Le "virage" de 1982-83 du Parti socialiste


Résumé

Après la victoire de la gauche en mai 1981, une vraie politique de gauche est mise en œuvre : nationalisations, hausse du pouvoir d’achat, 5e semaine de congés payés, abrogation de la peine de mort… Mais dès 1982-83, à l’occasion de la deuxième puis de la troisième dévaluation, le « virage libéral de la gauche » est engagé par la direction du Parti socialiste. Depuis cette époque, la vie politique française reste enfermée dans ce schéma intellectuel. C’est de celui-ci que veut s’extraire le M’PEP.

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LE « VIRAGE » DE 1982-83 DU PARTI SOCIALISTE

On situe généralement à 1982-83, à l’occasion de la deuxième puis de la troisième dévaluation, le « virage libéral de la gauche ». Le gouvernement du Premier ministre socialiste Pierre Mauroy aurait tenté, après la victoire de mai 1981, de mettre en œuvre la politique préconisée par le Projet socialiste et par les 110 propositions de François Mitterrand, puis renoncé devant les « réalités économiques et financières » et notamment les exigences de la « contrainte extérieure ».

Ce virage n’a jamais été avoué par le président de la République ni par le parti « au pouvoir » à l’époque. Le premier secrétaire du PS, Lionel Jospin, a parlé en 1983 de « parenthèse libérale »… mais cette parenthèse n’a pas encore été refermée ; c’est plutôt la parenthèse socialiste – pour autant qu’elle ait été vraiment ouverte – qui a été fermée en 1983.

Mais ce virage libéral, qui devient évident avec le « plan de rigueur » attribué au ministre de l’Economie et des Finances Jacques Delors, était amorcé auparavant. Il est apparent dès 1982, avec la « pause dans les réformes » et le blocage des salaires, et même perceptible avant.

Il ne s’agit pas ici de faire un travail d’huissier ou de comptable, de dénombrer celles des 110 propositions de François Mitterrand qui auraient été effectivement appliquées, mais d’analyser la logique politique qui a été à l’œuvre, de critiquer l’interprétation aujourd’hui dominante de cet échec, et surtout d’en tirer les enseignements.

I.- QUELQUES MOTS SUR LE CONTEXTE DE 1981

La situation de la gauche en mai-juin 1981 peut être très brièvement résumée ainsi :

  • position institutionnelle forte (présidence, majorité absolue des députés pour le seul PS) ; les seules oppositions institutionnelles étaient le Sénat et le Conseil constitutionnel ;
  • légitimité politique peu contestable, sur la base du Projet socialiste et des 110 propositions de Mitterrand ;
  • mais légitimité fortement contestée par la droite et, surtout, légitimité en partie illusoire : le PS avait, certes, une majorité de députés mais ne représentait qu’un quart de l’électorat ; les partis de gouvernement n’avaient qu’un ancrage populaire faible – PS – ou déclinant – PCF ; les syndicats n’étaient pour l’essentiel pas désireux, ni d’ailleurs en mesure, de jouer un rôle de « courroie de transmission » du pouvoir politique ;
  • la situation économique était contrastée : la faiblesse du « taux d’utilisation des capacités de production » et le très faible endettement de l’Etat laissaient une certaine marge de manœuvre pour une politique économique dynamique ; mais l’appareil productif était très dégradé (comme prévu !) et la conjoncture internationale était très médiocre (ce que personne n’avait prévu, y compris l’OCDE !) ;
  • l’inflation était forte en France depuis plusieurs années, ce qui avait conduit à une nette surévaluation du franc ;
  • la France était engagée dans le Système monétaire européen (SME)… dénoncé à juste titre par le PS avant 1981 ;
  • idéologiquement, la gauche était sur la défensive, et de plus divisée : les victoires de Thatcher en 1979 et de Reagan en 1980 étaient des premières victoires politiques du néolibéralisme ; le « modèle » soviétique d’économie centralement planifiée arrivait en bout de course ; le « modèle social-démocrate » s’essoufflait ; en France, des clivages entre le PCF et le PS s’étaient exacerbés ; était simultanément apparue une « deuxième gauche », dont Michel Rocard était la figure la plus connue, qui remettait profondément en cause l’Union de la gauche et ses projets ;
  • et le pouvoir économique et financier était (évidemment !) dans l’opposition

Il faut noter que, contrairement à ce qui a été dit, le diagnostic établi par le PS avant 1981 était assez pertinent. En particulier, les risques de déficit du commerce extérieur étaient clairement identifiés et les moyens structurels et conjoncturels de limiter ce déficit commercial étaient décrits (cf. par exemple « le Projet socialiste pour les années 80 », pages 222 à 225).

Comment, alors, interpréter « l’échec économique » de la gauche ? S’agit-il, d’ailleurs, d’un échec « économique » ou plus largement d’un problème politique ? Quelles conclusions en tirer pour l’avenir ?

 II.- RAPIDE ANALYSE CRITIQUE DE L’INTERPRETATION COURANTE DE « L’ECHEC » DE 1982-1983

Selon certains, les socialistes » auraient procédé à une relance économique inconsidérée, notamment à cause des mesures sociales prises en 1981, creusant les déficits intérieurs et extérieurs. Conséquence : la sanction par les « marchés », sous la forme d’une spéculation contre le franc. En d’autres termes : les détenteurs de capitaux auraient misé sur une dévaluation du franc car la France ne méritait plus leur confiance… D’où trois dévaluations et un plan de rigueur en 1982, renforcé en 1983.

Pour d’autres, « l’échec de la politique économique de 1981 » constituerait un argument décisif contre toute politique « keynésienne » de relance, acceptant un déficit budgétaire et un déficit commercial provisoires. Le Projet socialiste aurait donc été mis en œuvre et aurait échoué. Mais les mesures sociales ne seraient pas seules en cause. C’est l’ensemble des réformes de structure amorcées en 1981 qui auraient été « inadaptées » : nationalisations, créations d’emplois publics, fiscalité…

En fait, il n’est pas exact de dire que la relance économique ait été inconsidérée : elle était nécessaire et est restée limitée. Nécessaire, car il était inconcevable que la gauche n’augmente pas le SMIC, les prestations sociales et l’emploi public, ce qu’elle a fait. Mais modérément. En effet, la relance a été limitée. Sans entrer ici dans le détail, on peut montrer qu’un « décalage conjoncturel » entre la France et son environnement international était déjà patent avant juin 1981 et ne s’est guère creusé ensuite. Giscard et Barre avaient procédé à une petite relance préélectorale : un point de cotisations sociales ; augmentation des tarifs publics différée, à une époque où l’inflation dépassait un point par mois ! La gauche a certes pris des mesures sociales, mais aussi entrepris très vite de « rétablir les comptes » (un point de cotisations sociales dès l’automne 1981 ; hausse des tarifs publics…).

 III.- UNE AUTRE INTERPRETATION DE « L’ECHEC ECONOMIQUE » DE LA GAUCHE

En fait, la « politique du Projet Socialiste » n’a été mise en œuvre que partiellement, ce qui l’a privée du soutien populaire nécessaire. Il s’y est ajouté, sans doute, une erreur tactique. L’erreur tactique : le refus d’user de la menace d’une dévaluation unilatérale, ou d’une sortie au moins provisoire du Système monétaire européen dès l’arrivée de la gauche au gouvernement.

En effet, à cause notamment de l’inflation qui était particulièrement forte en France, le franc était certainement surévalué par rapport aux autres monnaies du Système monétaire européen, et plus encore à l’échelle mondiale. Cette surévaluation était très nocive pour l’industrie française, car elle rendait les exportations plus difficiles et les importations plus attractives.

L’hypothèse d’une dévaluation dès l’été 1981 a été écartée. Sans doute à tort car, politiquement, elle aurait été attribuée à Giscard-Barre. Economiquement, elle aurait donné un ballon d’oxygène à l’industrie (sans régler tous les problèmes, comme on le verra ci-après…). Par la suite, il a fallu dévaluer trois fois en 18 mois : ces dévaluations-psychodrames ont été présentées comme des aveux d’échec de la politique économique de la gauche.

Il est vrai que l’hypothèse d’une dévaluation immédiate, dès juin 1981, donnait lieu à débats, comme toute hypothèse de dévaluation. En effet, une dévaluation suscite dans un premier temps un creusement du déficit extérieur (puisque les importations deviennent plus chères et les exportations moins rémunératrices). Si un gouvernement estime ne pas pouvoir accepter un déficit provisoire de la balance commerciale, la dévaluation s’accompagnera de mesures restrictives, difficilement compatibles avec une politique de redistribution des revenus ambitieuse et généreuse...

Remarquons au passage que cette problématique était devenue particulièrement aiguë en 1983, au moment de la « troisième dévaluation ». En effet, le déficit extérieur s’était creusé ; les réserves de change de la France avaient fondu face à la spéculation contre le franc ; en dehors même du problème moral qu’il y a à récompenser les spéculateurs, il était peut-être un peu tard en mars 1983... Si un bras de fer devait être tenté, avec menace de sortie du SME, c’est très vite en 1981 qu’il fallait le faire, au moment où la légitimité politique était intacte et « les caisses » pas trop vides.

Notons aussi que les exemples de « dévaluations réussies » existent. Mais, en 1981, pour éviter un plan de rigueur, ou pour le limiter, une « politique d’importations » était nécessaire. C’est un point névralgique : la « politique d’importations » n’a pas été mise en œuvre. La politique d’importations, c’est ce qu’on n’osait pas appeler « politique de protection » et encore moins « protectionnisme ». Le « projet socialiste pour les années 80 » la considérait comme nécessaire et en avait tracé les grandes lignes. De nombreuses mesures étaient en effet envisageables qui, sans nullement tomber dans l’autarcie, auraient « déconnecté les importations de la croissance de la demande intérieure ». Ces mesures étaient négociables avec nos voisins qui n’avaient pas intérêt à voir la France s’effriter économiquement. Mais les gouvernants Français n’ont pas surmonté, n’ont peut-être pas vraiment cherché à surmonter, les réticences opposées par l’Allemagne.

La politique d’importations s’est réduite à des exhortations du président de la République à acheter français, accompagnées d’une gesticulation : le regroupement à Poitiers du dédouanement des magnétoscopes après mars 1983 ! Trop tard et trop peu.

La limitation des importations, qui était probablement nécessaire pour éviter un déficit « excessif » du commerce extérieur, a donc été obtenue par la « politique de rigueur ». Cette politique était destinée à peser sur la consommation des ménages et donc sur les importations. Elle a été mise en œuvre progressivement, en fait, dès la fin de 1981. Elle a été accentuée avec le blocage des prix, et surtout des salaires, en 1982 et enfin avec la désindexation des salaires sur les prix à partir de mars 1983. On en connaît le résultat : la part des salaires dans la valeur ajoutée a reculé de quelque 10 points dans les années qui ont suivi. Giscard-Barre en avaient rêvé, Mitterrand-Mauroy-Delors, puis Chirac-Balladur, l’ont fait ! Certes, l’inflation a été vaincue et le commerce extérieur français est devenu excédentaire. Mais comment la gauche de gouvernement pouvait-elle espérer un soutien populaire dans ces conditions ?

La situation a certes changé depuis, notamment avec l’euro. Mais la question de la « contrainte extérieure » se posera à tout gouvernement qui prétendra amorcer des réformes de structure d’envergure, même si c’est sous des formes différentes. La gauche de 1981 a cherché à la contourner, sans l’affronter, puis l’a exagérée pour justifier son virage. Plus précisément : ceux qui, dès avant 1981, critiquaient le programme commun de gouvernement de la gauche et le Projet socialiste en invoquant notamment cette contrainte extérieure (Delors, Rocard…) se sont appuyés sur elle, en la dramatisant, pour faire valoir leur ligne politique.

 IV.- UNE INTERPRETATION POLITIQUE DE L’ECHEC DE 1981-83 : LA VICTOIRE DE LA « DEUXIEME GAUCHE »

La « contrainte extérieure » n’est en fait que l’autre face d’une médaille dont le verso est la situation politique intérieure. Car c’est dans la mesure où il dispose d’un appui populaire qu’un gouvernement, surtout de gauche, peut mener une politique originale par rapport à son environnement international. A défaut de ce soutien, il s’isolera ou s’alignera. Or ce « rassemblement populaire pour le redressement national » que Mitterrand appelait de ses vœux ne s’est pas vraiment réalisé. Faute de « maturation » du mouvement populaire avant 1981, sans doute. Faute de volonté politique suffisante aussi.

Illustration : le refus de mettre en place une Banque nationale d’investissement, ou un dispositif qui aurait associé le système bancaire, en cours de nationalisation, à la planification démocratique.

En fait, il n’a jamais été vraiment question de faire jouer aux banques et aux entreprises nationalisées le rôle qu’elles étaient censées jouer. Quant à la planification, elle a été confiée à Rocard, qui l’a restreinte à un vague « plan intérimaire » 1982-83. Sous prétexte de fuir l’anti-modèle soviétique, on a renoncé à la « planification à la française » qui n’avait pourtant pas grand-chose à voir. En l’absence de planification et de participation vraiment active des salariés à la gestion des entreprises, il n’y a jamais eu de véritable nationalisation, mais seulement une amorce d’étatisation en 1981-1982. Et encore : dès 1982, la politique industrielle s’est-elle effacée devant « l’autonomie de gestion » des entreprises nationalisées. C’est-à-dire que le profit devenait le critère de gestion quasi-unique de ces entreprises.

La gauche, en ne mettant pas vraiment en œuvre le triptyque « nationalisation-planification-contrôle des travailleurs », se privait ainsi de leviers d’action essentiels. Elle ne pouvait alors tabler sur le soutien populaire nécessaire car les représentants des salariés dans les CA des entreprises nationalisées ont vite été marginalisés et les citoyens dans le pays se sentaient peu concernés. Il ne restait guère des nationalisations que leur coût budgétaire, qu’on a d’ailleurs exagéré. De plus, cette dérive « étatiste » a ouvert la porte aux affairistes et arrivistes avec les délits d’initiés et autres turpitudes qui ont contribué à discréditer la gauche !

Mentionnons sans les développer, d’autres reculs idéologiques… et en fait politiques :

  • la « religion des prélèvements obligatoires », qu’il faudrait soi-disant baisser pour faire reculer une « emprise excessive de l’Etat » ; en réalité, ce thème de droite, repris par la deuxième gauche puis par Mitterrand, dissimulait l’abandon progressif de l’outil fiscal pour réduire les inégalités de revenus et pour influencer les décisions de gestion et d’investissement des entreprises privées ;
  • le « rejet du protectionnisme » dissimulait en fait, on l’a vu, l’acceptation des rapports de forces internationaux, à un moment où les néolibéraux prenaient la direction des affaires du monde ;
  • la gauche n’a que mollement combattu – quand elle ne l’a pas épousé – le discours « anti-industrie » ambiant, selon lequel le salut ne viendrait que du secteur tertiaire ; c’est là aussi une rupture de fait avec sa base sociale historique… et une erreur d’analyse dont on n’est pas encore complètement sorti aujourd’hui !

Bref, ce n’est pas en mettant en œuvre un programme qui aurait été erroné, dogmatique ou archaïque, que la gauche de gouvernement aurait signé son échec. C’est en se ralliant aux thèses de la deuxième gauche et, en fait, aux idées néolibérales.

Car, malgré les apparences (stratégie d’union de la gauche réaffirmée par Mitterrand au congrès du PS à Metz en 1979 ; volonté proclamée de rompre avec le capitalisme de la part de la majorité du PS), le ver était dans le fruit dès le milieu des années soixante-dix. La « construction européenne » n’a été qu’un cache-sexe de la soumission à la mondialisation libérale. « L’Europe » a progressivement remplacé le socialisme comme projet. Du slogan mitterrandien « l’Europe sera socialiste ou ne sera pas » en 1979, on a glissé vers « L’Europe sera sociale ou ne sera pas » en 1984 pour tomber dans « Le socialisme sera européen ou ne sera pas » à la fin des années quatre-vingt…

Le « virage de 1982-83 » n’est que la mise en évidence, à l’occasion de la 2ème puis de la 3ème dévaluation, de l’abandon progressif des intentions affichées initialement. Principaux prétextes invoqués : le Système monétaire européen l’interdisait ; les capitaux risquaient de fuir si on ne marquait pas une pause dans la lutte contre les inégalités ; la France aurait risqué de devenir une « Albanie triste » (J. Delors) si elle adoptait une politique protectionniste…

Au-delà de quelques mesures initiales, on a vu que la politique économique de 1981-83 était restée modérée, voire timorée. Elle avait renoncé à mettre en place les outils d’une planification démocratique et d’une véritable politique industrielle qui aurait donné leur plein rôle aux nationalisations. Elle n’avait pas fait appel à une mobilisation populaire active et éclairée, notamment dans le monde du travail.

La volonté politique de « changer de société » (on disait : « rompre avec le capitalisme »), la capacité de réduire fortement et durablement les inégalités, de modifier les rapports de pouvoir dans les entreprises et dans le monde économique, bref d’affronter les dominants en France et dans le monde en jouant sur leurs contradictions, cette volonté n’a jamais été suffisante. A preuve, la nomination de Jacques Delors au ministère-clé de l’économie et des finances en 1981, alors qu’il n’avait jamais fait mystère de son hostilité au programme commun de gouvernement de la gauche et au Projet socialiste – il avait eu l’honnêteté de démissionner du comité directeur du PS quand celui-ci avait adopté le « Projet socialiste ». Sans appartenir au courant rocardien dans le PS, Jacques Delors était une figure emblématique de ce qu’on a appelé la deuxième gauche.

Le projet de « rassemblement populaire pour le redressement national », énoncé par Mitterrand, a donc été verbal plus que réel ; il n’a pas été vraiment mis en œuvre en mai-juin 1981 ni après ; en réalité un tel projet ne peut être développé sans une participation populaire réellement active et éclairée ; c’est cela qu’il s’agit maintenant de construire.

Sans amalgamer Rocard, Delors et Thatcher-Reagan, la victoire de la « deuxième gauche » au sein du PS traduisait la victoire idéologique du néolibéralisme, qui n’était pas encore évidente mais qui était en « bonne voie ».

 V.- QUELLE POLITIQUE ECONOMIQUE POUR UN GOUVERNEMENT AMBITIEUX ?

Il y a deux manières, différentes mais complémentaires, l’une et l’autre nécessaires, de voir la politique économique pour un gouvernement ambitieux, respectueux des engagements pris devant le peuple, et qui ne se contenterait donc pas de gérer les affaires selon la politique « du chien crevé au fil de l’eau » :

  • l’angle principal : une « politique structurelle » qui privilégie les réformes de fond et qui donne la priorité aux réformes institutionnelles et sociales. Problème : l’effet positif attendu de ces réformes n’est généralement pas visible dans l’immédiat, à travers les indicateurs économiques dits « grands équilibres » ; en revanche les effets négatifs, pervers, de ces réformes sur les « grands équilibres » est immédiat ;
  • on ne peut donc négliger la « régulation conjoncturelle » qui prenne en considération les « grands équilibres » économiques et financiers (croissance non inflationniste sans creuser « excessivement » les déficits, budgétaire, social et extérieur) ; il faut déterminer des priorités et des seuils acceptables pour ces déficits, étant entendu qu’on ne peut retenir comme tabous les critères définis par les néolibéraux ; étant entendu aussi qu’on ne peut prétendre améliorer continûment tous les indicateurs économiques conjoncturels. Il faut faire des choix et les assumer devant le peuple.

Ces politiques, l’une qualifiée de structurelle et l’autre de conjoncturelle, sont en fait simultanées et indispensables l’une et l’autre. Mais elles présentent des contradictions dont il faut être conscient. En voici trois illustrations qui, parmi d’autres, étaient au centre des interrogations en 1981-83 :

  • si elle est « réussie », une dévaluation dans un pays dont la monnaie était surévaluée aura des effets positifs sur la capacité de ses entreprises à affronter une concurrence qui était auparavant faussée ; ce pays pourra exporter plus et importer moins, et donc rétablir sa balance commerciale (en volume) ; mais, dans l’immédiat et à court terme, la dévaluation contribue à creuser le déficit extérieur puisque les prix des importations augmentent alors que les prix des exportations diminuent mécaniquement ;
  • l’élargissement du secteur public, s’il est « réussi », peut permettre de mieux répondre aux besoins de la population ; idem pour les créations d’emplois publics ; mais, dans l’immédiat, les comptes publics ne « voient » que les dépenses liées aux socialisations et à l’investissement public, avant que les effets positifs de ces dépenses n’apparaissent ;
  • un meilleur ajustement des impôts aux capacités contributives des citoyens et des entreprises aura des effets positifs à moyen terme (moins d’inégalités, consommation populaire stimulée, épargne spéculative diminuée, finances publiques reconstituées…) ; mais, dans l’immédiat, cette politique fiscale peut susciter des fuites de capitaux et éventuellement susciter du chômage, ne serait-ce que dans les industries du luxe…

On devine, avec ces trois exemples, qu’une politique (économique) « réussie » devra à la fois :

  • créer une dynamique grâce aux réformes de structure, c’est sa dimension « volontariste », populaire, voire utopique ;
  • définir des priorités parmi les indicateurs conjoncturels (inflation, comptes publics, comptes extérieurs, emploi…) ; éviter ou limiter les risques de déséquilibres conjoncturels pénalisants ; c’est sa dimension « gestionnaire ».

Tenir les deux bouts de cette chaîne, c’est limiter le double risque :

  • (si l’on néglige la dimension « gestionnaire ») d’un appauvrissement important du pays, appauvrissement qui risque de faire perdre à ce gouvernement le soutien populaire nécessaire ;
  • et, si l’on oublie la dimension « volontariste » et populaire, d’isoler le gouvernement face aux réticences et aux résistances de « l’ordre ancien ».

Cette dimension volontariste exige notamment :

  • de prévoir une extension du domaine de l’économie humaine (non-marchande : secteur public, ou à but non lucratif : économie sociale) ;
  • d’appuyer cette extension sur de réels progrès de la démocratie économique (dans l’entreprise, les territoires et l’ensemble de la société) ;
  • de relier cette extension à des projets de développement économique appuyés sur la satisfaction de besoins sociaux, en France et ailleurs ;
  • de l’asseoir sur une grande politique de développement et de reconnaissance des qualifications : éducation, formation professionnelle, salaires, carrières ;
  • de se mettre en capacité d’influencer, voire de maîtriser le système bancaire et la politique monétaire (ce qui requiert au moins l’indépendance de la Banque de France… vis-à-vis des marchés financiers et par rapport à la tutelle de la BCE.) ;
  • d’établir des coopérations, et de trouver des compromis, avec les autres pays.