Forces et faiblesses des théories de la "décroissance"


Résumé

La décroissance est un concept politique, économique et social, né dans les années 70, qui refuse le consensus actuel selon lequel la croissance économique, qui désigne l’augmentation des biens et services produits par une économie sur une période donnée, est un bienfait. Sur les 10 points du programme des « décroissants », plusieurs peuvent être partagés avec le M’PEP. Mais d’un point de vue général, le M’PEP diverge très fortement avec les analyses et les propositions de « décroissance ».

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 FORCES ET FAIBLESSES DES THEORIES DE LA « DECROISSANCE »

 I.- LES ORIGINES DE LA NOTION DE « DECROISSANCE »

 A.- Le concept

Les pères fondateurs de la décroissance sont l’économiste roumain Nicholas Georgescu-Roegen (1906-1994), l’autrichien Ivan Illich (1926-2002) et le français Jacques Ellul (1912-1994). Les défenseurs de la décroissance – les « décroissants » – proposent de substituer à la croissance une diminution de la consommation et de la production permettant de respecter le climat, l’écosystème et les êtres humains. Pour Paul Ariès, auteur français, la décroissance « n’est pas une idéologie ni un modèle économique de plus, c’est d’abord un mot-obus pour pulvériser la pensée économiste dominante. » De la même façon, l’économiste Serge Latouche défend le terme d’a-croissance, sur le même principe que le mot « a-théisme ».

 B.- Les moyens

La « simplicité volontaire » et le principal moyen préconisé par les décroissants. Il fait appel au comportement individuel plutôt qu’aux institutions, et propose à chacun de réduire sa dépendance à l’argent et à la vitesse, de libérer du temps pour la communauté plutôt que de l’utiliser pour gagner plus d’argent, de favoriser les comportements écologiques et respectueux de la société.

Le concept de la décroissance est promu grâce à des actions collectives de sensibilisation classiques (conférences, distributions de tracts) ou plus originales, comme la « journée sans achat ».

 C.- Les acteurs

Les défenseurs de la décroissance privilégient une organisation en « réseau ». De très nombreux textes sur la décroissance sont publiés par l’ « Institut d’études économiques et sociales pour une décroissance soutenable », qui dispose d’une charte, de commissions, d’un comité de rédaction et de lecture, et d’un site Internet (http://www.decroissance.org). Un journal mensuel intitulé La décroissance est présent en France dans environ un kiosque sur trois.

 D.- Un programme politique

Un débouché politique est tenté par certains militants avec la création en France du « Parti pour la décroissance » (2005). En 2008, il présentait un candidat aux législatives sur Paris, et deux à des élections cantonales. Ses principales propositions sont les suivantes :

1. – L’application des ordonnances de 1944 sur la presse, édictées par le Conseil national de la Résistance pour libérer les médias de la tutelle des multinationales. Conjointement, le Parti pour la décroissance propose le démantèlement des agences de publicité, véritables organes de propagande de la société de consommation. Un programme de décroissance ne s’engagera pas avec le système de propagande actuel.

2. – La sortie progressive de l’automobile et de sa civilisation. La sortie des trains grande vitesse au profit des lignes régionales.

3. – La sortie progressive des énergies fossiles (charbon, pétrole, uranium…) au profit de la sobriété énergétique et du développement des énergies renouvelables.

4. – La relocalisation progressive de l’économie à travers des incitations fiscales, par des taxes douanières, par la création de normes qualitatives exigeantes. Pour une économie fondée sur de petites entités, l’artisanat, les coopératives et une paysannerie délivrée de la chimie.

5. – Le démantèlement progressif des entreprises multinationales et leurs franchises, de la grande distribution qui provoquent le chômage de masse provoqué structurellement par leur modèle économique productiviste. Le développement des petites entités économiques pour favoriser l’emploi local.

6. – La sortie de l’habitat pavillonnaire. Ce style d’habitat est un véritable fléau environnemental et social. Le Parti pour la décroissance veut mettre en place une politique de moyen et petit habitat groupé luttant contre les mégalopoles de plus de 300 000 habitants et permettant de vivre sans automobile.

7. – L’instauration progressive d’un Revenu maximum autorisé à hauteur de trois fois le smic.

8. – L’interdiction de posséder plus de deux logements.

9. – La mise sous tutelle démocratique de la recherche pour la réorienter vers des objectifs écologiques et humanistes excluant les OGM, nanotechnologies ou le nucléaire.

10. – La sortie du sport professionnel au profit des sports amateurs. L’interdiction des sports et loisirs motorisés.

Les Verts ont adopté en 2004 une position favorable à une « décroissance sélective et équitable ». Une partie du mouvement libertaire se revendique également de la décroissance.

 II.- POINTS D’ACCORD DU M’PEP AVEC LES DECROISSANTS

 A.- La nécessité de changer de modèle économique

Un premier point d’accord réside dans la critique du système économique actuel, destructeur de l’environnement et du tissu social, et dans l’affirmation du besoin urgent d’en changer. En particulier, les décroissants insistent sur la nécessité de diminuer fortement l’empreinte écologique, ce qui est également un objectif du M’PEP. Les prévisions sur cet indicateur, qui vise à représenter le poids des activités humaines sur l’environnement en intégrant le prélèvement sur les ressources non renouvelables et la régulation des pollutions par les écosystèmes, sont en effet très pessimistes.

Pour ne prendre que le cas du climat, les émissions de gaz à effet de serre (GES) peuvent se décomposer en trois facteurs :

GES = Population x (PIB/Population) x (GES/PIB)

Or, à horizon 2050, et d’après les prévisions communément admises, la population serait multipliée par 1,5, la richesse par habitant (PIB/Population) serait multipliée par 4 sur la base de la progression actuelle, alors qu’il faut, selon le GIEC, diviser par 2 les émissions de gaz à effet de serre. Refuser de toucher à la croissance économique mesurée par le Produit intérieur brut (PIB) revient à parier sur une division par 12 du contenu en gaz à effet de serre du PIB, ce qui signifierait soit une véritable révolution technologique, soit une modification de son contenu... soit les deux.

La diminution rapide de l’empreinte écologique est dans tous les cas un impératif, et l’incapacité du système capitaliste néolibéral à y répondre est une évidence.

 B.- La nécessité de redéfinir les indicateurs économiques

Les indicateurs économiques actuellement utilisés sont ceux choisis par les néolibéraux pour servir leurs intérêts. Ils ne prennent en compte ni le contenu de la croissance ni son impact sur l’environnement et la collectivité. Une activité à forte empreinte écologique et une activité neutre ou favorable aux écosystèmes sont considérées de la même manière dans le calcul du PIB. Une marée noire participe ainsi à augmenter le PIB.

Il faut redéfinir ces indicateurs pour intégrer, d’une part, l’empreinte écologique et l’empreinte sociale, et d’autre part l’intérêt pour la collectivité de la production des biens et des services.

 C.- Des points d’accords programmatiques

Sur les 10 points du programme des « décroissants », plusieurs peuvent être partagés avec le M’PEP :

–* L’application des ordonnances de 1944 sur la presse, édictées par le Conseil national de la Résistance pour libérer les médias de la tutelle des multinationales.

–* La sortie progressive des énergies fossiles (charbon, pétrole, uranium…) au profit du développement des énergies renouvelables.

–* La relocalisation progressive de l’économie (mais pas seulement à travers des incitations fiscales, des taxes douanières, ou la création de normes qualitatives exigeantes).

–* Le démantèlement progressif des entreprises multinationales et leurs franchises, de la grande distribution qui provoquent le chômage de masse provoqué structurellement par leur modèle économique productiviste. Le développement des petites entités économiques pour favoriser l’emploi local.

–* La mise sous tutelle démocratique de la recherche pour la réorienter vers des objectifs écologiques et humanistes.

 III.- FAIBLESSES, AMBIGUÏTES ET DANGERS DU CONCEPT DE DECROISSANCE

 A.- Confusions sur le rôle de l’économie

 1.- La décroissance ne met pas clairement en évidence les mécanismes politiques et économiques qui ont abouti à la situation actuelle

L’apologie de la croissance faite par les néolibéraux n’est pas un hasard. Elle est une composante de leur bataille idéologique et politique qui vise à justifier l’augmentation ou le maintien de taux de profit élevés. Or, au-delà du constat des ravages de la mondialisation, les décroissants n’expliquent pas comment cette dernière s’est mise en place et à qui elle profite réellement, ce qui est indispensable pour espérer renverser la tendance.

La décroissance ne considère pas qu’il existerait une autre économie et une autre utilisation de la productivité. Son silence sur le capitalisme, et la mise en avant d’une idée qui n’a pas de sens – « sortir de l’économie » - limite ses ambitions. D’autant qu’une confusion permanente est entretenue sur l’ « économie », celle-ci étant assimilée au capitalisme et donc aux conditions particulières de son développement dans ce mode de production particulier. Dès lors les décroissants n’évoquent même pas les immenses possibilités offertes par la sphère non-marchande, dont l’impact écologique est à l’opposé de celui de la sphère marchande.

Par conséquent, on comprend pourquoi les décroissants ne parlent jamais de plein-emploi.

 2.- L’opposition croissance/décroissance est un raccourci simplificateur

En jouant sur cette opposition, les décroissants entendent « pulvériser » l’idéologie dominante. Mais ce faisant, ils relèguent au second plan la question du contenu de la croissance. Dans leur concept, la dématérialisation de l’économie est considérée comme un leurre, et la science est vue comme étant incapable de répondre aux problèmes environnementaux. Or, avant de parler de décroissance, il faut interroger le contenu de l’activité économique. Une croissance de services à la personne, non polluants, est par exemple bénéfique pour la société, ce que les décroissants s’accordent évidemment à reconnaître. Sans verser dans le scientisme, on peut également considérer que la science et la technologie ont un rôle important à jouer dans l’amélioration de la qualité de vie et la baisse de l’empreinte écologique, pour peu qu’elle soit orientée et contrôlée démocratiquement.

Au final, les décroissants donnent globalement l’impression que le système économique actuel n’est pas réformable et qu’il faut changer les comportements individuels pour se positionner en dehors. Pourtant, un débouché politique est tenté par certains de leurs militants. Ces deux aspects paraissent difficiles à concilier.

La seconde difficulté de ce raccourci « croissance contre décroissance » est que certaines régions du monde ont absolument besoin d’une croissance économique, même s’il faut tout faire pour qu’elle génère moins d’impacts environnementaux et sociaux. Le terme de décroissance est donc inapproprié dans ce cas, et nécessite de préciser, comme le fait Paul Aries, que le concept concerne les « surdéveloppés » et plus particulièrement certaines classes sociales.

Le M’PEP considère qu’il faut être clair dans la définition des priorités : l’objectif principal et urgent est la recherche d’un bien-être social dans toutes les régions du monde, qui se doit d’être transmissible d’une génération à l’autre et qui doit donc tenir compte de la contrainte environnementale. De fait, le problème n’est pas en soi de décroître, mais de réduire l’empreinte écologique des activités humaines en subvenant aux besoins des populations.

 B.- Une absence de perspective politique crédible

 1.- La question sociale est insuffisamment présente dans le concept de décroissance

Aucune perspective politique n’est crédible pour qui négligera les questions sociales. Or la théorie des décroissants met l’accent sur les conséquences environnementales des choix de société, mais elle reste trop floue sur la question sociale. Par exemple, la répartition des richesses est assez peu abordée par les décroissants, au-delà d’un rééquilibrage Nord-Sud qui, à lire leurs écrits, serait provoqué quasi-spontanément par une décroissance dans les pays riches.

Par ailleurs, les conséquences d’une mise en œuvre à grande échelle de la « simplicité volontaire » sont peu analysées en termes d’impact sur l’emploi. Pourtant, la réorganisation du travail au-delà d’une réduction du temps travaillé doit forcément être étudiée.

Plus généralement, la décroissance ne dit pas toujours comment améliorer concrètement la qualité de vie, ni comment sortir des politiques néolibérales, ce que souhaite faire le M’PEP.

 2.- Une valorisation excessive des communautés traditionnelles du passé

Ces communautés traditionnelles, qui certes vivaient chichement, étaient aussi la plupart du temps marquées par des phénomènes de domination, notamment des hommes sur les femmes.

 3.- Une naturalisation des rapports sociaux

A partir du constat que tout le monde fait (ou presque), selon lequel la Terre est un corps vivant et qu’elle est liée à un « ordre cosmique » qui dépasse l’espèce humaine, certaines tendances liées à la décroissance en viennent à sacraliser la Terre. De là, il n’y a qu’un pas, parfois franchi, pour naturaliser et « biologiser » les rapports sociaux. Nous ne sommes pas loin des rhétoriques réactionnaires habituelles. Le retour du religieux trouve sa place dans ces conceptions, un discours contre l’Etat social et ses institutions se développe, que l’on retrouve chez des auteurs comme Jacques Ellul ou Ivan Illich. La suite logique est un glissement vers l’individualisme.

 4.- Le repli sur des comportements individuels

Le principe de la simplicité volontaire laisse croire qu’une somme d’actions individuelles peut permettre de changer en profondeur la société dans des délais compatibles avec les menaces environnementales et sociales. Or, le M’PEP considère que les choix de société doivent être définis collectivement et démocratiquement, et que c’est seulement par une démarche politique que les ravages du modèle économique dominant peuvent être stoppés. En particulier, les décroissants ne posent pas le problème des verrous institutionnels qu’il convient de faire sauter pour sortir du néolibéralisme, ce qui fait de ce concept une philosophie de vie plus qu’une alternative politique.

Rarement la distinction entre les riches et les pauvres, au Nord comme au Sud, est faite.

 5.- La stratégie du « mot-obus » conduit à l’isolement

La stratégie de provocation poursuivie avec l’adoption du terme « décroissance » fait appel à l’émotion plutôt qu’à un raisonnement structuré. Elle prête ainsi le flanc à toutes les critiques sur l’extrémisme d’une telle position. Le M’PEP considère que qu’il faut une approche plus globale et plus démonstrative. Son objectif est de construire un projet de société cohérent, alors que la décroissance propose seulement une philosophie de vie en opposition avec celle imposée par le néolibéralisme.

 C.- Une absence de sens pratique

 1.- La simplicité volontaire comme choix de vie délibéré est réservée à une très petite minorité

Prôner la simplicité volontaire ne peut avoir de l’écho qu’auprès de classes sociales possédant des marges de manœuvres suffisantes dans leurs choix de vie. Or, le néolibéralisme réduit de plus en plus ces marges de manœuvres : chômage, augmentation des distances domicile-travail, baisse des revenus, etc. La construction d’alternatives concrètes doit pouvoir impliquer les couches les plus pauvres de la population, quelles que soient leurs situations, ce que ne permet pas le concept de simplicité volontaire. Il paraît voué à rester très minoritaire, alors que le M’PEP souhaite que ses propositions deviennent majoritaires dans la société.

 2.- Une absence de modélisation et d’expérimentations

Pour être plus convaincants, il faudrait que les décroissants indiquent précisément ce qui doit décroître, notamment à l’échelle locale où chacun peut comprendre la différence entre la situation actuelle et une situation de décroissance. Malheureusement, ce genre d’expérimentation, qui permettrait de mieux visualiser la décroissance, n’est jamais proposé.

On ne sait donc pas bien quelles sont les productions qui devraient décroître, à quel rythme, et le sort qui sera réservé aux travailleurs employés dans ces productions. On ne sait pas non plus les productions qui devraient croître.

Prenons le cas du milliard de personnes dans le monde qui n’ont pas d’accès à une eau potable de qualité. Si l’on reconnaît qu’il y a urgence à les alimenter en eau, pour l’agriculture, pour leur alimentation et leurs besoins ménagers, il faudra faire croître les éléments, suivants :

  • le nombre de kilomètres de canalisations produites ;
  • le nombre de pompes ;
  • les instruments de forage ;
  • des robinets ;
  • les usines de retraitement des eaux usées et d’assainissement ;
  • les engins de chantier…
  • ...