L’OPINION DU M’PEP : Obsolescence et modernité du "Manifeste du Parti Communiste" de Friedrich Engels et Karl Marx, de février 1848
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L’OPINION DU M’PEP :

OBSOLESCENCE ET MODERNITE DU « MANIFESTE DU PARTI COMMUNISTE » DE FRIEDRICH ENGELS ET KARL MARX, DE FEVRIER 1848

« L’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » » : Karl Marx.

Karl Marx rédigea ce « Manifeste » à la demande de la « Fédération des Communistes » (Association ouvrière internationale, secrète), à l’occasion de son Congrès réuni à Londres en 1847. Destiné, à l’origine, à servir de programme à la fois théorique et pratique à cette association, il fut imprimé pour la première fois à Londres, début 1848, quelques semaines avant la Révolution française de février.

Comme le dit Engels dans sa préface à l’édition anglaise de 1888 : « En 1847, le Socialisme était un mouvement de classe moyenne, le Communisme un mouvement ouvrier… il ne pouvait y avoir de doute sur la dénomination que nous devions adopter ». Ce texte, devenu communément « Manifeste du Parti Communiste », fut en effet repris comme base par tous les partis communistes constitués ultérieurement. Dans cette même préface, Engels explique que ce Manifeste « est actuellement sans conteste l’œuvre la plus répandue et la plus internationale de toute la littérature socialiste, un programme commun de milliers d’ouvriers de tous les pays ». En 1962, l’historien Robert Mandrou, dans l’introduction d’une énième édition, notait encore : « Cent quinze ans après la publication de cet appel, nous pouvons en mesurer l’efficacité d’un coup d’œil : presque la moitié de l’Humanité est encadrée par un régime politique qui se réclame de Karl Marx ». Même si l’on sait maintenant ce qu’il advint de ces régimes, on ne peut s’empêcher de s’étonner de la pérennité de ce texte dont le nom au moins est, aujourd’hui encore, connu de tous ceux qui, de près ou de loin, s’intéressent au socialisme.

Mais qu’en est-il exactement ? Le « Manifeste » n’a-t-il pris aucune ride ? Peut-il toujours être source d’inspiration pour le Socialisme du XXIè siècle ?

 I.- PAR CERTAINS ASPECTS LE « MANIFESTE » EST DATE, OBSOLETE

 A.- C’est d’abord le cas de certains termes

La situation décrite dans le Manifeste correspond au début de la « Révolution industrielle », et pour Marx et Engels les termes de « bourgeois » et « prolétaires » caractérisent les deux classes qui se développent avec elle à savoir la bourgeoisie industrielle et les ouvriers d’usine. Ces deux catégories sociales sont pour eux essentielles dans la mesure où ils voient dans leur antagonisme la possibilité d’un débouché révolutionnaire. Mais à l’époque du capitalisme financier et du déclin de ces deux catégories sociales, ces termes ne sont plus adaptés.

Il est par ailleurs très curieux de constater que ce grand novateur que fut Marx soit tellement imprégné des idées de son temps en ce qui concerne certaines questions et en particulier le Tiers Monde. Comment ne pas être surpris, même choqué au premier abord, de le voir qualifier ces pays ainsi que leur population de « barbares » !

 B.- Les auteurs eux-mêmes, dans plusieurs préfaces des multiples éditions postérieures à 1848, soulignent ce caractère suranné de certains passages

« Etant donné les progrès immenses de la grande industrie… et les progrès qu’a accomplis, dans son organisation en parti, la classe ouvrière, étant donné les expériences, d’abord de la Révolution de Février, ensuite et surtout de la Commune de Paris, ce programme est aujourd’hui vieilli sur certains point ». Ils précisent dans ces mêmes textes que « l’application des principes dépendra partout et toujours des circonstances historiques données et qu’il ne faut donc pas attribuer trop d’importance aux mesures révolutionnaires de la fin du chapitre II ». Or, cette partie du texte est d’une grande importance puisqu’elle énumère les mesures économiques à appliquer dès la prise de pouvoir politique par la classe ouvrière.

 C.- Mais la critique la plus sévère du « Manifeste » est celle faite par Jean Jaurès

Dans « Questions de méthode », introduction à six « Etudes socialistes » publiées en décembre 1901 dans Les Cahiers de la Quinzaine, Jaurès se livre à une critique de fond de la méthode marxiste car, selon lui, « ce qui frappe surtout dans le Manifeste, ce n’est pas le chaos du programme… mais le chaos des méthodes ». Suit une violente diatribe sur deux points essentiels : la prise de pouvoir de la classe ouvrière par la violence et la fatalité de la paupérisation des travailleurs.

 1.- La prise de pouvoir par la violence et la dictature du prolétariat

La classe ouvrière s’est développée parallèlement à la bourgeoisie ce qui conduit Marx à dire que « la bourgeoisie produit ses propres fossoyeurs » et d’ajouter néanmoins que « c’est par une révolution violente contre la classe bourgeoise que le prolétariat s’emparera du pouvoir et réalisera le Communisme ». A ceci Jaurès répond que « ceux des socialistes d’aujourd’hui qui parlent encore de dictature du prolétariat ou qui prévoient la prise de possession brusque du pouvoir et la violence faite à la démocratie, ceux–là rétrogradent au temps où le prolétariat était faible encore et où il était réduit à des moyens factices de victoire ».

 2.- La fatalité de la paupérisation de la classe ouvrière

Marx et Engels envisageaient un autre moyen par lequel les travailleurs pourraient s’emparer du pouvoir : l’effondrement de la bourgeoisie sous l’effet d’une grave crise économique, caractéristique du système capitaliste. C’est ainsi qu’ils nous disent « Elle (la bourgeoisie) est devenue incapable de régner car elle ne sait plus assurer à ses esclaves la subsistance qui leur permette de supporter l’esclavage. Elle en est réduite à les laisser tomber à une condition où il lui faut les nourrir au lieu d’être nourris par eux ». « Marx se trompait », réplique Jaurès : « Ce n’est pas du dénuement absolu que peut venir la libération absolue… il devient puéril d’attendre qu’un cataclysme économique menaçant le prolétariat dans sa vie même provoque, sous la révolte de l’instinct vital, l’effondrement de la bourgeoisie ». Et Jaurès conclut : « Ainsi les deux hypothèses, l’une historique, l’autre économique d’où devait sortir, dans la pensée du Manifeste du parti communiste, la soudaine Révolution prolétarienne, la Révolution de dictature ouvrière, sont également ruinées… Ce n’est pas par le contrecoup imprévu des agitations politiques que le prolétariat arrivera au pouvoir mais par l’organisation méthodique et légale de ses propres forces, sous la loi de la démocratie et du suffrage universel. Ce n’est pas par l’effondrement de la bourgeoisie capitaliste, c’est par la croissance du prolétariat que l’ordre communiste s’installera graduellement dans notre société ».

Bien sûr, un demi-siècle sépare ce texte de Jaurès de la période décrite par Marx et Engels et la Révolution industrielle a atteint son plein développement en ce début du XXè siècle, entraînant avec elle le développement des deux classes antagonistes. Surtout, la force grandissante de ce monde du travail lui a permis d’arracher des droits et de s’organiser en syndicats et partis qui la rendent beaucoup plus efficace.

 II.- D’AUTRES ASPECTS DU MANIFESTE CONSERVENT LEUR ACTUALITE

Ils témoignent d’une anticipation étonnante qui contribue sans doute à expliquer la pérennité de cet ouvrage. Quatre points essentiels peuvent être dégagés :

 A.- La question de la finalité de la production en régime capitaliste et de ses fondements

L’une des forces de la pensée de Marx est d’avoir montré que la finalité de la production en régime capitaliste est l’accumulation de capital à titre privé : « Dans la société bourgeoise, le travail vivant n’est qu’un moyen d’accroître le travail accumulé. Dans la société communiste, le travail accumulé n’est qu’un moyen d’élargir, d’enrichir et d’embellir l’existence des travailleurs… Dans la société bourgeoise, le capital est indépendant et personnel, tandis que l’individu qui travaille n’a ni indépendance, ni personnalité », explique Marx.

Mais il a surtout démonté le mécanisme à l’origine de cette accumulation de capital privé, à savoir la propriété privée des moyens de production et l’exploitation des salariés. C’est ainsi qu’il ajoute « La condition d’existence du capital, c’est le salariat » et encore « Mais est-ce que le travail salarié, le travail du prolétaire crée pour lui de la propriété ? Absolument pas. Il crée le capital c’est-à-dire la propriété qui exploite le travail salarié, et qui ne peut s’accroître qu’à la condition de produire davantage de travail salarié pour l’exploiter de nouveau… Le prix moyen du travail salarié, c’est le minimum du salaire, c’est-à-dire la somme des moyens d’existence nécessaires pour maintenir en vie l’ouvrier en tant qu’ouvrier ». Et il en conclut que « Le capital est un produit collectif : il ne peut être mis en mouvement que par l’activité en commun de beaucoup d’individus… Le capital n’est donc pas une puissance personnelle : c’est une puissance sociale ».

L’essentiel de ceci est tout à fait transposable dans la période actuelle car, si la classe des détenteurs de capitaux est le plus souvent anonyme, si le capital est le plus souvent regroupé en holdings et « fonds » tentaculaires et complexes, de nombreuses « grandes fortunes » sont toujours identifiées. Par ailleurs, la précarisation à outrance du travail n’évoque-t-elle pas à la situation décrite ici ?

 B.- La question du passage de la démocratie politique à la démocratie économique

Ce qui découle logiquement de cette situation, selon Marx, est que, pour mettre fin à ce système capitaliste, il faut, après la conquête du pouvoir politique, abolir la propriété privée des moyens de production afin de passer à la démocratie économique : « Ce que nous voulons c’est supprimer le caractère de détresse de ce mode d’appropriation où l’ouvrier ne vit que pour accroître le capital ». Et il anticipe les oppositions que l’énonciation de cette idée va susciter : « Vous êtes saisis d’horreur parce que nous voulons abolir la propriété privée ? Mais, dans votre société, la propriété privée est abolie pour les neuf dixièmes de ses membres. C’est précisément parce qu’elle n’existe pas pour ces neuf dixièmes qu’elle existe pour vous. Vous nous reprochez donc de vouloir abolir une forme de propriété qui ne peut exister qu’à la condition que l’immense majorité soit frustrée de toute propriété… Le communisme n’enlève à personne le pouvoir de s’approprier des produits sociaux, il n’ôte que le pouvoir d’asservir à l’aide de cette appropriation, le travail d’autrui… Ce qui caractérise le communisme, ce n’est pas l’abolition de la propriété en général mais l’abolition de la propriété bourgeoise, c’est-à-dire la propriété qui exploite le travail salarié… ».

A quelques termes et chiffres près, nous pouvons, là encore, approuver ce constat et reconnaître que les remèdes proposés par Marx sont toujours inscrits aux programmes de plusieurs partis de gauche, même si ceux-ci ne sont plus très nombreux aujourd’hui.

 C.- L’existence de la lutte des classes

La « lutte des classes » concerne les deux classes opposées nées de la Révolution industrielle. Mais, si cette notion est constamment présente, en filigrane, dans le Manifeste, elle n’y est pas beaucoup développée, ce titre faisant l’objet d’un autre texte de Marx.

 D.- L’appel à la solidarité révolutionnaire internationale

Une autre idée phare de Marx est d’avoir porté le combat des classes exploitées au niveau international et d’avoir appelé à l’union des travailleurs du monde entier : « dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils (les communistes) mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat… ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans son ensemble », affirme-t-il. Et est-il besoin de rappeler une des phrases les plus emblématiques de son œuvre ?

« Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ».

 En conclusion,

donnons à nouveau la parole à Jean Jaurès qui, pour avoir vigoureusement critiqué le Manifeste sur certains points, n’a pas moins encensé son auteur sur d’autres points, dans le même article cité précédemment : « La gloire de Marx est d’avoir été le plus net, le plus puissant de ceux qui mirent fin à ce qu’il y avait d’empirisme dans le mouvement ouvrier, à ce qu’il y avait d’utopisme dans la pensée socialiste ». Il est en effet couramment reconnu que la pensée de Marx a fait franchir un pas au socialisme, le faisant passer d’une période qualifiée « d’utopique » à la période dite « scientifique ». Mais le plus remarquable n’est-il pas son caractère visionnaire qui fait que cette théorie, échafaudée dans un contexte économique bien précis, celui du capitalisme industriel à ses débuts, conserve beaucoup de sa pertinence en pleine période de capitalisme financier, ce qui permet aussi de souligner les permanences de ce système.