50% en 1998 à 27% aujourd’hui. IMPARDONNABLE !
Dans les rues de Caracas, on nous interpelle : « Eh, l’Humanité, on t’a vu à la télé...! »
30 degrés. Nuageux. Travail terminé. Merci à Marielle, spécialiste Es-cybercafé. Enfin un Cuba libre et un hamac ... résistant !