Leçons tirées de la débâcle grecque : Euroscepticisme de gauche ou front populaire de gauche contre l’UE ? par Stavros Mavroudeas
vendredi 18 décembre 2015
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LEÇONS TIREES DE LA DEBACLE GRECQUE : EUROSCEPTICISME DE GAUCHE OU FRONT POPULAIRE DE GAUCHE CONTRE L’UE ?

Stavros Mavroudeas n’a pu, au dernier moment, participer physiquement à l’université d’automne où il devait représenter le mouvement grec ANTRASYA mais il nous a fait parvenir deux textes. Le premier est un salut adressé à l’université du Parti et à ses participants. Le deuxième est son intervention complète. Les textes sont en version originale (anglais) et en Français. Ils ont été traduits par Virginia Lombard et Joël Perichaud pour le Parti de l’émancipation du peuple.

Stavros Mavroudeas est Professeur d’économie politique à l’ Université de Macédoine. Il est l’auteur de plusieurs livres (en Anglais et en Grec) et a participé à de nombreux ouvrages collectifs. Membre fondateur de l’Association Grecque d’économie politique, il en fut le secrétaire de 2009 à 2013. Il est aussi membre de l’association grecque d’études marxistes et de divers comités scientifiques. Stavros Mavroudeas est membre de comités consultatifs ou de rédaction pour de nombreuses revues académiques et aussi conférencier.

Parti de l’émancipation du Peuple
Nice, 7-9 Novembre 2015

Chers camarades

Je tiens à saluer vos actions pour la libération des masses laborieuses de l’exploitation capitaliste et de la domination impérialiste. L’Union européenne (UE) est la main de fer par laquelle l’exploitation capitaliste et la domination impérialiste sont imposées aux peuples d’Europe et en particulier à ceux de l’euro-périphérie. Aujourd’hui, la nécessité de créer un front populaire anti-UE de masse dans tous les pays et la coordination entre eux est d’une importance primordiale. C’est dans cet esprit que je souhaite plein succès aux travaux de votre conférence.

Stavros Mavroudeas
Professeur d’économie politique
Grèce


Allocution adressée à l’Université d’Automne
du Parti de l’émancipation du Peuple
Nice, 7-9 Novembre 2015

Leçons tirées de la débâcle grecque : Euroscepticisme de gauche ou front populaire de gauche contre l’UE ?

Stavros Mavroudeas
Professeur d’Economie Politique
Département d’Economie
Université de Macédoine

Les récentes élections grecques du 25 Septembre 2015 offrent quelques leçons à retenir pas uniquement par la gauche grecque et le mouvement populaire. SYRIZA – le chouchou de la gauche occidentale, dépeint comme un modèle – a effectué un retournement flagrant et, sans vergogne, a trahi les attentes populaires qui l’avaient porté au pouvoir. SYRIZA a commencé comme parti eurosceptique de gauche qui contestait les politiques néolibérales et austéritaires de l’Union Européenne (UE). Il a remis en question des aspects de l’Union Monétaire Européenne (UME) et a promis qu’il pouvait y avoir une alternative au sein de l’UE. Il a compté sur le rejet du peuple des programmes d’ajustements structurels de l’UE, mais aussi sur sa peur de sortir de ce piège sans une alternative claire, délimitée et convaincante. Le résultat final est désormais bien connu. Après presque six mois de tergiversations, SYRIZA – confronté à la position inflexible de l’UE – a capitulé sans condition, trahissant ainsi le « NON » populaire et véhément exprimé contre le chantage de l’UE lors du référendum du 5 Juillet. Pour coiffer le tout, SYRIZA a ajouté l’insulte à l’injure en exerçant un chantage à l’encontre du peuple grec pour que ce dernier vote pour lui lors des élections du 25 Septembre : cette fois-ci non pas comme réformateur des politiques de l’UE, mais comme celui qui accompagnerait en douceur ces mêmes politiques. Le résultat de ces récentes élections démontre clairement les limites de l’euroscepticisme et la facilité avec laquelle il peut trahir la cause du peuple.

La crise globale du capitalisme de 2007-2008 est la première grande crise du 21ème siècle. Son déclenchement a bouleversé, plus encore, le développement inégal du système capitaliste mondial et a aggravé les conflits intra-impérialistes entre ses pôles principaux.

La crise structurelle de l’EuroZone (et du reste de l’UE, car l’EuroZone représente le noyau dur de l’UE) est l’une des crises régionales majeures qui a découlé de la crise globale. Elle dévoile au grand jour les problèmes internes et externes de l’un des grands rivaux de l’hégémonie globale étatsunienne. Les puissances dominantes de l’UE – les pays du cœur de l’Europe – ont réagi en transférant une grosse part du poids de la crise vers les sous-impérialismes dominés de la périphérie de l’Union, aggravant ainsi davantage la crise de ces derniers. L’imposition de politiques de restructuration dans nombre de ces mêmes pays – en particulier par les programmes d’ajustement mis en place par la troïka – a exacerbé de façon spectaculaire les tensions de classes à l’intérieur de ces pays, à la différence des pays du bloc central européen où les restructurations ont été moins sévères.

Cette différence de traitement comporte des implications politiques critiques et engendre une division Nord-Sud en Europe – en plus de la division économique. Dans les pays du coeur de l’Europe, ce sont les partis d’extrême-droite et même néofascistes qui profitent de la crise. A l’inverse, dans la plupart des pays de la périphérie européenne, ce sont les partis à la gauche de la social-démocratie qui obtiennent du soutiens. La raison essentielle de cette division politique est que dans les pays de cœur de l’Europe, la Gauche (à l’exclusion de la social-démocratie puisque qu’il s’agit d’une force faisant parti du système) a été confrontée à des défaites successives qui l’ont affaiblie et ont fini par en faire un appendice de la social-démocratie. De plus, alors que l’intégration impérialiste européenne et l’UE constituent depuis longtemps le grand projet du système, la Gauche des pays du cœur de l’Europe en est devenue partie prenante. C’est pour cette raison qu’elle ne peut attirer le mécontentement du peuple contre l’UE, ses structures et ses politiques contre les classes populaires. C’est pour cette raison que l’extrême-droite – jusqu’à récemment hors du champ politique officiel – peut tromper les masses populaires et, avec le soutien implicite ou explicite de parties de la bourgeoisie, les mener sur la pente scabreuse du nationalisme.

A contrario, dans la plupart des pays de la périphérie européenne – à l’exception de ceux de l’ancien Bloc de l’Est aujourd’hui disparu et qui a terni le nom de socialisme – la Gauche est restée hors du courant dominant politique. Ainsi, elle a conservé ses traditions militantes. Elle est, dans une grande mesure, contre (ou sceptique) face à l’intégration impérialiste européenne. C’est pour cette raison que le mécontentement du peuple contre l’UE est porté essentiellement par la Gauche et les mouvements sociaux et populaires de gauche.

Cette singularité de l’Euro-Sud n’est pas passée inaperçue aux yeux des pays impérialistes hégémoniques de l’UE et des bourgeoisies nationales. En Grèce, la déclaration ouverte des porte-parole du système sur le besoin de “mettre fin à la spécificité grecque”, en est une illustration classique. Ainsi, le système recourt à une double attaque. D’une part, il s’en prend directement à la gauche et aux mouvements populaires, et tente de les discréditer en les qualifiant d’irresponsables qui mettraient en danger le “paradis européen sur terre”. Ce procédé utilise la peur et l’intimidation pour tenter de subjuguer le mécontentement du peuple contre l’UE.

D’autre part, le système tente de contenir ce mécontentement en le canalisant dans des partis et des formations politiques eurosceptiques mais pas anti-UE. La récente prolifération de fractions et de formations eurosceptiques est l’illustration de ce procédé. Ces formations contestent des aspects de l’intégration impérialiste européenne et s’opposent même à l’UME. Mais elles hésitent dans leur ensemble à dénoncer l’UE. SYRIZA est un exemple typique de cette pente glissante. Cela démontre que l’euroscepticisme ne peut pas adoucir les structures et les politiques menées contre les classes populaires de l’UE, mais qu’il peut désamorcer – du moins pour un temps – le mécontentement du peuple.

L’euroscepticisme de gauche argumente que l’UE n’est pas une structure érigée contre les classes populaires en soi, mais qu’elle a été dominée par le néolibéralisme. Il cache consciencieusement le fait que les politiques de l’UE – et avant elle, de la Communauté Economique Européenne – étaient contre le travail bien avant le début du néolibéralisme dans les années 1980. Il dissimule aussi soigneusement que l’UE est une structure fondée sur des pouvoirs et des intérêts spécifiques, et non sur la “maison européenne commune”. Si ces intérêts sont en danger, leurs représentants préféreront démolir la structure plutôt que la modifier. L’euroscepticisme commence avec le mythe qu’il peut y avoir des politiques non-austéritaires et en faveur du travail au sein de l’UE. Lorsque ce mythe est contesté, alors l’euroscepticisme s’avance avec hésitation pour remettre en question l’UME, mais pas l’UE. Cette dernière proposition est aussi une impasse. En particulier pour les pays de la périphérie européenne, pour lesquels il n’y a aucun sens à quitter l’UME et à rester dans l’UE. C’est là le pire scénario entre tous. C’est comme si l’on demandait un divorce à l’amiable, tout en restant une partie dominée d’une structure plus vaste. Comme le démontre le cas grec, la seule manière dont cela peut arriver, c’est par un plan Schauble qui déplace un pays vers une zone monétaire dépendant de l’euro (telle que le Mécanisme de Taux de Change Européen II (MCE II)), tout en restant sous la férule des mémorandum d’austérité implicites et explicites. Dans ce scenario, au lieu d’être libéré, le pays dominé se retrouve avec un fardeau supplémentaire.

L’euroscepticisme est un “adversaire” facile pour le système. Il berce le mouvement populaire avec l’illusion que l’on peut aplanir les difficultés. Lorsque le contraire est prouvé, il le jette dans le désarroi et la soumission. Une fois encore, la débâcle grecque en constitue un exemple caractéristique. D’une part, SYRIZA a joué son jeu de trahison et d’autre part, la gauche, en dépit de son attitude anti-UE, a échoué à créer un mouvement populaire de masse contre l’UE qui proposerait des solutions pratiques immédiates aux problèmes des gens et à leurs doléances. La gauche, et en particulier la gauche militante extra-parlementaire (telle qu’exprimée par ANTARSYA) a déclaré ouvertement et honnêtement son opposition à l’UE. Cependant, elle a échoué à organiser cette opposition en programme pratique et cohérent et à proposer un projet politique pour les classes laborieuses.

Il faut que cette leçon soit retenue – en particulier par la gauche grecque. La trahison de SYRIZA et sa mise en oeuvre d’un troisième programme d’austérité encore plus antipopulaire et récessif, sont déjà en train d’attiser la colère du peuple. Cette colère ne s’est pas exprimée lors des dernières élections, mais elle frémit déjà au fur et à mesure que les nouvelles mesures érodent encore plus le revenu des classes populaires et accroissent la pauvreté et la paupérisation. Si la gauche échoue à créer un front de masse, populaire et socio-politique anti-EU, qui cristalliserait le mécontentement du peuple, alors il se pourrait bien qu’une extrême-droite ripolinée détourne cette colère et la ramène en la canalisant dans le système.

Traduction : Virginia Lombard

Parti de l’émancipation du Peuple
Nice, 7-9 November 2015

Dear comrades

I would like to salute your efforts for the liberation of the toiling masses from the capitalist exploitation and from the imperialist domination. The European Union (EU) is the iron fist through which both capitalist exploitation and imperialist domination are imposed on the peoples of Europe and particularly those of the euro-periphery. Today the necessity to create a mass popular anti-EU front in every country and the co-ordination between them is of paramount importance. With these thoughts in mind I wish success to the works of your conference.

Stavros Mavroudeas
Professor of Political Economy
Greece


Address to the Autumn University
of the Parti de l’émancipation du Peuple
Nice, 7-9 November 2015

Lessons from the Greek debacle : A left euro-skepticism or a left popular front against the EU ?

Stavros Mavroudeas
Professor of Political Economy
Dept. of Economics
University of Macedonia

The recent Greek elections (25/9/2015) offer some valuable lessons for not only the Greek Left and the popular movement. SYRIZA – the darling of the Western Left that has been portrayed as a model – performed a blatant somersault and unashamed betrayed the popular expectations that brought it to government. SYRIZA began as a left euro-skeptic party that disputed the neoliberal and austerity policies of European Union (EU), questioned aspects of the European Monetary Union (EMU) and promised that there can be an alternative within the EU.It banked on people’s disgust with EU’s structural adjustment programs but also on its fear of exiting from this trap without a clear and convincingly delineated alternative. The end result is now well known. After almost six months of theatrical gestures SYRIZA – faced with the unyielding position of the EU – capitulated unconditionally betraying even the vociferous popular NO to EU’s blackmail expressed in the referendum of the 5th of July. On top of that SYRIZA added insult to the injury by blackmailing itself the Greek people to vote for it in the 25th of September elections : this time not as a reformer of EU’s policies but as the milder facilitator of its policies. The results of these recent elections show clearly the limits of euro-skepticism and how it can easily betray the popular cause.

The global capitalist crisis of 2007-8 is the first big crisis of the 21st century. Its outbreak upset further the unequal development of the world capitalist system and aggravated intra-imperialist conflicts between its main poles.

The structural crisis of the Eurozone (and the rest of the EU as the former represents the hard core of the latter) is one of the main regional crises that ensued in the aftermath of the global crisis. It denotes the internal and external problems of one of the main challengers of US global hegemony. EU’s dominant powers – the euro-core countries – reacted by unloading a great portion of the crisis’ burden on the dominated sub-imperialisms of the euro-periphery ; thus aggravating the crisis of the latter further. The imposition in many of the latter of restructuring policies - particularly through adjustment programs by troikas - has dramatically exacerbate class tensions in these countries, as distinct from the euro-core countries where restructuring is milder.

The aforementioned difference has some critical political implications and creates a political North – South divide in Europe – on top of the economic one. In the euro-core countries it is the extreme right-wing and even neo-fascist parties that benefit from the crisis. On the contrary, in most of the euro-periphery countries it is parties to the left of social-democracy that gain support. The main reason for this political divide is that in the euro-core countries the Left (social-democracy excluded since it is a systemic force) has faced successive defeats that weakened it and in the end made it an appendage to social-democracy. Moreover, as the European imperialist integration and the EU is the system’s major long-standing project, the Left in the euro-core countries has become integrated in this. For this reason it cannot attract the popular discontent with the EU and its anti-popular structures and policies. For this reason it is the extreme Right – till recently outside the official political spectrum – that can deceive the popular masses and, with the implicit or explicit support of segments of the bourgeoisie, lead them to the slippery road of nationalism.

On the contrary, in most euro-periphery countries – apart from those of the now defunct Eastern bloc that has tarnished the name of socialism – the Left has remained outside the political mainstream. Thus it kept its militant traditions and is, too a great extent, against (or skeptic) regarding the European imperialist integration. For this reason it is the Left and left popular and social movements that are the main vehicles of popular discontent against the EU.

This peculiarity of the Euro-South has not gone unnoticed by EU’s hegemonic imperialist countries and the domestic bourgeoisies. In Greece the open declaration by systemic mouthpieces of the need to put ‘an end to the Greek specificity’ is a typical example. Thus the system resorts to a two-pronged attack. On the one hand it attacks directly the Left and popular movements and attempts to discredit them as irresponsible that endanger the ‘European paradise on earth’. This course proceeds through fear and intimidation and attempts to subdue the popular discontent against the EU.

On the other hand, the system attempts to incorporate this discontent by channeling it to euro-skeptic but not anti-EU parties and political formations. The recent proliferation of euro-skeptic fractions and formations is tantamount to that. These formations dispute aspects of the European imperialist integration and even go against the EMU. But they shy away from denouncing the EU altogether. SYRIZA is a typical example of this slippery road. It shows how euro-skepticism cannot soften EU’s anti-popular structures and policies but it can diffuse – at least for a period – the popular discontent.
Left euro-skepticism argues that it EU is not an anti-popular structure per se but it has been dominated by neoliberalism. It consciously hides that EU’s – and European Economic Community’s before – policies were anti-labor before the onset of neoliberalism in the 1980s. It also consciously conceals the fact that EU is a structure based on specific powers and interests and not the ‘common European house’. If these interests are endangered their agents will prefer to demolish the structure rather than alter it. Euro-skepticism begins with the myth that there can be non-austerity and pro-labor policies within the EU. When this myth is challenged then euro-skepticism moves hesitantly to dispute the EMU but not the EU. This latter proposal is also a blind alley. Particularly for the euro-periphery countries it is nonsensical to leave the EMU and remain in the EU. This is the worst scenario from all. It means that you require a consensual divorce while remaining a dominated part of the wider structure. As shown in the Greek case, the only way this can happen is through a Schauble plan that moves a country to a currency zone depending on the euro (like the Exchange Rate Mechanism II (ERM II)) while remaining under implicit and explicit austerity Memoranda. In this scenario the dominated country ends up with additional burden instead of being liberated.

Euro-skepticism is an easy ‘opponent’ for the system. It lulls the popular movement that a smooth course is achievable and, when this is disproved, it throws it into disarray and submission. Again the Greek debacle is a typical example of that. On the one hand, SYRIZA played its treacherous game. And, on the other hand, the Left –despite being anti-EU – failed to create a mass popular movement against the EU that would offer immediate practical solutions to people’s problems and grievances. The Left, and particularly the militant extra-parliamentary Left (as expressed by ANTARSYA) openly and honestly declared its opposition to the EU. However, it failed to organize this as a coherent and practical project and as a political proposal for the toiling popular masses.

This lesson has to be learned ; particularly by the Greek Left. SYRIZA’s betrayal and its open implementation of a third even more anti-popular and recessionary austerity program are already fomenting popular anger. This was not expressed in the last elections but it is already simmering as the new measures erode further popular income and increase poverty and immiseration. If the Left fails to create a mass popular socio-political anti-EU front that will gather the popular discontent then it might be a polished extreme Right that will highjack it and channel it back into the system.