Le néolibéralisme veut utiliser le système éducatif pour former une main d’oeuvre "employable"


Résumé

La création d’un marché de l’éducation aussi vaste que possible impose de soumettre les contenus de formation du système public aux impératifs des entreprises privées, et notamment par la mise en œuvre du concept patronal d’ « employabilité ».

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LE NEOLIBERALISME VEUT UTILISER LE SYSTEME EDUCATIF POUR FORMER UNE MAIN D’ŒUVRE « EMPLOYABLE »

Le système public éducatif doit donc devenir dépendant non plus des orientations éducatives définies par le « centre » (le ministère de l’Education nationale), mais des demandes des usagers-clients. Ces derniers se distinguent en deux catégories : les clients directs (ceux qui achètent des services d’éducation) ; et les clients indirects (les entreprises qui bénéficient d’une main d’œuvre formée à leurs besoins).

L’adaptation aux besoins immédiats du marché ne va concerner que les lycées techniques et l’enseignement supérieur. Le principe de l’adaptation des formations et des diplômes aux besoins de l’économie n’est pas contestable sur le plan des principes. De tout temps, pour ne prendre que cet exemple, les anciens « collèges d’enseignement technique » (CET), qui préparaient au certificat d’aptitude professionnelle (CAP), définissaient les formations en liaison entre les syndicats, les employeurs et les enseignants à l’échelon du bassin d’emploi. Les formations, en effet, ne peuvent méconnaitre la réalité des débouchés offerts aux élèves.

Mais avec la marchandisation du système public éducatif, c’est la formation des citoyens qui est abandonnée au profit d’adaptations qualifiantes de très court terme. On peut ainsi avoir l’illusion de répondre aux besoins des entreprises, mais on ne prépare pas l’avenir de la nation en se limitant à des ajustements de court terme.

Le système éducatif va donc être poussé à se concentrer sur sa principale fonction qui est de fournir aux entreprises les « ressources humaines » dont elles ont besoin, particulièrement dans une « économie de la connaissance » dont les performances dépendent du niveau de formation de la population. Comme l’indique la Commission européenne en 1995, « l’éducation est un service rendu à l’économie » ! Elle doit être « ouverte » sur la « vraie vie » - celle de l’entreprise - et organiser des partenariats et des « processus de coéducation » avec cette dernière. Le meilleur résumé de ces politiques est probablement la « réforme » imposée par Silvio Berlusconi en Italie : les « trois I » (Inglese, Internet, Impresa), pour anglais, Internet, entreprise, qui va de l’école élémentaire à l’université.

En janvier 1989, la Table ronde européenne des industriels (ERT), puissant groupe de pression patronal auprès de la Commission européenne a publié un rapport intitulé Education et compétence en Europe. Elle y affirme que « l’éducation et la formation [...] sont considérées comme des investissements stratégiques vitaux pour la réussite future de l’entreprise ». Elle déplore que « l’enseignement et la formation [soient] toujours considérés par les gouvernements et les décideurs comme une affaire intérieure. [...] L’industrie n’a qu’une très faible influence sur les programmes enseignés ». Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts…

Le fait de considérer désormais certains établissements scolaires « comme des entreprises » soumises au même type de gestion, va grandement faciliter la tâche. Une seule « valeur » doit devenir dominante : l’adaptation à la demande supposée du marché. En effet, dès lors que le système éducatif est conçu et fonctionne comme une entreprise décentralisée répondant à une clientèle, c’est cette dernière qui va influencer l’offre éducative, hors de toute notion d’intérêt général. Le système éducatif devient alors une agence de services, chargée de satisfaire des consommateurs faisant valoir leurs intérêts particuliers.

De plus, pour compenser les restrictions orchestrées des crédits, les établissements d’enseignement vont chercher à s’autofinancer, s’adaptant ainsi aux modes de fonctionnement des entreprises, et modifiant les contenus des formations pour répondre aux besoins du marché.

Alors que depuis la Révolution française l’éducation a été érigée en un droit fondamental, mis en œuvre ensuite par un service public, elle est peu à peu transformée en filiale du patronat pour répondre à des besoins mal définis et de très court terme. Il est impossible, dans ces conditions, de développer une vision de long terme et de définir les besoins en qualification de la nation. Tout est mis à l’envers : au lieu de définir les objectifs de développement économique et les qualifications qui en résultent, c’est la marche au hasard du marché qui détermine les qualifications.

Ce qui est en jeu, c’est la « massification » de l’enseignement des années d’après-guerre (l’école pour tous), que les politiques néolibérales veulent mettre en cause. Dans tous les pays européens, le même type de logique se déploie : une tendance à en finir avec un enseignement « unique » jusqu’à 16 ans, pour se limiter à 14 ans (Italie, Espagne, Grande-Bretagne, France, Allemagne..). Pourtant, toutes les études conduites avec sérieux montrent que les performances moyennes et l’équité du système éducatif sont directement liées à l’âge final de la scolarité. C’est une régression intellectuelle, morale et politique sans précédent, que de considérer que le destin d’un enfant est joué à 12 ans. Depuis plus de quarante ans, toutes les études montrent que la réussite scolaire dépend largement de l’origine sociale des élèves. En 1999, 86 % des enfants de cadres sont entrés en troisième générale contre 56 % des enfants d’ouvriers.

C’est là qu’intervient la notion d’ « employabilité », qui va bien au-delà de la seule qualification professionnelle. Le terme apparaît dans les « lignes directrices pour l’emploi » depuis la mise en place en 1997 du « processus de Luxembourg » qui exige de chaque Etat membre de l’Union européenne qu’il soumette un « Plan national pour l’emploi » indiquant les mesures de lutte prévues contre le chômage et l’exclusion sociale. Les lignes directrices pour l’emploi sont divisées en quatre « piliers » : l’employabilité, la promotion de l’entrepreneuriat, l’adaptabilité des entreprises et des employés, l’égalité des chances entre hommes et femmes. On trouve cette notion chez les promoteurs de la « Troisième Voie » anglo-saxonne (Giddens/Blair).

La première version de l’ « employabilité » est à dominante médicale et médico-sociale. « Employability » signifiait à l’origine « aptitude à l’emploi », le terme désignait, dans les années 50 aux Etats-Unis, les exigences et les apports d’une activité et d’une insertion professionnelles pour un patient frappé d’un handicap physique, mental ou social. Il portait sur la possibilité de construire des itinéraires d’adaptation ou de réadaptation pour des catégories de population affectées de pathologies identifiables : cardiaques, épileptiques, sourds, schizophrènes…

Dès les débuts du XXe siècle en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis lors de la crise des années 30, le terme servait à classer la population en employables, qu’il s’agit de mettre au travail par des politiques de régularisation de l’emploi, et inemployables, population relevant de la charité publique.

L’employabilité, aujourd’hui pour le patronat, c’est :

  • la capacité d’être et de demeurer actif dans un cycle de vie fragmenté et imprévisible
  • un individu qu’il s’agit de mobiliser en renforçant ses capacités d’activité par l’apprentissage « tout au long de la vie »
  • la capacité d’être actif et de se relancer constamment dans une dynamique de mise en projet et non plus simplement l’aptitude à l’emploi
  • la gestion des « capitaux » dont sont dotés les individus et qu’ils peuvent mobiliser pour mener à bien leurs projets sur un marché concurrentiel
  • se constituer en entrepreneurs de sa propre vie
  • un « capital humain » qui intègre autant la santé (le « capital santé ») que la formation, et toutes les compétences personnelles et professionnelles qui doivent être gérées pour être rendues transférables, c’est-à-dire valorisables en-dehors d’une entreprise donnée
  • un « patrimoine » (ou un « portefeuille » de capitaux) dont dispose chaque individu et dont il a la responsabilité
  • la capacité d’un salarié à conserver ou obtenir un emploi, dans sa fonction ou dans une autre fonction, à son niveau hiérarchique ou à un autre niveau
  • (re)mobiliser les individus dans leurs parcours d’insertion professionnelle, sous l’angle de l’ « activation du marché du travail » et de la maîtrise des « transitions professionnelles ».

Bien entendu, les partisans de l’ « employabilité » n’évoquent jamais la sort des « inemployables ». Le mot lui-même est tabou. Que faire de ceux qui ne parviendront pas à réunir tous ces critères ? En vérité, c’est pour eux que sont envisagés les différents systèmes de « revenu universel ».
L’ « employabilité » va donc accorder une plus grande place à l’individu, ce dernier étant concerné par son propre degré d’employabilité dont il doit partager le constant souci.

Le rôle de l’Etat, et par conséquent du système éducatif, sera de fournir les outils de l’employabilité aux individus, ou d’aider ceux-ci à les acquérir, en amont du marché du travail. L’ « employabilité » est une pièce majeure de la rhétorique réactionnaire associée au projet de destruction de l’Etat social. Les promoteurs d’un « Etat social actif » veulent transformer les individus, de bénéficiaires supposés « passifs » de la protection sociale, en sujets « actifs » de leur trajectoire de vie, disposant de ressources (leur « employabilité », leur « capital humain ») permettant une réinsertion professionnelle au gré des transitions de carrière. Il s’agit d’aider les individus – au premier chef les bénéficiaires de prestations sociales – à mobiliser leur potentiel d’action afin qu’ils puissent réduire leur « dépendance » aux aides sociales.

En réalité, la fabrication d’individus « employables » interdit la poursuite de l’éducation pour tous. Une grosse minorité, venant des enfants des classes moyennes et supérieures, recevra les formations longues. Quant à la majorité des élèves, issue des classes populaires, elle terminera sa scolarité à 14 ans. Un rapport de la Commission européenne, en 1997, le disait très bien, là encore avec le plus total cynisme : « La demande réelle à laquelle est confronté le système éducatif est donc de jouer un rôle de filtre pour hiérarchiser les talents ».

Concernant les chômeurs, le concept d’ « employabilité » présente pour le patronat et l’idéologie néolibérale l’avantage non négligeable d’attirer l’attention sur « l’être » des chômeurs et leur « psychisme ». Il retourne ainsi contre eux la responsabilité de leur privation d’emploi et distrait le public en l’invitant à ne pas trop se mêler des grandes orientations de la politique économique.

L’ « employabilité » va contribuer à bâtir l’ « homme de marché ».