Le M’PEP et le rôle fondamental du syndicalisme


Résumé

Un mouvement politique, surtout de gauche, ne peut négliger « la question syndicale ». La politisation, sans subordination des syndicats à l’égard des partis ou de l’Etat, ni des partis par rapport à tel syndicat, est certainement un service à rendre aux syndicats et au pays.

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LE M’PEP ET LE ROLE FONDAMENTAL DU SYNDICALISME

Un mouvement politique, surtout de gauche, ne peut négliger « la question syndicale ». Et ce pour des raisons de fond mais avec aussi quelques précautions indispensables.

Les raisons de fond : étant donné la place considérable du travail dans la société, la démocratie est boiteuse si elle ignore le travail. La démocratie sociale est indispensable à l’épanouissement d’une véritable démocratie politique. En d’autres termes : une démocratie qui s’arrête aux portes des entreprises - où règne une oligarchie - n’est pas une véritable démocratie. Or, de même que la démocratie politique ne peut se concevoir sans des partis politiques, qui sont certes insuffisants mais absolument nécessaires, la démocratie sociale ne saurait se développer sans des organisations syndicales puissantes et reconnues.

Les précautions : politiser les citoyens, comme veut le faire le M’PEP, et reconnaître une place importante aux syndicats dans la démocratie à construire, cela ne saurait signifier une subordination des syndicats aux partis ou à l’Etat. Ni d’ailleurs l’inverse, qui consisterait à ne concevoir un parti que comme l’émanation de syndicats (partis agrariens ou travaillistes). Pour se convaincre que de tels projets seraient inadaptés dans notre pays, il est utile de se remémorer les grands traits de l’histoire du syndicalisme français et d’évoquer des aspects internationaux.

Les syndicats sont des ensembles de personnes regroupées généralement sur des bases professionnelles (salariés, agriculteurs, artisans, médecins...), pour défendre leurs intérêts communs. Il en résulte évidemment des risques de corporatisme. C’est notamment le cas de la FNSEA en agriculture. Mais leur rôle est indispensable. Sauf à imaginer, comme Margaret Thatcher, une société composée uniquement d’individus isolés face aux pouvoirs en place… eux-mêmes puissamment organisés !

Ces organisations syndicales interviennent de diverses manières dans la vie économique sociale et politique. Manifestations et grèves en constituent l’aspect le plus visible, parfois décrié. Mais les syndicats concourent ainsi à l’expression légitime de revendications et d’aspirations. Au total, les syndicats ont un rôle important à jouer dans le débat public. Ils participent à des négociations et contribuent à la « gestion du social ». Les syndicats de salariés, notamment, sont fondés à s’assurer du bon emploi des cotisations sociales, puisque celles-ci sont pour l’essentiel du salaire socialisé.

Quand on parle du syndicalisme, sans plus de précision, on pense d’ailleurs surtout aux syndicats de salariés.

Les syndicats français de travailleurs (incluant les privés d’emploi et les salariés retraités) se caractérisent par au moins trois aspects :

  • nés et développés sous la République, ils inscrivent leur action non seulement dans une perspective de défense des intérêts immédiats des salariés mais aussi dans une perspective universaliste de transformation de la société ;
  • ils sont souvent distants, voire méfiants vis-à-vis des partis politiques, mais leur histoire est fortement influencée par les relations entre partis de gauche ;
  • l’adhésion aux syndicats n’entraîne pas, en général, d’avantages sociaux individuels, il n’y a donc pas ou peu d’intérêt matériel direct à y adhérer.

Arrêtons-nous un instant sur ce dernier point. On connaît le phénomène de « cavalier seul », dit aussi de passager clandestin, qui affecte les biens publics : si chacun compte sur tous les autres pour le financer, le bien ou le service public ne sera pas produit. Ceci justifie notamment des « prélèvements obligatoires ». On peut défendre l’idée selon laquelle le syndicalisme, qui peut être considéré comme un bien public, a vocation à être soutenu financière par l’Etat, il n’y a qu’un pas. Ce pas a été amorcé en France, puisque les cotisations syndicales donnent droit à des réductions d’impôt. La mise à disposition de permanents syndicaux, par les administrations et les entreprises, est aussi une reconnaissance de l’utilité sociale des syndicats. Faut-il continuer ces pratiques ? Aller plus loin ? En tout cas, il semble qu’aucun syndicat, en France, ne souhaite que l’adhésion soit rendue obligatoire. Et la plupart, apparemment, souhaitent que les cotisations leur apportent une part significative de leurs ressources.

Le syndicalisme français est donc historiquement un syndicalisme de militants. De ce fait, le taux de syndicalisation en France n’est pas directement comparable à ceux d’autres pays où le syndicat ressemble plutôt à une mutuelle de santé française (il faut par exemple adhérer à un syndicat en Belgique ou au Danemark pour bénéficier de l’assurance-chômage et de l’assurance-maladie, ce qui est un puissant motif de syndicalisation). Ainsi, les Français sont parfois regardés avec commisération par leurs homologues étrangers, pour le faible nombre de syndiqués, mais aussi parfois avec envie quand ils obtiennent par exemple des augmentations massives de salaires en 1968 et le retrait du plan Juppé en 1995 ou du CPE en 2006.

Le syndicalisme français de salariés c’est, à l’origine, la Confédération générale du travail (CGT). Créée en 1895, elle affirme son autonomie par rapport au politique avec la « Charte d’Amiens » de 1906, qui est en quelque sorte un manifeste du syndicalisme d’action directe. Ce « syndicalisme révolutionnaire », dit anarcho-syndicalisme, ne croit pas à la capacité des partis du mouvement ouvrier (essentiellement la SFIO, créée l’année précédente) d’assurer la transformation révolutionnaire de la société proclamée – encore au début de 2008 – dans les statuts du PS…

L’histoire de la CGT est pourtant marquée par son rapport avec la politique : échec en 1914 face à la constitution d’un gouvernement d’union nationale, suivie de la guerre ; scission en 1920, au moment de la séparation des socialistes et des communistes ; réunification en 1936 au moment du Front populaire. Nouvelle scission en 1947-48, avec la création de Force-ouvrière (officiellement : CGT-FO) et le maintien des enseignants dans une structure unitaire, la FEN. FO est largement liée au Parti socialiste SFIO et la CGT dirigée pour l’essentiel à l’époque par des membres, et même des dirigeants, du PCF. Au sein de la FEN, le droit de tendance est reconnu ; il est essentiellement politique. La FEN a ensuite éclaté en 1992 pour donner naissance à deux syndicats : la FSU, créée en 1994 et l’UNSA, née en 2000, par rapprochement avec des syndicats autonomes du secteur public. Les sympathies politiques des adhérents de toutes ces organisations sont assez nettement marquées à gauche mais il n’y a plus de lien organique avec les partis.

A l’époque on a pu parler – en France comme en Italie - du syndicat de Moscou (la CGT) de celui de Washington (FO) et de celui de Rome (la Confédération française des travailleurs chrétiens - CFTC).

Un syndicalisme chrétien était en effet apparu en 1919 avec la création de la CFTC. Celle-ci ne pourra jamais s’appuyer durablement sur un parti politique démocrate-chrétien. L’échec politique du MRP n’est d’ailleurs pas sans lien avec la scission intervenue en 1964, avec la « déconfessionnalisation » et la création de la Confédération française démocratique du travail (CFDT), largement majoritaire. La « CFTC maintenue » existe encore aujourd’hui ; sa représentativité est reconnue par les pouvoirs publics… mais peu par les salariés.

La CFDT se rapprochera de la CGT, avec notamment un pacte d’unité d’action en 1966, qui constitue une des prémices des grandes grèves de 1968. La CFDT se réclamera du socialisme autogestionnaire et d’un syndicalisme « de masse et de classe » jusqu’au milieu des années soixante-dix. Mais elle ne souscrira pas au Programme commun de gouvernement de 1972, soutenu par la CGT. Son secrétaire général, Edmond Maire, adhère au PS en 1974, en relation avec Michel Rocard, mais n’y occupera jamais de fonction dirigeante. Peu après, la CFDT opère un « recentrage ». L’appellation officielle (« resyndicalisation ») de cette évolution traduit bien le rapport ambigu à la politique qui caractérise alors ce syndicat. L’unité d’action est dénoncée en 1977, concomitamment à la rupture de l’union de la gauche. Peu après la victoire de Mitterrand en 1981, certains dirigeants de la CFDT s’associeront au nouveau pouvoir politique mais ils resteront isolés.

Le recentrage de la CFDT contribue à expliquer l’apparition progressive des syndicats « Solidaires ». Ce n’est pas un hasard si les premiers syndicats de cette mouvance, souvent dissidents de la CFDT, sont créés peu après le 10 mai 1981. Ils convergeront dans un « groupe des 10 » et se développeront après les grandes grèves de 1995. Les syndicats « Solidaires unitaires et démocratiques » (SUD), qui se rattachent à cette mouvance, se rapprochent aussi de syndicats autonomes principalement dans le secteur public. Des militants d’extrême-gauche, notamment LCR, en sont souvent les principaux animateurs.

Le paysage syndical français est rendu aussi plus compliqué par l’apparition d’un syndicalisme de cadres (CFE-CGC) en 1944, qui persiste jusqu’à présent mais peine à confirmer sur le terrain sa représentativité, officiellement reconnue.

Mentionnons aussi la CNT (Confédération nationale du travail, ou Chat Noir Turbulent) créée en 1946. Elle est scindée en deux organisations : l’une qui présente à l’occasion des candidats à des élections professionnelles ; l’autre s’y refuse, y voyant de la « collaboration de classe ».
Les syndicats patronaux sont eux-mêmes divisés et sont plutôt moins représentatifs que les syndicats de salariés. L’Union professionnelle artisanale (UPA) fédère (très difficilement !) les artisans et commerçants. Le Conseil national du patronat français (CNPF), devenu Mouvement des entreprises de France (MEDEF), est clivé. Ce clivage sépare principalement les « industrialistes » de l’Union des industries et métiers de la métallurgie (UIMM), qui dominent la politique « sociale » traditionnelle du patronat, et les fédérations des services, qui ont pris le pouvoir en 2005 avec Laurence Parisot contre le candidat de l’UIMM. La Confédération générale des petites et moyennes entreprises (CGPME) est, de fait, peu autonome par rapport au Medef. Les liens du Medef avec l’UMP sont très clairs. Le Medef revendique même, presque officiellement, un rôle de direction politique de la droite française. Son opposition politique aux gouvernements de gauche de 1997-2002 était très nette. Mais le patronat semble moins craindre, pour le moment, une opposition politique de gauche que de grandes mobilisations populaires comme en 1936, 1968 et 1995.

Il existe aussi des organisations d’employeurs de l’économie sociale (Union de Syndicats et Groupements d’Employeurs Représentatifs dans l’Economie sociale, Fédération Nationale des Sociétés Coopératives Ouvrières de Production). Elles auraient vocation à être reconnues comme « partenaires sociaux » mais ce n’est pas le cas actuellement.

En dépit de ses clivages, le patronat français a pu jouer des divisions entre les syndicats de salariés. Les règles de représentativité adoptées en 1966, actuellement rediscutées, lui ont facilité cette tâche, puisque la signature d’un seul des cinq syndicats « irréfragablement représentatifs » (CGT, CFDT, FO, CFTC et CFE-CGC) suffisait pour valider un accord social ! Il avait donc moins besoin de créer ou de soutenir les « truands du patronat » des syndicats « jaunes ». La « Confédération des syndicats libres » (ex-Fédération nationale des Jaunes de France de 1902, devenue CGSI, puis CFT) a ainsi dépéri avant de se dissoudre en 2001.

Le syndicalisme international vit, quant à lui, une situation paradoxale :

  • il vient de s’unifier (pour l’essentiel) dans la Confédération syndicale internationale (CFDT, CGT, FO et CFTC en sont membres) ;
  • mais s’affaiblit à peu près partout dans les pays industrialisés ;
  • et reste généralement très minoritaire dans les pays principalement agricoles ou en cours d’industrialisation, où il est l’objet de répressions féroces.

Selon l’Organisation internationale du travail (OIT), la proportion de travailleurs syndiqués dans le monde aurait diminué de moitié entre 1985 et 1995 pour atteindre 164 millions, soit 8,5 % environ de la force mondiale de travail, contre 16 % dix ans plus tôt. Il est possible que cette tendance à la baisse soit aujourd’hui enrayée (la CSI revendique 168 millions de syndiqués à elle seule).

Les causes fondamentales de l’affaiblissement des syndicats dans les pays industrialisés sont la « financiarisation de l’économie » et la généralisation du libre-échange, qui rendent difficilement accessibles aux syndicats les lieux des décisions économiques. Parallèlement, la désindustrialisation et la « tertiairisation » dissolvent les solidarités traditionnelles entre salariés. La « sphère économique » se dissocie de la « sphère sociale ». Les syndicats sont ainsi, peu ou prou, réduits à limiter les dégâts, en oeuvrant pour une gestion sociale des conséquences de la mondialisation, à se replier sur les « bastions » qui existent encore dans le secteur public et quelques grandes industries, à adopter des attitudes défensives.

Les syndicats sont devant une vaste interrogation stratégique : les coopérations internationales entre syndicats sont indispensables, face à la mondialisation, mais les politiques économiques et sociales restent pour l’essentiel, et pour longtemps, déterminées en premier lieu dans le cadre national. De ce fait, une critique de fond du libéralisme, du libre-échangisme et de la financiarisation devrait intéresser les syndicalistes.

Notons par ailleurs que l’institutionnalisation des syndicats pose aussi problème. Surabondamment sollicités pour représenter les salariés dans de multiples instances de « concertation » et de gestion, les syndicats ont tendance à s’éloigner de la réalité sociale et des revendications fondamentales des salariés.

Ainsi, la Confédération européenne des syndicats (CES) et la CSI sont-elles largement « absorbées par l’institutionnel », réduites à l’état de lobbies… moins puissants que beaucoup d’autres. Ceci contribue à expliquer, par exemple, que la CES ait soutenu activement le traité constitutionnel européen en 2005 alors qu’une grande partie du salariat européen le rejetait. La direction à dominante travailliste et social-démocrate, issue des pays qui ont mis en œuvre la mondialisation et qui croient en bénéficier, semble entreprendre une critique du « capitalisme financiarisé » mais n’est guère en mesure d’avancer des propositions internationalement crédibles ni de susciter des mobilisations transnationales significatives.

L’institutionnalisation concerne aussi la France. Les syndicats ont d’ailleurs tendance à trouver dans le « jacobinisme » une explication facile à leurs difficultés. Il est vrai que l’on observe un double cercle vicieux :

- la faiblesse des syndicats conduit souvent l’Etat à intervenir pour conclure des négociations sociales qui, autrement, s’enliseraient ; mais ces interventions même accréditent l’idée que la solution aux problèmes sociaux dépend uniquement de l’Etat, ce qui affaiblit en retour les syndicats ;

- le « malentendu » très ancien entre la République et les syndicats perdure sous de nouvelles formes : les syndicats, on l’a vu, sont méfiants envers les partis et l’Etat ; mais on constate aussi que l’adhésion à des syndicats n’est plus dans la « culture » des partis de gauche à vocation gouvernementale (PCF excepté).

Quelles conclusions peut-on tirer de ces enseignements historiques, dans la perspective de la constitution d’une grande force de gauche qui aurait vocation à gouverner pour, réellement, développer un nouveau projet de société ?

Les relations entre syndicats et partis politiques de gauche sont complexes et contradictoires (méfiance éventuellement abusive ou ignorance qui ne vaut pas mieux ; relations, à l’inverse, parfois trop étroites dans le passé). Mais il est important de rappeler que les grandes vagues de syndicalisation en France ont correspondu à des périodes de mobilisation politique et de dépassement - hélas provisoire – des divisions au sein de la gauche : 1934-36 (réunification de la CGT, Front populaire) ; 1944-45 (Libération) ; 1966-1976 (unité d’action CGT-CFDT, grèves de mai 68, programme commun de gouvernement).

Rien de tel en 1981, 1988 ou 1997 : c’est là un des aspects des limites politiques de la gauche au regard de ses ambitions affichées… Il y a même eu une tendance des gouvernants de gauche à s’appuyer sur la division syndicale, voire à entretenir celle-ci, pour justifier une politique à courte vue et finalement se discréditer auprès d’une grande partie du salariat.

Une grande force de gauche devrait s’appuyer sur un syndicalisme dont les ambitions communes éclipseraient les divisions historiques. Des mesures « techniques » doivent être discutées (règles de représentativité, validation des accords sociaux, modalités de financement…) mais ce n’est pas l’essentiel. L’essentiel est la capacité de la gauche à former un projet politique de nature à mobiliser le peuple.

Un mouvement politique d’éducation populaire se doit aussi d’inciter ses adhérents et l’ensemble des citoyens, notamment salariés, à se syndiquer. Sans édicter d’obligation. Il doit, surtout, formuler des propositions politiques mobilisatrices qui contribuent à sortir le salariat de la désespérance où il risque de s’abîmer ; c’est là une manière indirecte d’aider les syndicats à surmonter leur « guerre de tous contre tous » qui les affaiblit tous actuellement.

Bref, la politisation - sans subordination, ni des syndicats à l’égard des partis ou de l’Etat, ni des partis par rapport à tel syndicat - est certainement un service à rendre aux syndicats et au pays.