En finir avec la politique de la ville et la rendre aux citoyens.

Rompre avec la technocratie néolibérale en matière d’urbanisme est une condition nécessaire afin que la ville redevienne le lieu privilégié de la démocratie. Il s’agit pour cela, d’une part, de montrer en quoi l’urbanisation des villes aujourd’hui n’est pas idéologiquement neutre, et en quoi il rentre en adéquation avec le projet néolibéral. Ensuite, il s’agit de repenser la place de l’État dans les politiques d’urbanisation et enfin de recréer les conditions d’une vraie démocratie locale en repolitisant les citoyens.

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 EN FINIR AVEC LA POLITIQUE DE LA VILLE ET LA RENDRE AUX CITOYENS

Par le Mouvement politique d’émancipation populaire (M’PEP).

Le 25 février 2013.

Résumé

Amorcée en 1977, engagée vraiment au début des années 80, la « politique de la ville » est en échec depuis son lancement. N’est-il pas temps de parler enfin des vraies questions : celles de l’emploi, des services publics, de l’éducation, du logement, de la santé… ? Oui, il faut en finir avec la politique de la ville et la rendre aux citoyens. Que vaut cette noria d’appellations et de dispositifs, tous plus grotesques les uns que les autres : le « développement social des quartiers » (DSQ) ; la délégation interministérielle de la Ville (DIV) ; la promulgation de deux lois (DSU et LOV) ; le Grand Projet Urbain (GPU) ; la « discrimination positive » ; les plans locaux d’insertion par l’économie (PLIE) ; le « Plan Marshall pour les banlieues » de Chirac ; les « emplois-ville » ; la loi SRU de Jospin ; la « rénovation urbaine » de la loi Borloo… Quant au concept de « mixité sociale », prôné par la gauche et la droite, il est vide de sens (ce qui explique le consensus dont il fait l’objet) et tend finalement à évacuer la question sociale. Les discours, études, commentaires – du bla-bla - sur la politique de la ville sont innombrables. Tous ces discours ont en commun d’évacuer les vraies questions. Pourquoi parler de « politique de la ville » comme une politique spécifique, alors que les problèmes relèvent de politiques globales notamment en matière d’emploi et de services publics. Il est urgent de tirer un trait sur les politiques de la ville et de rendre (réellement) la ville aux citoyens. Et pour cela de traiter les problèmes de fond et avant toute chose la question de l’emploi.

 Texte complet

Amorcée en 1977, engagée vraiment dans les années 80, la politique de la ville ne désigne pas l’ensemble des politiques urbaines. Elle s’inscrit néanmoins dans l’histoire d’une d’intervention publique en matière d’urbanisme et d’aménagement du territoire caractérisée dès le départ par le rôle central de l’État et par une logique planificatrice. Très tôt le rôle des « techniciens », que sont les architectes-urbanistes, est prépondérant dans la définition et la mise en œuvre de ces politiques. Il est d’ailleurs intéressant d’observer que les politiques de planification prennent leur essor au début du 20e siècle, au moment même où est fondée la Société française des urbanistes issue des courants humanistes et hygiénistes de la fin du XIXe siècle. C’est cette rationalité technique des architectes-urbanistes, mise au service du centralisme planificateur de l’État qui permettra de répondre aux défis de la reconstruction après la Libération.

Néanmoins, la place importante faite aux techniciens dans l’élaboration de politiques avant tout « descendantes » (qui s’imposent par le haut) et la place omnipotente de l’État, contribueront à alimenter beaucoup de discours sur le côté technocratique d’une action publique qui se veut améliorer la vie des citoyens en « pensant la ville de demain ». Ce que l’on a pour coutume aujourd’hui d’appeler « la crise des banlieues » et dont les prémices se font jours dès le milieu des années 70, va leur donner raison et amener à penser une politique de « réparation » à la fois urbaine et sociale.

Les questions sociales et la question démocratique (la place du citoyen dans la ville) vont être des questions centrales dans ce qui petit à petit l’on appellera « la politique de la ville ». Mais après plus de trente années « d’expérience », il s’avère que la crise sociale et démocratique n’est pas résolue. N’est-il pas temps alors de s’interroger sur ce qui fonde cette politique ? Et si elle n’avait été qu’un moyen de faire taire la grogne sociale sous couvert « d’innovations » en matière de politiques publiques ? N’est-il pas temps de parler enfin des vraies questions : celle de l’emploi, des services publics, de l’éducation, du logement, de la santé… autant de secteurs où l’État s’est progressivement retiré au fur et à mesure que se mettait en place la politique de la ville. Et si plutôt que de faire de la ville l’objet d’une politique, on la rendait aux citoyens (sans démagogie, ni hypocrisie) pour en faire l’objet de « leur » travail politique ? Oui, il faut en finir avec la politique de la ville et la rendre aux citoyens. Telle est une des conditions de leur repolitisation.

 I.- LA POLITIQUE DE LA VILLE : GENESE ET EVOLUTION

 A.- Aux sources de la politique de la ville : réparer les dégâts de l’ordre économique libéral

Le milieu des années 70 marque un tournant en matière de politiques urbaines et sociales par rapport aux idées qui guident celle de la reconstruction.

Les grands ensembles et cités HLM construits dans les années 60 ont permis de répondre aux besoins de logements induits par les effets conjugués des dommages de la guerre et du développement de l’industrialisation. Ils ont incarné la modernité triomphante des « 30 glorieuses » et ont participé à l’amélioration des conditions de logement de nombreux Français qui accèdent à de nouveaux standards de confort. Loin d’être destinés aux pauvres ils ont pour fonction d’accueillir des ménages aux revenus stables, salariés le plus souvent.

Mais dès leur construction ils font l’objet de vives critiques : éloignés des centre-ville, mal reliés, sous-équipés, ils offrent un environnement difficile à vivre pour des populations tout juste citadines. Dans le même temps la croissance des revenus des ménages incite certains habitants à revendiquer de meilleures conditions de vie et d’habitat. Face à ces revendications une réforme de financement du logement voit le jour en 1977 : « l’aide à la personne » (APL) remplace « l’aide à la pierre  », favorisant ainsi l’accès à la propriété de toute une partie des ménages. Cette réforme marque le début de la paupérisation de ces quartiers : dès lors ils accueilleront les populations chassées de la réhabilitation des centres anciens, les premières victimes des restructurations industrielles et les « nouveaux chômeurs » victimes de la « crise ».

Cette réforme est significative de ce qui se joue alors d’un point de vue idéologique et qui marquera la politique de la ville par la suite.

D’inspiration libérale, nombre de ministres des gouvernements de la présidence Giscard d’Estaing sont opposés à la planification urbaine. Selon cette même inspiration libérale, les inégalités sont désormais appréhendées comme des données naturelles de l’ordre économique. Le rôle de l’État est de corriger les situations les plus graves et doit se limiter au développement industriel, à la recherche des marchés extérieurs et à l’équilibre monétaire.

Dans le même temps, un courant réformiste va diffuser un certain nombre d’idées dans les administrations d’État, notamment au Commissariat au Plan et aux Affaires sociales. Leur travail intègre toute une réflexion sur la maîtrise des dépenses de fonctionnement, à travers des recherches sur le « vécu des populations », sur la cohérence des interventions et sur la maîtrise des coûts. De ces recherches naît la théorie de « l’action sociale globale ». Il s’agit dès lors d’agir en amont des inadaptations, plutôt que dans des actions de réparation de plus en plus coûteuses. Ces experts militent pour un remembrement des différentes catégories d’intervention (le logement, la santé, l’éducation, le sport, l’action sociale, etc.), et pour la construction d’équipements collectifs visant à développer de nouvelles possibilités de socialisation. Tout un discours sur la nécessaire participation des habitants se fait jour. Les principaux ingrédients de la politique de la ville sont là.

La réforme de financement du logement naît donc de ce compromis entre une politique d’inspiration libérale qui consiste à renvoyer une partie de la production bâtie à la logique de marché et d’une vision sociale réformiste.

C’est également d’un groupe d’experts réformistes que vont naître les opérations « Habitat et Vie Sociale » (HVS), politique hybride à la fois sociale et urbaine, considérées comme les ancêtres de la politique de la ville. Ces opérations consistent à la fois à améliorer la qualité du logement HLM par des opérations de réhabilitation du bâti, mais aussi par une action socio-éducative, visant à améliorer l’adaptation des habitants à leur habitat. Il s’agissait également de mettre en place les équipements collectifs jugés nécessaires et de développer la participation des habitants à leur cadre de vie.

À l’objectif qui consistait à élever le niveau de vie de la population et le développement des équipements collectifs durant les années 60 et le début des années 70, va donc se substituer une logique de réparation des dégâts causés par l’économie et amplifiés par les « erreurs urbanistiques ». C’est cette logique qui guidera par la suite l’ensemble des politiques de la ville.

 B.- Les années 80 : l’utopie du développement autocentré et le retour aux réalités

L’arrivée de la gauche au pouvoir est marquée par les émeutes des Minguettes pendant l’été 1981 qui oblige le gouvernement à agir pour répondre aux promesses de changement qu’il se veut incarner. Les politiques mises en place par la gauche s’inspirent alors directement des idées réformistes de l’action sociale globale. Le travail est désormais axé prioritairement sur des quartiers définis comme « prioritaires », lesquels doivent devenir le « laboratoire du changement social ». L’idée est de produire un développement dont les habitants seront acteurs. On parle alors de « développement social des quartiers » (DSQ). Parallèlement, une mission est confiée à l’architecte Roland Castro afin de concevoir des projets d’architecture et d’urbanisme pour ces quartiers.

Les premières années du DSQ sont marquées par une réelle inventivité, une forte implication militante et la volonté manifeste de réhabiliter les cités en difficulté et leurs habitants. Mais du fait de la décentralisation et des nouveaux pouvoirs donnés aux maires en matière d’urbanisme, le DSQ entre dans le champ de la contractualisation. Les contrats se multiplient (on passe de 15 quartiers à 148) et s’il acquiert davantage de légitimité politique, le DSQ perd de son dynamisme et de sa capacité d’invention.

Des critiques apparaissent affirmant la nécessité de porter l’action au niveau de l’agglomération dans un souci de « désenclaver les quartiers ». Le second mandat de François Mitterrand s’axera sur cet objectif avec l’idée d’articuler développement social et développement économique. Malgré la création d’un ministère d’État, la nomination de sous-préfets à la ville et d’instances techniques spécifiques (dont la délégation interministérielle de la ville - DIV), la promulgation de deux lois phares (DSU et LOV), qui placent la politique de la ville à une autre échelle et en font une « vraie » politique portée techniquement et politiquement, ce sera un échec. Les résistances locales à mener des politiques à l’échelle des agglomérations et les difficultés à penser un projet global articulant le social et l’économique, entraînent un recentrage sur l’action sociale des quartiers. Les émeutes d’octobre 1990 au Mas du Taureau à Vaulx-en-Velin viendront relégitimer ce recentrage sur le quartier en tant qu’échelle prioritaire et enterreront pour longtemps l’idée d’une action plus globale.

Naît alors le GPU (Grand Projet Urbain) qui vise à la restructuration des quartiers et pas seulement leur aménagement et leur développement. C’est la première fois que l’idée d’une transformation radicale des quartiers est avancée. C’est aussi à cette période qu’apparaît la volonté de « restaurer l’ordre républicain » contre la montée des « violences urbaines ». L’idée d’un développement autocentré est abandonnée au profit d’une perspective « correctrice » au moyen de la « discrimination positive  ». Le primat est donné à l’économie : on en appelle à une « conscience citoyenne » des entreprises et des plans locaux d’insertion par l’économie (PLIE) sont mis en œuvre pour ramener à l’emploi des chômeurs de longue durée à travers des parcours associant resocialisation, acquisition de savoir-faire et « savoir-être ».

 C.- Le primat de l’économie et la montée de la logique sécuritaire

Après l’arrivé de Jacques Chirac au pouvoir, qui avait fait de la « fracture sociale » le ressort de sa campagne et annoncé un « Plan Marshall pour les banlieues », l’État reprend la maîtrise de la politique de la ville et rompt avec le principe de contractualisation avec les collectivités territoriales. Toujours axée sur les quartiers, la politique mise en œuvre s’appuie sur le principe de « discrimination positive » en établissant une hiérarchie des difficultés, selon la logique de « l’écart à la moyenne ». S’inspirant de méthodes anglo-saxonnes il procède par appel à projet mettant en concurrence les territoires. La voie du primat donné à l’économie est poursuivie en cherchant à faire revenir les entreprises dans les quartiers grâce à des avantages fiscaux et par la création des « emplois-ville » réservés aux jeunes des quartiers prioritaires.

L’échec de cette politique et de celles qui l’ont précédé a pour conséquence l’implosion régulière ici ou là de certains quartiers. La mise en scène médiatique des caillassages, incivilités, destructions de biens publics, engendre la montée des peurs et du sentiment d’insécurité justifiant l’appel au retour à la sécurité et à l’ordre public.

 D.- Le nouvel échec de la « gauche »

Le retour de la « gauche » au pouvoir en 1997 marque une nouvelle volonté de redéfinir une politique de la ville aux accents plus social. Le rapport Chevènement de 1998 montre la nécessité de revenir à des politiques axées sur l’échelle de l’agglomération face à l’idée d’une ville qui se fragmente et dont la périphérie continue à s’étendre de plus en plus loin de son cœur, faisant courir des risques de « désolidarisation ». Le contrat de ville est reconduit sur la base d’un projet global qui associe les habitants, d’interventions territorialisées là où la géographie l’exige, et sur le développement d’interventions thématiques participant à la lutte contre l’exclusion. Intégré au développement de l’intercommunalité ils deviennent le volet social des contrats d’agglomération instaurés par la loi Voynet. C’est l’apparition du droit au logement et de la notion de mixité sociale qui, grâce à la loi SRU, impose aux communes de disposer d’au moins 20% de logements sociaux sur leur territoire.

Mais le « cataclysme politique » du 21 avril 2002 sonne comme un nouvel échec pour la politique de la ville et marque en quelque sorte son arrêt de mort.

 E.- De la réhabilitation aux restructurations lourdes

Le retour de la droite au pouvoir donnera naissance à la politique de « rénovation urbaine » à travers la loi Borloo de juillet 2003, fondée sur le principe de la restructuration des quartiers qui viennent remplacer des actions de réhabilitations jugées inefficaces. En cela la droite renoue avec la logique de restructuration des centres anciens qui dans les années 60 avait eu pour effet la relégation des populations modestes à la périphérie des villes. L’idée est aussi de simplifier les procédures d’une politique dont la Cour des comptes dénonce la trop grande complexité dans un rapport publié en 2002. Surtout elle marque le début d’une nouvelle ère caractérisée par la redistribution des compétences entre l’État et les collectivités territoriales : à l’État la charge de l’urbain, aux collectivités ce qui relève du social et de l’économique.

L’idée avancée est de refaire des quartiers en difficulté « des quartiers comme les autres  » notamment en ouvrant de nouvelles opportunités foncières. La question du relogement des populations pauvres reste cependant entière au moment où les agglomérations se ferment à leur accueil.

 II.- RENDRE LA VILLE AUX CITOYENS

Les discours, études, commentaires sur la politique de la ville sont innombrables. Les critiques abordent souvent les mêmes problématiques et portent la plupart du temps sur les formes : l’incapacité des administrations à envisager une action non sectorielle mais globale ; la multiplication et la complexité des procédures et des dispositifs ; la difficulté à trouver la bonne échelle d’intervention ; les conflits de légitimité entre les prescripteurs ; la faiblesse des moyens engagés ; etc.

Sur le fond, l’échec des politiques de la ville alimente les discours de ceux qui, à droite comme à gauche, y voient celui de l’intégration républicaine et d’une politique trop focalisée sur les questions sociales et qui n’a pas suffisamment pris en compte la question ethnique.

Tous ces discours ont en commun d’évacuer les vraies questions. Il s’agit pourtant aujourd’hui d’interroger le sens même de la politique de la ville. Pourquoi parler de « politiques de la ville » comme des politiques spécifiques, alors que les problèmes relèvent de politiques globales notamment en matière d’emploi et de services publics. La concentration des maux, observée dans certaines villes ou certains quartiers, résulte essentiellement de deux choses : la concentration des classes sociales les plus défavorisées, conjuguée à une politique d’aménagement et qui n’a pas envisagé ces quartiers comme des lieux de vie, mais essentiellement comme des zones de stockage de main-d’œuvre et de consommateurs potentiels. Rien d’étonnant, donc, à ce qu’à la crise sociale s’ajoute, peut-être de manière encore plus aigüe qu’ailleurs, une crise démocratique. Dès lors, la prise en compte tardive de la question de la participation des habitants, souvent instrumentalisée à des seules fins électoralistes, apparaît comme un leurre démocratique qui ne fait qu’alimenter cette crise.

Au vu des échecs des politiques successives il s’agit donc de tirer un trait sur les politiques de la ville pour prendre des dispositions qui permettront de rendre (réellement) la ville aux citoyens. Pour cela il s’agit d’abord de traiter les problèmes de fond et avant toute chose la question de l’emploi. Il s’agit également de remettre en question la logique qui guide l’urbanisation à savoir l’unique recherche de la rentabilité économique. Mais surtout il s’agit de créer les conditions d’une véritable démocratie locale pour que les citoyens deviennent réellement acteurs dans la cité, pour qu’ils se réapproprient leur ville et leur avenir.

 A.- Des services publics citoyens pour répondre au problème du chômage et désenclaver les quartiers

Répondre à la question de l’emploi est une priorité. En effet, toute politique locale sera vaine si des réponses ne sont pas apportées au chômage massif qui touche les populations dans les quartiers « sensibles » et ailleurs. Aucune politique sociale ou d’animation ne viendra résoudre les problèmes d’exclusion et de mal-être tant que des réponses ne seront pas apportées au problème du chômage.

Face à cette question, les politiques mises en œuvre jusqu’alors se sont résumées, comme ailleurs, à des aides et des incitations aux entreprises. Ces politiques sont des échecs comme toutes les politiques relevant de cette logique qui consiste à aider les employeurs sans se poser la question des débouchés et de l’utilité de la production ou du service vendu. Or la question essentielle qui se pose en termes d’emplois dans les banlieues, peut-être plus qu’ailleurs, est de savoir en quoi les emplois créés sur place sont utiles à la population ? De plus ces politiques tendent à créer des « sous-emplois » souvent précaires stigmatisant encore plus les populations.

Quel intérêt de construire des centres commerciaux gigantesques par exemple ? Quel intérêt pour des populations locales qui ne pourront pas acheter la plupart des produits proposés ? Quel intérêt, hormis le fait que « les quartiers » offrent une main-d’œuvre peu chère et malléable ? Y-a-t-il un intérêt à faire grandir ce sentiment de frustration des populations et à alimenter la fracture entre des populations plus ou moins aisées (les clients) et une population employée, dans des conditions souvent précaires, pour vendre des produits qu’eux-mêmes ne pourront sans doute jamais s’acheter sauf à s’endetter. Bien sûr certains y trouvent des intérêts en monnaie sonnante et trébuchante, mais ceux-là n’habitent certainement pas les quartiers.

A l’inverse, des centaines de milliers d’emplois socialement utiles seraient à créer, l’idée étant que ce soient les habitants eux-mêmes qui définissent les besoins. Ces emplois seraient propres à valoriser les populations de par le statut accordé aux personnes (de vrais emplois) mais aussi par la finalité de leur mission : (re)construire leur propre ville et travailler au bien-être de la population.

Une partie des aides versées inutilement aujourd’hui pourraient être redéployées pour soutenir des initiatives privées qui iraient dans ce sens, c’est-à-dire des emplois durables, non délocalisables, non précaires, correctement rémunérés et qui répondent réellement aux besoins des populations locales.

Surtout, la création d’emplois « socialement utiles » passe par un redéploiement du service public sur ces territoires dans des secteurs clefs tels que l’éducation, la culture, la santé, le logement ou les transports. Comme partout ailleurs, ces services publics devront être pensés de manière démocratique, impliquant les habitants dans la définition des besoins et dans leur gestion. Cela signifie qu’il faut sortir de la logique des politiques de la ville, lesquelles ont finalement fait office d’expérimentation en termes de retrait de l’État dès les années 80. En effet, avec la politique de la ville, l’État s’est peu à peu mué en simple « animateur », déléguant petit à petit sa responsabilité et ses principales missions de services publics aux collectivités locales, qui elles-mêmes les délèguent à des associations devenues prestataires. Sous couvert de territorialisation et d’une action « au plus près des habitants », le tout au nom de « l’efficacité de l’action publique  », on assiste en réalité à un démembrement du service public. Les services publics locaux tentant d’assumer les conséquences du retrait de l’État mais sans en avoir réellement les moyens.

Redonner des moyens aux services publics en y employant en priorité la population des quartiers en difficulté, aura pour effet, outre de participer à résoudre la question de l’emploi, de désenclaver les quartiers au sens où il signifie, de manière très concrète, le retour de l’État républicain. Comment mieux répondre à ceux qui tentent d’instrumentaliser les problèmes des banlieues pour démontrer l’échec de l’intégration républicaine, qu’en mettant les populations des quartiers directement au service des idéaux républicains ?

 B.- Rompre avec la technocratie néolibérale en matière d’urbanisme

Rompre avec la technocratie néolibérale en matière d’urbanisme est une condition nécessaire afin que la ville redevienne le lieu privilégié de la démocratie. Il s’agit pour cela, d’une part, de montrer en quoi l’urbanisation des villes aujourd’hui n’est pas idéologiquement neutre, et en quoi il rentre en adéquation avec le projet néolibéral. Ensuite, il s’agit de repenser la place de l’État dans les politiques d’urbanisation et enfin de recréer les conditions d’une vraie démocratie locale en repolitisant les citoyens.

La seule raison du rejet de l’urbanisme des années 60 par les néolibéraux aujourd’hui est due au seul fait que les grands ensembles concentrent les maux du néolibéralisme qu’il s’agit désormais de cacher. Quant au concept de « mixité sociale », prôné par la gauche et la droite, il est vide de sens (ce qui explique le consensus dont il fait l’objet) et tend finalement à évacuer la question sociale. Ainsi, malgré tous les discours critiques sur les grands ensembles, fondamentalement rien n’a changé dans la façon d’aménager les villes, laquelle est essentiellement guidée par la seule rationalité de l’économie capitaliste déclinée aujourd’hui dans sa version néolibérale. Ainsi, les grands ensembles collectifs sont seulement remplacés par des grands ensembles pavillonnaires standardisés, s’organisant autour de grandes zones commerciales ou industrielles, répondant mieux au désir des citoyens d’habiter dans une maison avec jardin que dans une tour d’immeuble.

Consommateur d’espace, ne laissant que peu de place aux espaces publics, pensé selon le même principe de « mono-fonctionnalité » des espaces, guidé par la seule rationalité économique, ce type d’urbanisation n’est pas plus favorable au développement d’une vie démocratique que ne l’étaient les grands ensembles. Dans ce mode d’urbanisation, l’individu est toujours pensé uniquement en tant qu’ « être économique  ». De plus, le développement des zones pavillonnaires est source de deux problèmes majeurs :

  • l’endettement croissant de nombreux ménages modestes ;
  • il ne permet pas le développement de transports en commun (moins la densité urbaine est grande, plus les transports urbains sont couteux et inefficaces) et favorise le transport individuel.

Ainsi on voit bien que cette solution urbanistique ne répond en rien aux enjeux sociaux, environnementaux et démocratiques actuels et qu’elle reste arc-boutée sur des principes qui ne sont même pas efficaces économiquement, sauf peut-être pour quelques-uns, promoteurs immobiliers ou fabricants automobiles.

Une politique urbaine porteuse de progrès passerait d’abord par une redéfinition du rôle de l’État. Celui-ci devrait se concentrer avant tout à organiser la mobilité des populations, c’est-à-dire mener une politique de transport pensée en fonction du développement économique souhaité, qui permette de contrôler les densités de populations sans imposer les formes de l’urbanisation. C’est ensuite aux populations de décider collectivement de la forme de leur ville. Deux acteurs sont alors essentiels dans ce travail : l’architecte qui est celui qui va mettre en œuvre ce que les habitants ont décidé, l’artiste qui lui travaille avec eux sur la construction des espaces symboliques. C’est à cette seule et unique condition que les espaces urbanisés reprendront du sens, et notamment les espaces publics. Parallèlement à la nécessité de répondre aux questions sociales, il y a donc bien un travail culturel à mener, lequel consiste à redonner du sens aux espaces publics en tant que lieux où se rencontrent les différences et où s’organise le conflit. Il s’agit là d’un travail éminemment politique au sens où l’espace public constitue en quelque sorte le substrat de la vie politique.

 C.- Pour l’émergence d’une vraie démocratie locale : repolitiser les citoyens

Rendre la ville aux citoyens nécessite de travailler à créer les conditions d’une véritable démocratie participative. Entendons-nous bien : faire participer la population n’est pas une condition suffisante pour résoudre les problèmes des habitants, tout comme il est illusoire de penser que toutes les questions peuvent être réglées au niveau local. Tout d’abord parce que les collectivités locales n’auront jamais les moyens de s’occuper de tout, et d’autre part parce que le local n’est jamais déconnecté du global. Par ailleurs, la question démocratique n’étant jamais déconnectée du contexte socio-économique, aucune démocratie locale ne pourra s’épanouir dans un contexte social fortement dégradé. C’est pourquoi certaines questions doivent relever prioritairement de l’État, seul garant de l’égalité d’accès à l’emploi ainsi qu’aux biens et services essentiels tels que le logement, la santé, l’éducation, l’eau ou l’énergie.

Différentes enquêtes montrent que la participation des citoyens à la vie publique est fortement conditionnée par leur insertion sociale et par leur niveau d’études (lequel conditionne les capacités d’expression, de compréhension, etc.). Comme le dit l’universitaire Marion Carrel : « il ne suffit pas de faire appel au peuple pour que le peuple participe ». Certaines catégories de populations (celles qui sont dans le bas de l’échelle sociale et notamment les jeunes, les populations d’origine immigrée, des personnes peu diplômées) sont en effet moins présentes dans les processus de participation mis en place par les collectivités locales. Malgré leur envie de participer, elles en sont souvent exclues du fait d’un bagage culturel moindre et de leur statut social. Or, l’insertion sociale se fait avant tout par le travail et nous savons que les chances de réussite scolaire des enfants sont liées aux conditions sociales de leurs parents. C’est pourquoi nous insistons sur l’idée que les questions d’emploi et d’éducation doivent être des priorités et relever avant tout de politiques nationales. Une des questions qui se pose notamment en matière d’emploi est de savoir quel temps est laissé au salarié pour s’intéresser à la vie publique, en dehors du temps de travail ? On voit bien ici la relation entre la question démocratique et la question sociale : peut-on demander aux citoyens de « participer », tout en remettant en cause les 35h par exemple ? Concernant l’enseignement, il faut bien entendu se poser la question de la capacité de l’Éducation nationale à former des citoyens et à éveiller le sens politique de chacun, tant la dépolitisation de la société aujourd’hui est grande et touche toutes les classes sociales. L’histoire des mouvements politiques ou du syndicalisme, par exemple, ne fait pas partie des programmes scolaires. Ne faudrait-il pas l’envisager ?

Il n’en reste pas moins que le niveau local est le niveau de base de la vie démocratique. C’est au niveau local, dans les associations, dans le quartier, dans la ville que se vit d’abord la citoyenneté. Aussi, nous pensons que c’est là que se joue le renouveau politique et démocratique de notre société, mais ceci à certaines conditions.

La première est que les élus locaux doivent tenir un discours de vérité quant aux possibilités qu’ont les citoyens à agir sur les choses au niveau local. Encore une fois, il ne s’agit pas de faire croire que le local peut seul apporter des réponses à des problèmes qui s’inscrivent dans des logiques globales. Faire croire l’inverse (comme c’est malheureusement la tendance à l’heure actuelle), ne pourra qu’engendrer déception et frustration de la part de la population et ne ferait qu’accentuer la crise démocratique actuelle et la défiance vis-à-vis du politique.

Il s’agit également, pour les élus locaux, d’être clairs sur la part de pouvoir qu’ils sont prêts à laisser aux habitants. Car s’il est devenu de bon ton de faire de la « participation », dans les faits celle-ci prend des formes multiples. Derrière ce mot, beaucoup entendent « information », « concertation  » ou « consultation ». Rares sont ceux qui impliquent les habitants dans l’élaboration des projets, encore plus rares sont ceux qui vont jusqu’à la codécision. En réalité, les habitants ne sont souvent consultés qu’en aval des décisions. Ils ne participent que très peu au diagnostic, à l’instruction des dossiers et au processus de décision. De plus, le manque de clarté des finalités et des règles de fonctionnement des procédures de participation ne servent pas leur « efficacité ». Au final, les actions mises en place servent soit la lutte politicienne de certains, soit à influencer l’opinion (et ce tant du côté des élus que de celui de groupes de pression ou d’habitants), soit à légitimer des décisions, mais rarement à l’organisation de débats de fond, ni à la formulation de réponses concrètes.

Enfin, il s’avère que la démocratie participative s’opère aujourd’hui essentiellement de manière descendante, c’est-à-dire par la mise en place de procédures définies par l’institution pour demander l’avis de la population. Les démarches ascendantes (qui viennent des populations pour interpeler le pouvoir) sont plus rares. Lorsqu’elles existent et qu’elles sont trop revendicatives, on observe alors une tendance de l’institution à utiliser la participation comme un moyen d’étouffement des revendications. Cela interroge donc sur la capacité de ces institutions (et surtout leur volonté) à organiser les débats et les conflits. S’il peut paraître plus facile d’acheter la paix sociale, les faits montrent que cela ne règle jamais les problèmes.

Au-delà des moyens institutionnels à mettre en œuvre, la question qui se pose est de savoir quel travail d’éducation populaire mener, afin que chaque citoyen puisse participer à la vie publique ? Or, si on constate que beaucoup d’élus locaux prônent la participation des habitants, rares sont les collectivités qui ont mis en place de véritables politiques d’éducation à la citoyenneté. De plus, avec l’émergence de la politique de la ville, beaucoup d’associations d’éducation populaire sont devenues des partenaires des collectivités territoriales. Que ce soit en matière sociale, d’éducation, culturelle ou d’animation, elles se sont muées en simples prestataires de services venant jusqu’à parfois suppléer les collectivités et l’État dans leurs missions de service public. Devenues de véritables structures paramunicipales, leur dépendance aux subventions (devenue plus forte du fait de la « professionnalisation » des structures) a conduit nombre d’entre elles, au fil des concessions, à délaisser leur projet initial de transformation sociale. Du fait de leurs liens financiers avec les institutions, elles évitent toute initiative qui risquerait de créer des conflits. Toute question jugée « trop politique » est alors systématiquement évacuée. Comment imaginer, dans ces conditions, que ces associations puissent former des citoyens (au sens « acteurs politiques »), si les lieux de socialisation qu’elles représentent ne sont pas des lieux de débats et de réflexion ouverts sur la cité et sur le monde, si toute question jugée « trop conflictuelle » est systématiquement évacuée ? Rompre avec la politique de la ville c’est donc sortir de cette logique malsaine qui, au final, conduit les associations à s’inscrire dans une logique clientéliste vis-à-vis des institutions.

Car finalement, cette logique tend à exclure de la vie de la cité toute personne ou mouvement ne s’inscrivant pas dans la ligne politique du pouvoir en place ou dans les cases de la politique de la ville. Voilà une vision quelque peu étriquée de la démocratie. Chacun semble vouloir des « citoyens actifs », mais des citoyens disciplinés qui rentrent dans les cadres prédéfinis de la participation et qui surtout ne font pas de politique ! Comment ne pas voir là une contradiction profonde, sinon un moyen pour certains élus de diviser la population afin de mieux asseoir leur pouvoir : d’un côté le « bon citoyen actif », de l’autre le « terroriste de quartier » (pour reprendre les termes d’un élu local). Or, encore une fois, la politique n’est-elle pas l’art de savoir organiser le conflit ? C’est cette neutralisation du conflit qui conduit à la neutralisation politique, donc à la dépolitisation des populations et donc à la dégradation de la vie démocratique. Cette incapacité (ou ce manque de volonté) à organiser le conflit s’exprime par exemple dans le comportement des politiques vis-à-vis des auteurs des violences urbaines. Si on ne peut pas parler d’expression politique à proprement parler au sujet des actes commis, il s’agit cependant de chercher à comprendre ce qu’ils expriment. Au lieu de cela, la seule réponse donnée à cette heure par le pouvoir politique est celle de la répression. Ne faudrait-il pas se demander aussi comment traduire en parole ce qui s’exprime par la violence des actes ?

La base du travail d’éducation populaire visant à repolitiser les citoyens est là : redonner la parole à ceux qui s’expriment peu, mal ou qui ne trouvent pas de lieu, de cadre pour s’exprimer. Car si la dépolitisation touche l’ensemble de la société, l’expérience montre qu’en l’état actuel des choses, certains savent utiliser les moyens d’expression qui leur sont offerts et que d’autres en sont exclus, à leur détriment. Mener un travail d’éducation populaire pour repolitiser les citoyens, c’est donc avant tout être capable de se mettre à la portée des populations les plus dépolitisées, celles qui ne participent pas (plus), qui ne vont pas (plus) voter ou bien votent aux extrêmes. Ce travail doit avoir pour objectif de permettre à chacun d’appréhender l’articulation entre des questions locales et des enjeux plus globaux. Il doit aller au-delà de la formation de « citoyens experts ». La maîtrise technique d’une question ne suffit pas en effet à acquérir une conscience politique qui se forge à la fois dans l’action mais aussi dans l’acquisition d’une culture politique : l’action nourrissant la réflexion et inversement. Pour y parvenir, les méthodes doivent être repensée, réinventées : privilégier l’approche sensible par le biais des pratiques artistiques, ouvrir de nouveaux lieux d’échanges, imaginer de nouvelles façons de débattre, etc. L’enjeu de cette repolitisation n’est pas mince : « hors de la parole publique il est difficile de s’émanciper individuellement et collectivement », dit Marion Carrel. Au-delà de l’avenir de la ville, il en va donc de celui de notre démocratie.