La chronique de Gilles Amiel de Ménard. Un parti pour sortir de l’impasse
jeudi 26 juin 2014
Auteur : par Gilles Amiel de Menard

Les élections européennes confirment une situation gravissime : la majorité de la population aspire à une rupture radicale avec les institutions néolibérales, mais aucun parti en position de visibilité ne propose de restaurer la souveraineté nationale pour démanteler le capitalisme financiarisé et libre-échangiste. Il faut un nouveau parti pour sortir de l’impasse.

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 UN PARTI POUR SORTIR DE L’IMPASSE

Chronique de Gilles Amiel de Ménard.
Gilles Amiel de Ménard est porte-parole du M’PEP.

Le 26 juin 2014.

 I. Le tournant actuel


Les élections européennes auront été la confirmation de l’impasse politique totale dans laquelle nous nous retrouvons plongés, entre une situation économique et sociale terrible, une configuration institutionnelle où les processus démocratiques ont tous été progressivement verrouillés, et où plus aucune force politique repérée ne se propose de représenter véritablement, pleinement, les intérêts structurels des classes populaires. Cette situation est gravissime, et ne saurait amener autre chose que de radicales régressions à tous les niveaux, comme cela est déjà hélas si visible, mais à une échelle sans doute bien plus grande à terme si rien n’est fait pour instaurer une rapide et radicale rupture en démondialisant de toute urgence.

Tournant une grande page de notre époque politique, arrivant au terme de la grande régression néolibérale des 40 dernières années, nous sommes à l’heure des bilans. Nous constatons ainsi trois phénomènes de très grande amplitude. La mondialisation néolibérale dont la pointe avancée est l’Union européenne, son plus beau fleuron puisque c’est le seul endroit où elle a pu y accomplir le volet institutionnel de sa révolution, impose des effets particulièrement destructeurs pour la stabilité économique et politique, pour l’emploi, pour l’ensemble des acquis sociaux et les conditions de travail des salariés, pour les économies du Sud, le tout allant en s’aggravant. Pour cette raison, elle est désormais massivement rejetée par les classes populaires. À un autre niveau, nous constatons un phénomène absolument majeur et peu souligné en regard de ses conséquences : la disparition de la politique, entendue comme la capacité des peuples formant les sociétés contemporaines à constituer leur cadre institutionnel, et de peser sur les choix déterminants à l’intérieur de ces cadres. Cette disparition étant progressive et masquée, nous ne sommes qu’au début de nos surprises, qui ne pourront être que mauvaises, lorsque les peuples auront bien compris qu’ils se sont fait définitivement dépossédés de leur souveraineté nationale, et donc de leur capacité à peser de manière déterminante sur les lois qui les contraignent. Dernier phénomène, les classes populaires et moyennes ne sont tout simplement plus représentées politiquement et syndicalement. Naturellement, ces trois phénomènes sont liés et se conjuguent, créant une situation intenable et très inquiétante si rien n’était fait pour la débloquer. Il faut donc impérativement comprendre la nature de ces phénomènes et trouver la réponse appropriée sans plus tarder.

 II. Le troisième pilier du néolibéralisme : la dissolution sans bruit de la démocratie par le postnational


Un rappel sur la nature réelle du néolibéralisme est indispensable. Cette nouvelle version du capitalisme, qui a démonté un par un tous les acquis institutionnels, sociaux et économiques du régime d’économie mixte d’après-guerre, repose sur trois piliers. Libre-échange généralisé, financiarisation (de l’économie et des budgets publics, dérégulation bancaire et monétarisme), et surtout suppression de tous les processus démocratiques par le gouvernement par les règles assis sur un régime de traités et d’institutions supranationales surplombant l’ancien système national basé sur la loi. C’est bien ce dernier pilier, contrairement à ce que l’on pourrait croire, qui est le plus délétère et le plus essentiel. Et ce jugement ne minore en rien les effets désastreux des deux premiers piliers. Le troisième est là pour verrouiller les deux premiers, mais ses effets sont encore plus nocifs, durables et inquiétants, portant sur les fondements de nos sociétés. En effet, peu ou prou, nous connaissions déjà dans l’histoire du XIXe et XXe siècle des périodes de mondialisation libérale similaires du point de vue de l’intégration, de l’extension et de la dérégulation du commerce international et de la finance mondialisée, et enfin de la division internationale du travail. Il en est tout autrement du troisième pilier, innovation aussi originale que toxique. Car jusqu’alors seules les dictatures fascistes avaient été tentées pour supprimer radicalement les pressions démocratiques inhérentes à nos configurations institutionnelles nationales menaçant la logique du capitalisme. Depuis l’instauration du néolibéralisme, il n’est plus besoin d’une dictature formelle, toujours paradoxalement fragile, réversible et temporaire, du fait même de la visibilité de sa captation de souveraineté et du niveau de violence très élevé nécessaire pour imposer ces régimes et les maintenir dans la durée. Il en va tout autrement de la vaste entreprise institutionnelle néolibérale. Cette dernière prenant grand soin de laisser en place toutes les institutions représentatives, mais les court-circuitant toutes à un niveau supranational, nous anesthésie graduellement jusqu’à que nous nous soyons habitués à la disparition de notre capacité à pouvoir peser collectivement sur les normes contraignantes. Il ne suscite aucune révolte frontale car il avance masqué, empilant les niveaux, privilégiant ceux qui sont hors de contrôle des peuples, et dissolvant les autres, les vidant de tout contenu. Il se passe du coup très largement d’une violence d’Etat policière, militaire ou paramilitaire omniprésente, et de la visibilité de la dissolution de souveraineté qui est son but et son résultat, mais sans que cela se voit formellement, tout restant apparemment en place. L’Empire romain, de la même manière, avait imposé son changement radical de régime et de logique tout en laissant en place formellement les anciennes manières de faire et un bon nombre d’institutions républicaines, se revendiquant d’une continuité factice pour mieux faire accepter sa révolution institutionnelle et idéologique. Lorsque tout le monde comprit que l’on avait changé radicalement de logique politique, il était trop tard pour revenir sur ce tournant décisif mais progressif et le pli était pris. C’est ce pari sur un effet de cliquet institutionnel progressif et irréversible que fait le néolibéralisme. Il faut réagir tant qu’il est encore temps, car quand il deviendra indéniable que nos sociétés sont redevenues des sociétés non politiques, il sera sans doute trop tard.

 III. La gauche actuelle est en son entier favorable au postnational, le pilier principal du néolibéralisme


Seulement, pour réussir un changement d’une telle ampleur, revenant sur la principale caractéristique de l’histoire contemporaine, la capacité reconnue aux peuples de prendre en main leur destin, il faut que tous les partis représentatifs ne contestent pas cet ordre des choses. Et c’est là que la responsabilité de la gauche, ou de son équivalent, dans tous les pays européens, est énorme. Au lieu de s’opposer frontalement à la perte du principal acquis de la modernité, celui de la souveraineté nationale, socle de tout processus démocratique, la gauche investit tout au contraire cette déconstruction d’un supposé contenu positif, progressiste, un néolibéralisme de gauche en quelque sorte. C’est bien la signification de l’évolution de la gauche de ces cinquante dernières années, symbolisée par sa dernière incarnation dans « l’altermondialisme », dont son intitulé même sonne comme un programme : la mondialisation postnationale, mais avec un contenu progressiste, et par le biais des institutions néolibérales, qu’il suffira de transformer de l’intérieur. Une chimère totalement fantaisiste et contradictoire, mais qui signale un fantasme particulièrement représentatif de la gauche contemporaine, de la social-démocratie jusqu’à l’extrême gauche en passant par l’écologie politique : le progrès moins la souveraineté nationale, est non seulement possible et souhaitable, mais de surcroît notre seul horizon.

 IV. La souveraineté nationale, seul concept institutionnel mettant au centre du jeu politique les classes populaires, leur permettant de peser sur la société.


Or les classes populaires ne sont que des éternels mineurs politiques une fois dépouillées de la notion essentielle de souveraineté nationale, et deviennent dans la nouvelle configuration institutionnelle néolibérale les perdantes systématiques, structurelles, du rapport de force face à leur classe dominante, n’ayant plus aucun instrument institutionnel efficace à leur disposition pour structurer leurs intérêts. Rappelons à ceux qui adorent confondre la souveraineté nationale avec la souveraineté de l’État qu’il ne s’agit absolument pas de la même chose. La nation est un concept politique et institutionnel, qualifiant le transfert de la souveraineté de l’État, du monarque au peuple de cet État. La souveraineté nationale est le nom de ce transfert de l’identité de son détenteur légitime. Il signale que l’État est ainsi devenu l’instrument du peuple qui le constitue, ce dernier se retrouvant ainsi à son sommet, seul habilité à lui donner sa forme par sa souveraineté constituante, et à orienter et valider son contenu contraignant. Par ce renversement copernicien fondamental, nos sociétés sont redevenues des sociétés proprement politiques, où le cadre et le contenu de ce qui fait société sont de nouveau considérés comme des choix collectifs, des décisions, amendables et réversibles, réactivant ainsi plus de deux millénaires après l’Athènes classique, des processus authentiquement démocratiques et l’autonomie du politique. C’est cela que le néolibéralisme entend supprimer. C’est bien la souveraineté nationale qu’il entend dissoudre définitivement, mais discrètement. Le résultat est la fin de la politique et la suppression de tous les processus démocratiques. Nulle part il n’a pu atteindre cet objectif plus spectaculairement que dans l’Europe de l’« Union » européenne, qui se révèle, en fait d’union, n’être que l’union des classes dominantes européennes contre leurs peuples.
Les classes populaires et moyennes des pays de l’UE, ont donc vu sous leurs yeux la disparition du concept central qui fondait leur pouvoir et la source de ce qui rétablissait partiellement la dissymétrie dans les rapports de force avec leurs classes dominantes. Elles ont vu aussi les effets désastreux de cette nouvelle configuration institutionnelle sur le chômage, leurs conditions de travail et leurs acquis sociaux.

Encore auraient-elles pu au moins compter sur des partis politiques défendant leurs intérêts structurels en réclamant la restauration de la souveraineté nationale et la démondialisation. Mais habituées qu’elles étaient à l’illusion que la Gauche représentait leurs intérêts, elles attendaient un tel sursaut de cette dernière, précisément au moment où la gauche finissait d’être le rassemblement de ceux qui acceptent les fondements de cette involution, en lui prêtant la possibilité rêvée d’un contenu « progressiste ». Le souvenir des réalités politiques d’avant les années 30 s’est estompé, d’autant plus que la réécriture « historique » a pris grand soin de gommer tout l’ambiguïté de ce clivage fictif, ne recoupant les clivages de classe que pendant un temps très court (quelques années sur plus de deux siècles). Les classes populaires se sont donc acclimatées à remplacer les clivages de classe, socialisme contre capitalisme notamment, par gauche contre droite, au contenu beaucoup plus flou et toujours changeant. Seule une configuration circonstancielle et réversible avait permit en France cette confusion entre anticapitalisme et gauche, et notamment le ralliement avec armes et bagages du PCF à cet amalgame idéologique fourre-tout rassemblant des républicains capitalistes et des socialistes acceptant la logique représentative. Lorsque les temps changèrent, des années 60 aux années 80 notamment, toute la gauche non communiste retourna à son tropisme fondamental, à savoir investir d’un contenu positif et « progressiste » le bouleversement permanent de la société induit par le capitalisme. Mais les classes populaires, hélas habituées à cette étiquette commode et abondamment utilisée, ne surent pas l’abandonner. Et le principal parti ne rentrant pas dans cette logique, le PCF, ne dénonçait pas la vacuité de ce vrai-faux concept de gauche, puisque le nombre de ses députés et autres élus en dépendait, la logique du mode de scrutin majoritaire à deux tours lui imposant des alliances avec le PS s’il ne voulait pas une nouvelle traversée du désert. L’arrivée des socialistes en 1981, vécue logiquement (puisque la gauche est alors toujours supposée être le camp des classes populaires) comme la victoire des intérêts des classes populaires au sommet de l’Etat, sera la rançon catastrophique de cette confusion, et le champ du cygne de cette illusion. Hélas, plutôt que d’être le signal du renouveau, ce sera la fin de la représentation politique des classes populaires. Le PCF, déjà déconsidéré par son manque de distance critique avec le grand frère soviétique (qui manque de l’entraîner dans sa chute), finit de disparaître en refusant de se désolidariser radicalement d’avec la gauche désormais entièrement postnationale, donc antidémocratique, afin de sauver les postes, au moment même où les effets massifs de la mondialisation néolibérale impactent les classes populaires de plein fouet.

On ne le répètera jamais assez, l’énormité de cette involution a, et aura de plus en plus, des conséquences incalculables. Comment peut-on être assez irresponsable pour abandonner le principe cardinal voulant que les peuples sont seuls légitimes pour prendre en main leur destin, et donc constituent et surplombent leurs États, l’État restant plus que jamais la configuration institutionnelle qui désormais dans le monde entier fait société. Comment peut-on ne pas voir que c’est ainsi la possibilité même du politique qui est abandonnée, donc la reconnaissance que la nature du cadre qui fait société et le contenu principal en dépendant est affaire de choix collectifs et n’est pas hétérogène à la société, ou surplombant, que ce soit sous une forme religieuse, traditionnelle, impériale ou désormais « économique » ou supranationale. Car ces choix sont désormais déterminés du dehors, par des institutions hors sol, hors territoires et institutions nationales, par des traités internationaux et des institutions supranationales, donc hors de la sphère de la souveraineté nationale, et donc des peuples des États, hors des processus démocratiques. Ces cadres, et leur contenu, sont considérés comme hors de portée des peuples, ne leur appartenant plus. Les classes dominantes ont donc les coudées franches pour déterminer ces nouveaux cadres selon la seule logique de leurs intérêts. Toute la gauche veut nous faire croire que cette logique radicalement antidémocratique est positive, et qu’elle pourrait à terme revêtir un contenu progressiste, donc démobilise les classes populaires qui n’ont plus de relais représentatifs. Dans cette situation tragique, elles n’ont même plus de syndicats et de partis pour représenter leurs intérêts, dénoncer cette involution majeure et déconstruire toute cette configuration institutionnelle antidémocratique.

 V. Les trois camps du néolibéralisme : la droite, la social-démocratie, la gauche radicale

Ceux qui comptent sur la gauche actuelle ne comprennent pas que c’est comme compter sur l’esprit de responsabilité du MEDEF, de l’UMP, de l’UE ou de l’OMC. Tous ceux qui acceptent la logique institutionnelle, idéologique et politique du volet institutionnel du néolibéralisme, celui de la déconstruction de la souveraineté nationale, qu’ils se prétendent internationalistes, anticapitalistes, antilibéraux, ou pas, sont en définitive (une fois que l’on sort de l’idéologie et de la rhétorique) dans le même camp, celui des intérêts structurels des classes dominantes. On ne peut vouloir une chose et son contraire, déclarer vouloir combattre les classes dominantes, et ne pas vouloir démanteler le système institutionnel néolibéral postnational ayant supprimé la possibilité même pour les classes populaires de pouvoir peser sur les lois.

Ceux qui soutiennent le système néolibéral dans sa composante la plus toxique, l’institutionnelle, se divisent donc en trois camps, tous indispensables à l’efficacité de l’ensemble : 1/ La droite, incarnant sa partie décomplexée et n’ayant pas peur d’exploiter avec le plus de violence le cadre néolibéral. 2/ La social-démocratie, le seul camp ayant été en capacité d’instaurer ce cadre, et donc le camp le plus stratégique pour les classes dominantes. 3/ Et enfin le reste de la gauche, le camp de ceux qui croient ou font croire que le maintien de ce cadre est compatible avec des projets progressistes, antilibéraux (sans pourtant démanteler ses trois piliers) ou anticapitalistes (être dans le camp des travailleurs mais sans reconnaître leur souveraineté nationale). Ce troisième camp est indispensable pour faire vivre une illusion de clivage au sein de cet ensemble d’une grande unanimité sur les enjeux principaux, instaurant leur rêve (et notre cauchemar) d’un monde postnational, sans souveraineté nationale, sans processus démocratiques dignes de ce nom, et in fine sans politique.

Ces élections européennes nous prouvent que désormais, le temps a passé, et les conséquences de ces involutions sont désormais claires pour les classes populaires, elles ne sont plus représentées, elles ne croient plus à la gauche, et elles ont raison de ne plus y croire, l’idéologie de cette dernière est une catastrophe pour elles.
Pour résumer : le système néolibéral vacille sur ses bases, l’occasion est historique, mais cette occasion arrive hélas à un moment où les classes populaires ne sont tout simplement plus représentées, et elles le savent. L’enjeu est bien la disparition de la politique si rien n’est fait pour sortir de cette impasse. C’est aussi celui de la nécessité impérieuse d’inverser le cours d’un processus extrêmement malsain dont on ne sait pas ce qui pourrait en sortir. Plonger les peuples dans une profonde déstabilisation économique et sociale, leur bloquer toute voie de sortie et les empêcher de s’exprimer politiquement, est la recette infaillible des désordres les plus toxiques. La droite, mais surtout la gauche (puisqu’elle ne doit son importance au XXe siècle qu’à la croyance en sa représentativité des classes populaires), en son entier, qui regroupe deux des trois camps du néolibéralisme, dont les plus importants d’un point de vue pratique et symbolique, est à cette aune d’une irresponsabilité totale. Il faut renverser cette table moulue tant qu’il est encore temps.

D’aucuns, constatant que les partis visibles actent tous cette forfaiture et ne servent qu’à faire vivre l’illusion de débat sur fond d’acceptation du néolibéralisme, en tirent comme conclusion qu’il faut se passer des partis, rejeter la politique parlementaire, et plonger dans les marges. D’autres suivent la logique d’un Etienne Chouard, militant passionné du tirage au sort pour rendre directement aux citoyens leur souveraineté sans médiation, rejetant la représentation. Il y a parfois beaucoup de vrai dans ce dernier rappel des ambiguïtés oligarchiques, antidémocratiques de la représentation, qu’avait brillamment souligné en son temps le regretté Moses Finley et plus récemment Bernard Manin. Mais il s’agit ici de démocratiser un État moderne et non une cité-Etat antique. Il faut maintenir l’unité d’un État et donner une possibilité d’actualiser régulièrement la signification de la souveraineté nationale dans son sens plein. Et pour cela la concurrence électorale des partis politiques, inflexion majeure du sens et de la pratique représentative, est très précieuse, à partir du moment où les partis remplissent leur fonction et respectent la logique de base d’un État démocratique. Ce n’est plus le cas. Mais pour ne pas passer de Charybde en Scylla, il faut reconstituer au moins un parti politique digne de ce nom, forçant les autres à se situer face aux enjeux majeurs. La place du tirage au sort dans un État moderne reste par ailleurs une question ouverte, qu’on ne saurait écarter d’un revers de main. Mais ne saurait à nos yeux remplacer le rôle d’un parti.

 VI. La nécessité d’un parti politique se proposant de démanteler le capitalisme néolibéral, de démondialiser en restaurant la souveraineté nationale tout en démocratisant l’État

Il est en effet vital de constituer au plus vite un parti de gouvernement qui soit une alternative à ces trois camps et au FN. Un parti qui ne considère aucun de ces camps comme le camp des classes populaires et moyennes. Car ce n’est tout simplement pas le cas. Comment inclure, quoiqu’ils en aient, dans le camp des classes populaires des gens qui pensent que ce sont les peuples et leurs passions qui sont les causes des deux guerres mondiales, qu’il faut en faire des mineurs politiques pour les empêcher de nuire, qu’il vaut mieux le néolibéralisme plutôt que la souveraineté nationale, c’est-à-dire le pouvoir étatique au peuple ? Il faut se réveiller. Croyant naïvement que la gauche et la droite rassemble exhaustivement la totalité du spectre sur les clivages fondamentaux, nous nous sentons obligés d’être à gauche, puisque nous ne saurions être à droite. Or gauche et droite sont des outres vides, idéologiques (tradition contre modernité), ne se remplissant que de l’air du temps à travers des « valeurs » morales permettant tout et son contraire, bâties sur un flou structurel et non temporaire, qui n’a qu’accidentellement correspondu aux vrais clivages, pendant de très courtes années. Les socialistes originels, les communistes, les syndicalistes, s’ils étaient peu au clair sur la question de l’État, étaient par contre plus lucide que nous sur l’évidence que la gauche n’était en rien leur camp. Ils combattaient alors la bourgeoisie et le capitalisme, ce qui étaient une cible autrement plus opératoire et plus précise que « battre la droite ». Ils connaissaient par cœur les ambiguïtés de la Révolution française, et se souvenaient très bien des évènements de 1830, 1848 et 1871, qui démontraient concrètement que ni la droite ni la gauche n’étaient le camp des classes populaires, mais bien une division idéologique interne entre classes dominantes. [1] Ils le savaient très bien, avant le ralliement du parti communiste à ce flou artistique, et seulement pour des raisons bien comprises de réalisme électoral. Seulement, cela fait belle lurette que ces raisons ont disparu et se sont même inversées. Sortons-nous de ce piège.

Il faut de nouveau un vrai parti représentant les intérêts structurels des classes populaires et moyennes, de tous les citoyens qui refusent de laisser leurs places à des institutions illégitimes qui bafouent leur souveraineté. C’est une nécessité vitale afin de faire redémarrer la nature politique de nos sociétés et tous les processus démocratiques. Les partis actuels (et presque tous les syndicats) ont fait la preuve qu’ils ne remplissaient plus leur rôle fondamental de représentativité, et qu’ils validaient tous la forfaiture cardinale du projet antidémocratique du néolibéralisme, dissolvant la souveraineté nationale. Ils ne méritent plus aucun vote pour eux, plus aucun soutien. Ils ont trahis les fondements de leur mission et le peuple qu’ils étaient censés servir et représenter. Ils ne représentent plus, qu’ils le sachent ou non, que les intérêts structurels d’une oligarchie.

La forme parti est indispensable pour donner le moindre sens à une démocratie parlementaire. Sans des partis qui structurent les débats publics en représentant les clivages essentiels et les enjeux majeurs du moment, pas de processus démocratiques possibles, pas d’unité nationale pensable. Pour former une communauté politique, qui ne saurait donc être une collection d’individus, il faut des processus institutionnels qui constituent une unité, des débats publics faisant des clivages qui traversent une société l’occasion de les trancher temporairement tout en maintenant cette unité, des médias qui permettent à tout le monde de participer au même univers symbolique et politique quelle que soit sa position au sein des clivages internes, etc. Les partis et les syndicats sont des acteurs majeurs pour la reconstruction permanente de cette unité (unité qui ne présuppose aucune homogénéité religieuse, « ethnique », sociale, etc., car unité n’est pas identité ; il s’agit au contraire de tenir ensemble des parties hétérogènes et souvent opposées, ce qui est d’ailleurs le rôle classique de toute institution). Mais pour cela, il faut qu’ils fassent leur travail, qu’ils représentent réellement ces clivages et mettent en perspective les enjeux principaux du moment. Ils ne font plus depuis des années, des décennies, ce travail de base. Les enjeux cardinaux de la mondialisation néolibérale ont été au contraire masqués, travestis, euphémisés, internalisés par tous les principaux partis et syndicats. C’est pour cela qu’ils ont perdu toute crédibilité. Ce n’est pas parce qu’ils sont pyramidaux, centralisés ou directifs. Ils l’ont toujours été. Alors que leur décrédibilisation, elle, est récente et directement corrélée à la déconsidération générale de la souveraineté nationale, la conversion du PCF signant la fin du processus, puisqu’à partir de ce moment charnière, plus aucun parti visible ne prônait une véritable rupture avec les institutions postnationales du néolibéralisme. L’émiettement de la gauche n’est qu’un autre signe de son essoufflement et de son incapacité à conserver sa crédibilité alors qu’elle est l’actrice majeure de l’enchantement de cette idéologie mortifère du postnational, en lui prêtant des vertus positives, subversives, pacificatrices, progressistes, incontournables, anticapitalistes, internationalistes, etc. Maintenant que cette mystification ne prend plus, que le roi est nu, il ne faut pas s’étonner que plus aucun parti de gauche n’arrive à rassembler des masses derrière lui durablement. Elle est vouée à s’émietter et à disparaître lentement mais inexorablement. Ce qui serait d’ailleurs une bonne chose, si elle était remplacée par un mouvement et des partis qui reprennent la dynamique d’après-guerre, le fil du CNR, pour l’actualiser et le faire aller plus loin. C’est notre rôle. La gauche issue des années 60 est structurellement incapable de le faire, puisqu’elle représente tout l’inverse.

Après deux décennies où l’étouffante unanimité idéologique avait réussi à imposer dans les têtes l’inéluctabilité du néolibéralisme et du postnational, et alors que l’Union européenne et l’euro vacillent sur leurs bases, le peuple, dans sa grande majorité, est tout à fait décillé sur la nature réelle de ces involutions majeures, et est bien décidé à réclamer le retour de son pouvoir. Il est aussi lucide désormais sur l’inanité définitive du clivage droite-gauche, se souvient par contre très nettement du clivage grandissant entre classe dominante et classe dominée. Il ne fait plus aucune confiance aux partis en place pour y changer quoi que ce soit, puisqu’aucun ne se propose de restaurer la souveraineté nationale, donc leur souveraineté, si ce n’est le FN qui instrumentalise habilement ce miraculeux effet de niche que lui offrent les autres, à vrai dire ravis qu’un parti étiqueté d’extrême droite et xénophobe monopolise et par là permette de commodément diaboliser cette exigence (sans pourtant prôner directement une sortie unilatérale de l’UE, et avec une ligne et un programme d’une grande incohérence, mais son monopole fait qu’il peut sans difficulté se permettre ce luxe). La seule chose qui manque, mais elle est essentielle, pour débloquer la situation, c’est un parti politique qui ait le courage d’affronter résolument les précédents sur les enjeux majeurs.

Ce parti, c’est le M’PEP. Le M’PEP, est ce chaînon manquant, parti anticapitaliste et démondialisateur, conscient de la nécessité vitale de pleinement restaurer la souveraineté nationale et proposant un programme construit et cohérent pour réussir en bon ordre l’indispensable démondialisation et la démocratisation de l’Etat. C’est la seule issue. L’idéologie néolibérale postnationale est composée de trois camps (la droite, la social-démocratie et la gauche radicale) et d’un leurre (le FN). Le M’PEP dénonce et combat ces trois camps, et l’illusion et le vrai rôle du FN. L’heure est venue maintenant de s’engager afin de sauver le caractère politique de nos sociétés, restaurer la démocratie, et faire de nouveau avancer les intérêts structurels des classes populaires et moyennes. Que tous ceux qui veulent reprendre l’initiative et entamer la reconquête de la démocratie rejoignent le M’PEP. Le temps presse car nous sommes désormais engagés sur une pente extrêmement malsaine, résultat de plus de 4 décennies d’aveuglement.


Notes

[1Au passage, il est absolument indispensable de préciser qu’il est pour autant hors de question, évidemment, de se situer ici dans la filiation délétère du ni droite ni gauche du fascisme à la française décrit notamment (et brillamment) par Zeev Sternhell. La matrice idéologique du fascisme exploitait les insuffisances et ambiguïtés du parlementarisme représentatif et de l’idéologie républicaine au moment même où la notion de gauche, après l’affaire Dreyfus, englobe désormais le socialisme et l’anticapitalisme parlementaire dans son camp. Mais c’est alors pour mieux nier toute nécessité de démocratiser l’Etat et rejeter en fait, supposément en le transcendant, le clivage de classe. C’est pour fusionner dans un creuset nationaliste, antidémocratique, identitaire et autoritariste les classes populaires et la bourgeoisie dans un parti unique qui supprime toute médiation institutionnelle, et non pas au contraire pour démocratiser plus avant l’Etat et exprimer institutionnellement les clivages de classe. Cette question essentielle n’est pas l’objet de ce texte, et sera traitée à part.

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Forum de l'article  -1 Message

  • Ami-Camarade-Gilles,
    j’ai beaucoup apprécié ton article concernant l’élection européenne et ce que TU sembleS analyser comme un déni de démocratie... je le trouve assez brillant et encourageant quant à la lucidité de mes comtemporains... tu semble porter les mêmes illusions sur la validité étatiste de la gestion de L ECONOMIE QUE CELLES QUE TU DENONCES CHEZ LES FEDERALISTES EUROPEEISTES... DOMMAGE ! A TE LIRE BIEN A TOI
    ALEXANDRE

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