Qu’est-ce que le socialisme ?


Résumé

Si le capitalisme possède des « invariants » qui traversent le temps et l’espace, et justifient que la gauche s’y oppose, il en va de même pour le socialisme. Ce dernier, en effet, possède lui-aussi des « invariants » qui méritent que la gauche en fasse, de nouveau, sa perspective historique.

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QU’EST-CE QUE LE SOCIALISME ?

En réalité, LE socialisme n’existe pas et n’a jamais existé, même sur le papier. En revanche, il est possible de parler DES socialismes qui ont parcouru l’histoire et les nations. Après chaque échec du socialisme, il a toujours fini par renaitre après un temps plus ou moins long et sur des bases plus ou moins modifiées. Ce fut le cas après les révoltes avortées des années 1830 ; l’écrasement des insurrections de 1848 et 1871 ; la dissolution de la Ière Internationale après la guerre franco-prussienne et la Commune de Paris ; les épreuves des deux guerres mondiales.

Mais la défaite qui est considérée comme mortelle, surtout du côté des communistes, est celle de l’implosion du système soviétique. Au-delà des communistes, c’est l’idée même qu’il puisse exister une alternative au capitalisme qui a été remise en question. C’est pourquoi tout le mouvement se réclamant du socialisme et de la gauche est concerné par la chute du Mur de Berlin en 1989.

Toutefois, ce qui est mort avec l’URSS, ce n’est pas LE socialisme, mais une forme particulière qui en avait usurpé l’appellation. D’ailleurs, même si l’URSS avait été socialiste, l’échec de sa forme monstrueuse n’aurait pas signifié la fin DU socialisme. C’est pourtant la conclusion que tirent notamment des partis communistes, qui n’osent plus parler de socialisme – et encore moins de communisme - de peur qu’on leur rappelle leur soutien aux régimes staliniens. Du coup, ils ne disent plus rien, accélérant ainsi leur déclin.

Le M’PEP n’a aucune illusion sur les régimes du bloc soviétique : même s’ils ont connu des succès dans certains domaines (éducation, plein-emploi, santé, culture, sport…), ils étaient des dictatures policières, et en cela des caricatures du socialisme. Leur disparition ne signifie absolument pas la fin de toute perspective socialiste, mais la nécessité d’un profond renouvellement de la pensée et un intense travail politique dans la population. Sauf à accepter de manière hypocrite, sans le dire, la « fin de l’histoire » et la victoire définitive du capitalisme, ce travail politique est à entreprendre.

Ce n’est pas la première fois, dans l’histoire, qu’il faut tout remettre à plat et repartir sur de nouvelles bases. L’idéologie qui a constitué pendant près de deux siècles l’espoir d’un monde meilleur pour des centaines de millions d’individus reste chaude sous les cendres. Comme à d’autres périodes de l’Histoire elle connaît un passage à vide qui appelle une autre forme de socialisme adapté au XXIe siècle.

Ainsi l’élimination des babouvistes à la fin du XVIIIe siècle a provoqué la mise en sommeil durant plusieurs décennies des idées « égalitaristes », mais elles sont réapparues avec force durant les années 1830, et ont servi de base idéologique aux révoltés qui ont pris les armes contre la monarchie.

De même, les socialismes du XIXe siècle étaient associationnistes, libertaires, peu organisés, regroupant des pacifistes et des révolutionnaires violents. On aurait pu croire que cet idéal qui anima les premiers socialistes du XIXe siècle n’avait été qu’une chimère, reposant sur l’illusion d’une quelconque possibilité d’une solidarité réelle entre les hommes, puisque les premières tentatives de vie communautaire ont connu l’échec. Mais si l’écrasement des insurgés de juin 1848 a été suivi de plus de vingt années d’un pouvoir conservateur, cette période a aussi été celle de l’affermissement de la pensée marxiste, de l’émergence de nouvelles réflexions sociales et de nouvelles pratiques collectives. Le sanglant échec de la Commune, puis celui de la Ie Internationale, auraient pu conduire à la fin du socialisme. Pourtant, les années 1890 furent celles de l’apparition de partis ouvriers socialistes révolutionnaires et de la renaissance de l’Internationale.

Quant aux socialismes du XXe siècle, ils se sont écrasés sur l’épreuve de la Première Guerre mondiale et celle de la scission de 1920. De même les désillusions de 1936-1938 et la démission de 1940 ont-elles gravement affecté la crédibilité des socialismes. Ces derniers étaient fondés sur le rejet de la violence et la conquête prioritaire du pouvoir d’Etat : ils aboutiront à la « collaboration de classe » des sociaux-démocrates et aux dictatures policières dans les pays communistes, les uns et les autres renonçant finalement, pour des raisons différentes, à saper les bases du capitalisme. On pourrait se dire que cette fois était la bonne, car avec la disparition du « modèle communiste », la limite aurait été atteinte. Toutefois, malgré ses perversions, ce « modèle » permettait de vérifier qu’une « rupture » avec le capitalisme était possible, et que le système obtenait de bons résultats sur certains plans (haute technologie, absence de chômage, réduction des inégalités…).

Précisément, un socialisme du XXIe siècle devrait tenir compte des expériences passées et s’attaquer radicalement aux bases du capitalisme, en faisant de la démocratie à la fois une fin et un moyen. L’histoire des socialismes montre clairement, au-delà de leur diversité, qu’il existe des « invariants » permettant d’en définir les contenus. C’est à ceux-ci que la gauche doit se référer.

 I.- QUELQUES ELEMENTS D’HISTOIRE DES SOCIALISMES QUI JUSTIFIENT DE SE REFERER, ENCORE, AUX SOCIALISMES

L’histoire des socialismes peut se découper en trois périodes : les présocialismes, qui vont de la Révolution française de 1789 à la Commune de Paris en 1871 ; les socialismes de la maturité, qui s’élaborent à partir de cette date jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ; l’abandon du socialisme que l’on peut faire partir du congrès du SPD allemand à Bad Godesberg en 1959.

 A.- Les présocialismes (1789-1871)

Le socialisme, c’est d’abord une floraison éditoriale utopique dès le 16ème siècle (La cité du Soleil, Campanella). Ces livres traitent de la question sociale (surtout agraire puis ouvrière) ; du travail, qui tient une place centrale (il est considéré comme une valeur essentielle, l’oisiveté est condamnée) ; de l’organisation de la société, qui est basée sur la journée de travail ; de l’importance du communisme des biens mais aussi des femmes et des enfants (c’est la critique de la propriété privée) ; du lien entre utopie et ville (la cité idéale est une ville, il y a, de manière générale, un lien fort entre utopie et géographie).

Sans qu’ils se reconnaissent nécessairement dans ces appellations, on qualifie leurs auteurs de « socialistes utopiques », « socialistes libertaires » ou « socialistes associationistes ».

Ces socialistes dressent, en gros, le même constat : l’échec de la Révolution française ou son dévoiement et, en tout cas, son inachèvement. Observant l’immense misère sociale de l’époque, ils estiment : « Entre l’égalité considérée comme un fait et l’égalité considérée comme un principe, il y a autant de distance qu’entre la terre et le ciel ». Pendant l’Empire, ils n’hésitent pas à dénoncer courageusement la misère, au prix, pour certains d’entre eux, de nombreuses années de prison. Ils recherchent des alternatives, c’est la naissance d’une science sociale qui permettrait de comprendre ce qui se passe. L’originalité de leur pensée est qu’ils rejettent l’individualisme libéral comme le « collectivisme » : « Le socialisme absolu n’est pas moins abominable que l’individualisme absolu » (Pierre Leroux). Ils ne veulent pas revenir sur les acquis de l’individualisme, et ils refusent (Proudhon notamment) tout pouvoir imposé d’en haut. Ils accordent une large place à l’expérimentation, on dirait aujourd’hui aux pratiques « alternatives ». Ce qui compte pour eux, c’est l’homme individu, l’être social n’est pas encore perçu.

Ils estiment que le principe d’association, fondateur du lien social, doit se vivre au quotidien, dans toutes les activités de l’individu et notamment dans la sphère du travail. Pour eux, le pouvoir doit procéder de l’ensemble des associations de base qui s’associent elles-mêmes. Leur vision de la démocratie est de nature fédéraliste, ce principe ayant pour eux une portée universelle. Pour ces socialistes, il est clair que le principe d’association ne réussira que s’il s’impose au niveau mondial.

Ces socialismes utopiques et associationistes étaient également libertaires, c’est-à-dire constituant une des tendances de l’anarchie. Les libertaires prônent une société sans hiérarchie et sans autorité. Les institutions comme le capitalisme, la famille patriarcale, l’Église, l’État ou l’armée sont qualifiées d’autoritaires et contraires aux libertés individuelles. Les socialistes libertaires, selon les tendances, considèrent que la société anarchiste peut se construire par mutualisme, collectivisme, communisme, syndicalisme, mais aussi par « conseillisme » (ce sont des « conseils » ouvriers qui doivent diriger la révolution). L’abolition de la propriété et l’appropriation collective des moyens de production est un point essentiel de cette tendance libertaire.

L’ancêtre, celui duquel tout est parti en France, est Gracchus Babeuf (1760-1797). Pour lui, l’objectif d’ « égalité » doit être réalisé, il faut partager la propriété et les richesses :

  • « Il ne doit y avoir ni riches ni pauvres ».
  • « Le but de la révolution est de détruire l’inégalité et de rétablir le bonheur de tous ».
  • « La nature a donné à chaque homme un droit égal à la jouissance de tous les biens ».
  • « Il y a oppression quand l’un s’épuise par le travail et manque de tout, tandis que l’autre nage dans l’abondance sans rien faire ».

En 1790, dans le Cadastre perpétuel, il réclame une loi agraire confisquant les domaines seigneuriaux et permettant une exploitation individuelle des terres mises à la disposition de chaque paysan pour la durée de sa vie : « Il faut respecter la propriété ? Mais si, sur vingt-quatre millions d’hommes, il s’en trouve quinze qui n’aient aucune espèce de propriété, parce que les neuf millions restant n’ont point assez respecté leurs droits pour leur assurer même les moyens de conserver l’existence, il faut donc que les quinze millions se décident à périr de faim pour l’amour des neuf ? Il vaudrait mieux que la classe opulente s’exécute envers eux de bonne grâce que d’attendre leur désespoir ».

Claude-Henri de Saint-Simon (1760-1825), lui aussi, a laissé une trace immense dans la tradition socialiste. Pour lui, la noblesse, le clergé, les militaires, les propriétaires fonciers ne contribuent pas à la richesse de la nation, ce sont des oisifs, ils doivent céder la place aux scientifiques et aux industriels. Il distingue deux partis dans la société : le « parti antinational » que sont les « improductifs », et le « parti national » avec ceux qui exécutent des travaux d’une utilité directe à la société, ce sont les producteurs. L’Age d’or n’est pas derrière mais devant, c’est la foi dans l’avenir et dans le progrès en considérant que l’avenir est à la science et à l’industrie. La classe primordiale est la classe industrielle. Mais il pense les classes sociales en termes de complémentarité et non en termes de luttes, il manifeste un désintérêt total pour tout ce qui est politique et ne fait pas appel à la lutte.

Il existe quatre courants continuateurs de Saint-Simon :

  • les « religieux » qui ont transformé le saint-simonisme en religion (Enfantin) avec la création d’un monastère à Ménilmontant qui vire à la secte ;
  • les « technocrates » (industriels, banquiers, polytechniciens comme Olinda Rodrigues, les frères Pereire…) ;
  • les économistes et les sociologues, qui retiennent surtout les méthodes du saint-simonisme (Chaptal, Auguste Comte..) ;
  • les socialistes dont les socialistes chrétiens.

Etienne Cabet (1788-1856) fut probablement le premier communiste français. Il veut, lui aussi, réaliser l’égalité entre tous les hommes. Pour éliminer la source de tous les vices et de tous les crimes, il faut établir la communauté des biens conforme à la « loi naturelle ». La propriété n’est qu’une invention des hommes et c’est la propriété illimitée qui est la cause des grandes inégalités et des malheurs de l’humanité. Il faut donc appliquer le « message de Jésus-Christ » et des chrétiens des premiers siècles, prêchant la communauté qui supprime les jalousies et l’appât du gain. Il fonde en 1847 une « Icarie » (colonie égalitaire et communiste) au Texas, puis à Nauvoo dans l’Illinois. C’est l’échec, les règles de la vie communautaire sont trop strictes, l’environnement est hostile et contraignant. Dans son projet, il ignore la lutte des classes et la nécessaire organisation de la classe ouvrière.

Charles Fourier (1772-1837) est l’auteur de la phrase célèbre : « on est libre d’aller à l’Opéra, mais cela coute un écu ». c’est pourquoi il développe une réflexion autour de la liberté et du droit de se nourrir et de manger quand on a faim, ce qui nécessite le droit au travail sans lequel on est rien. Il veut l’harmonie sociale conformément au « plan divin ».

Selon Fourier, il faut organiser le monde en tenant compte des treize passions humaines : le gout, le toucher, la vue, l’ouïe, l’odorat, l’amitié, l’ambition, l’amour, le « familialisme », la « cabaliste » [goût de l’intrigue], la « papillonne » [goût du changement], la « composite » [plaisir des sens et de l’âme] et l’harmonique, qui peuvent donner huit cent dix caractères différents. Il faut alors composer des « phalanges » regroupant 810 hommes et 810 femmes pour constituer l’unité de vie, société idéale. Ceux-ci vivraient dans un « phalanstère », sorte de grand hôtel situé dans un domaine d’environ 400 hectares et comprenant un corps de ferme et des ateliers industriels assurant l’autosubsistance de la collectivité. Ce phalanstère constituerait une coopérative de production et de consommation, ayant la forme juridique d’une société par actions car chaque membre serait propriétaire d’une ou plusieurs actions. Les revenus seraient distribués à raison de 4/12 au capital, 5/12 au travail, 3/12 au talent. Fourier condamne l’athéisme et la socialisation de la propriété. Il voulait étendre les phalanstères à toute la société, passait des annonces dans les journaux pour recueillir des inscriptions, mais ce fut l’échec.

Le « familialisme » attache une grande importance à la famille en tant que valeur sociale. Il est issu de la « morale familiale » élaborée dès le premier christianisme qui a construit un système de règles de parenté : mariage par consentement mutuel ; liberté de tester ; interdiction de la répudiation des femmes stériles, des mariages consanguins, de la polygamie, du divorce… La gestion des affaires matrimoniales est passée peu à peu de l’Église à l’État, ce transfert s’accompagnant d’un changement de définition de la famille. Dès le XVIè siècle, les nouvelles dispositions visent à éviter toutes les formes de dilapidation du patrimoine : illégalité des mariages secrets ; publication des bans ; restriction des possibilités de séparation des époux ; interdiction des grossesses clandestines ; renforcement de l’indivision des successions…

L’État républicain va ensuite développer des politiques de reproduction en vue d’accroître la main d’œuvre et de fournir les armées : fécondité ; éducation ; hygiène ; socialisation au travail... Un familialisme d’État s’est mis peu à peu en place, en concurrence avec le familialisme d’Église, pendant la première moitié du XXe siècle : création de l’Institut national d’études démographiques (INED) ; de l’Union nationale des associations familiales (UNAF) ; des caisses d’allocations familiales ; du quotient familial ; mise en place du Haut Comité de la population et de la famille et d’un ministère portant le même intitulé.

Le familialisme est une conception générale du monde social, qui fait de la famille le principe de toute chose, fût-elle la chose publique. Le modèle de la famille que veulent imposer certaines associations familiales est celui des catégories sociales les plus élevées dont font partie leurs responsables : des industriels, des médecins, des enseignants et des notables catholiques de province. Ce modèle est celui de la famille de trois enfants dont la femme reste au foyer. L’effondrement des bases sociales du familialisme (déclin de la paysannerie et des entreprises familiales, accroissement de la scolarisation et du travail salarié des femmes) et la montée du mouvement féministe ont aujourd’hui remis en cause le modèle familialiste : contraception ; avortement ; divorce par consentement mutuel ; PACS ; adoption d’enfants par des couples homosexuels…

Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) est l’auteur de la célèbre formule : « La propriété c’est le vol ». Il est attiré par l’anarchie, système social sans autorité centrale, où les producteurs échangeraient entre eux les biens et les services au prix de revient, sans profit ni intérêt pour le capital. Cela conduirait à la fusion de la bourgeoisie et du prolétariat en une classe moyenne. Il est violemment hostile à l’action politique révolutionnaire et aux pouvoirs étatiques et centralisateurs, il défend l’idée d’une émancipation économique des ouvriers par l’association spontanée des travailleurs. Il prône une société de complète liberté, organisée d’une façon fédérative par les communes sur le plan politique, et composée sur le plan économique de groupements volontaires de travailleurs, égaux et solidaires, dégagés de la dictature des forces d’argent et de la tutelle de l’Etat. Il va influencer la Charte d’Amiens de 1906 adoptée par la CGT sur des bases anarcho-syndicalistes.

Il fait l’apologie du travail, est nostalgique de l’artisanat et fait la critique du machinisme et de la révolution industrielle car la machine élimine l’élément humain du travail. Il insiste plutôt sur l’outil, comme prolongement de l’homme. Il a une influence très forte dans les années 1850-1860.

Plusieurs courants politiques et sociaux naissent du proudhonisme :

  • La tradition coopérative et mutualiste (économie sociale).
  • La tradition syndicaliste avec la volonté des ouvriers syndiqués de faire eux-mêmes leurs propres affaires.
  • La critique de l’autorité et de l’Etat (tradition libertaire puis anarchiste).
  • La tradition socialiste, notamment dans le travaillisme anglais et le socialisme français (Sorel, Jaurès).
  • Le fédéralisme européen.
  • Une partie de l’extrême droite (maurrassisme, antisémitisme).

Auguste Blanqui (1805-1881) considère comme irréductibles les oppositions de classes entre le prolétariat et la bourgeoisie. La révolution n’est possible que s’il existe un noyau de révolutionnaires « professionnels », organisés d’une façon quasi militaire et montrant la voie au peuple par leur audace et leurs initiatives. Pour établir une société sans classes, il faut que les ouvriers s’emparent de l’appareil d’État et exercent pendant un temps une dictature révolutionnaire. C’est la prise du pouvoir par des minorités agissantes, une conception de l’action révolutionnaire basée sur le coup de main d’une poignée d’hommes décidés, jouant un rôle de détonateur. Il est spontanéiste, n’a pas d’idées très claires sur la société qu’il souhaite.

Louis Blanc (1811-1882) est un des « pères fondateurs » des socialismes, il va assurer la transition entre les socialismes utopiques et les socialismes de la maturité. Il condamne la « concurrence assassine » et propose une nouvelle organisation du travail fondée sur l’association ouvrière. Pour lui, l’Etat doit avoir un rôle actif dans la réforme sociale : aider financièrement à la constitution d’ « ateliers sociaux », où les salaires seraient égaux, les dirigeants élus, et les bénéfices affectés à l’investissement, à l’aide aux malades et aux vieillards, à l’augmentation des salaires. Grace à leur « supériorité », ces « ateliers sociaux » devraient progressivement s’imposer et se substituer pacifiquement aux ateliers privés. En outre, l’Etat devrait prendre le contrôle des banques, des chemins de fer et des grandes usines, sans toutefois chercher à tout régenter dans la vie économique. Il est le père de l’ « économie mixte », dont le secteur privé serait constitué par des associations libres de producteurs maitres de leur outil de travail.

Défaits par les évolutions sectaires qu’ils ont suivies et l’échec de leurs expériences, mais aussi par le marxisme, les socialismes associationnistes, utopiques et libertaires n’ont jamais réussi à s’imposer sur la scène politique. Il leur a été reproché leurs conceptions fondées sur l’idéal sentimental d’une cité construite comme une épure, par la seule imagination. Si leurs conceptions sont généreuses, elles sont jugées platoniciennes et puériles. Les premiers théoriciens socialistes manifestent en effet une grande imagination, leurs idées sont surtout des jugements moraux dont l’influence dans les milieux populaires reste marginale.

Les critiques qui leur sont faites ont un double aspect : ces socialismes correspondent aux besoins du prolétariat, mais ils sont aussi des solutions chimériques où les plans d’un individu et l’appel à la sollicitude des puissants et des possédants suppléent à une action de masse encore inconcevable. Ce double aspect correspond à l’état encore embryonnaire de la classe ouvrière. Cette description fantasmatique de la société future faite par des maitres-à-penser, à une époque où le prolétariat est encore parfaitement embryonnaire et où il se fait encore lui-même une représentation fantasmatique de sa propre situation, naît de sa première aspiration instinctive à une transformation générale de la société.

Proudhon est le premier à attaquer l’Icarie de Cabet, et du même coup toutes les utopies dont il dénonce le caractère limité et l’esprit totalitaire : « les sectes socialistes, qui, au lieu de prendre pour base et point de départ des nouvelles institutions, la liberté individuelle, absolue, progressive, ramènent tout à l’intérêt collectif, à l’autorité collective, à l’État ». Pour Marx, les socialistes « utopistes » rejoignent donc les socialistes « réactionnaires et conservateurs » : « ils rejettent toute action politique, notamment toute action révolutionnaire ».

 B.- Les socialismes de la maturité

Les socialismes de la première époque, comme ceux qui se développent ensuite, le font au rythme des luttes ouvrières. Peu à peu la solidarité ouvrière prend corps et diminue la concurrence entre ouvriers. Mais l’individualisme ouvrier est une réalité très présente sur le marché du travail. Les objectifs des premières luttes portent sur les salaires, les conditions de travail. C’est la période du « luddisme » de casse des machines, la distinction n’est pas encore faite entre les machines et l’utilisation capitaliste des machines.

La première vague de grèves a lieu en 1817 contre la vie chère ; puis viennent les années 1827-1832 et les canuts lyonnais. Une très grande vague de grèves a lieu en 1839-1840, avec la première grève générale à Paris qui touche presque toutes les professions.

L’échec des socialismes précédents, qui n’ont pu se réaliser nulle part, va être analysé et susciter de nouvelles réflexions aboutissant à des socialismes de la maturité. Ce processus, qui va de Marx en passant par Guesde et Jaurès, la Ie et la IIe Internationale, la IIIe Internationale communiste, va s’interrompre à Bad Godesberg.

Pour Karl Marx (1818-1883), en février 1848, dans le Manifeste du parti communiste, « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte des classes ». Son objectif est la « conquête du pouvoir politique ». Elle permettra d’abolir la propriété privée du capital pour le transformer en « propriété commune appartenant à tous les membres de la société ». Ainsi sera supprimée « l’exploitation de l’homme par l’homme ». Mais pour cela il faut la révolution. Les « micro-expériences », « phalanstères isolés », les « colonies de l’intérieur » ne peuvent qu’échouer car ils ne détruisent ni les lois du capitalisme, ni la suprématie économique et politique de la classe bourgeoise. Pour briser celle-ci, le prolétariat doit chercher à obtenir « la suprématie politique pour arracher petit à petit tout le capital à la bourgeoisie, pour centraliser tous les instruments de production entre les mains de l’Etat, c’est-à-dire du prolétariat organisé en classe dominante ».

Il est favorable à l’expropriation des propriétaires fonciers, à l’impôt progressif, à l’abolition de l’héritage, à la centralisation du crédit et des moyens de transport entre les mains de l’Etat, à la multiplication des manufactures nationales, au défrichement planifié des terres incultes, au travail obligatoire pour tous… Ce nouveau système ne pourra supprimer la propriété privée des moyens de production, et donc l’exploitation d’une classe par l’autre, que si les prolétaires prennent conscience de leur exploitation, de la nécessité d’être unis, et de s’organiser afin de s’emparer du pouvoir d’Etat. Ils devront alors imposer un diktat à l’ancienne classe dominante et mettre en place de nouveaux rapports sociaux.

Après 1848, le combat pour la République, contre la monarchie et le second Empire, se conjugue avec la lutte contre les nouvelles conditions de travail engendrées par la révolution industrielle. Marx et Engels proposent alors de rompre avec le « socialisme utopique » et de passer au « socialisme scientifique » qui doit permettre, selon eux, de dégager l’exigence du socialisme des lois mêmes du développement du capitalisme. Marx fonde alors le « matérialisme historique » qui se veut le science de l’Histoire : la base matérielle est à la source de l’Histoire, ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie sociale qui détermine la conscience. Il fonde aussi le « matérialisme dialectique » qui est un mode de pensée sans véritable définition, partant de la complexité du réel pour identifier ses contradictions, agir sur elles afin d’aboutir à une nouvelle réalité contradictoire, chaque « chose » étant contradictoire en son essence.

Les contestations des analyses de Marx sont à la hauteur de son ambition. Elles portent sur sa théorie et sur l’usage qu’en ont fait ses disciples. Sa théorie est critiquée sur de nombreux points : prétention scientifique qui porte en elle le ferment du totalitarisme observé dans les sociétés de type soviétique (le soviétisme était dans Marx) ; déterminisme économique qui pense mécaniquement le passage du capitalisme au socialisme ; pratique autoritaire dans l’Internationale qui va elle aussi influencer les partis communistes. Quant aux Disciples de Marx, il leur est souvent reproché leur dogmatisme et leur incapacité à utiliser correctement l’outil d’analyse qu’est le marxisme, en le transformant en catéchisme et en mythifiant par exemple la classe ouvrière.

L’Association internationale des travailleurs (AIT - Ière Internationale) est fondée à Londres en septembre 1864. L’Association se donne pour objectif de coordonner les luttes syndicales et populaires de tous les pays. Elle est un point central de communication et de coopération, ce n’est rien d’autre qu’un « lieu » sans obligations contraignantes. Elle comprend un comité central et des sections nationales. Mais son succès est limité puisqu’elle ne rassemble que quelques milliers d’adhérents en Europe.

C’est Marx, contre son gré, qui rédige ses statuts : « Considérant que l’émancipation de la classe ouvrière doit être l’œuvre de la classe ouvrière elle-même [...]. Que l’émancipation économique de la classe ouvrière est par conséquent le grand but, auquel tout mouvement politique est subordonné comme un moyen. Que l’émancipation du travail est un problème qui n’est ni local, ni national mais social, embrassant tous les pays dans lesquels existent la société moderne et dépend pour sa solution de l’action solidaire, pratique et théorique des pays les plus avancés. Que le présent réveil des classes ouvrières dans les nations les plus industrielles d’Europe, s’il fait naître de nouveaux espoirs, doit servir d’avertissement solennel pour ne pas retomber dans les vieilles erreurs et réclame l’entente immédiate des mouvements encore isolés ».

Des divergences profondes se manifestent dès la création de l’Internationale, entre ceux qui sont nostalgiques des insurrections républicaines des décennies précédentes ; des syndicalistes anglais qui veulent assurer la solidarité internationale des ouvriers en cas de grève dans un pays ; les proudhoniens français et les anarchistes de Bakounine qui veulent mettre sur pied des coopératives ouvrières, prônent l’extension du mutuellisme parce que pour eux, clé de l’émancipation ouvrière, il faut l’organisation d’un système de crédit mutuel et gratuit et qui s’opposent à l’idée de grève générale et à la révolution, ils sont pour l’aménagement de la société existante ; Marx et ses amis qui prônent la lutte des classes.

Peu à peu les idées de Marx gagnent néanmoins la bataille et l’Internationale se prononce pour l’appropriation collective du sol, des mines, de moyens de transport et des grands moyens de production.

La Ière Internationale ne se relèvera cependant pas de la menace de guerre en 1866 entre l’Allemagne et l’Autriche, et surtout en 1870-1871 de la guerre entre la France et l’Allemagne. La situation révèle l’absence de véritable sentiment de solidarité entre les travailleurs des différents pays. L’Internationale se transporte alors aux Etats-Unis et y survit jusqu’en 1876 après avoir exclu les anarchistes de Bakounine en 1872.

Jules Guesde (1845-1922) est le premier marxiste français, il fonde le premier journal marxiste français, hebdomadaire (L’Égalité), qui va paraître de 1877 à 1883. Il est aussi le père fondateur du premier parti ouvrier français qui se crée au congrès de Marseille, en octobre 1879 (Parti ouvrier français). Le congrès se proclame « congrès ouvrier socialiste » et adopte la déclaration suivante : « l’appropriation collective de tous les instruments de travail et forces de production doit être poursuivie par tous les moyens possibles ». Le POF se veut d’un type nouveau pour être « l’instructeur et le recruteur » du socialisme révolutionnaire, ce qui suppose journaux, brochures, meetings, les « agglomérations » de base se fédèrent, un conseil national stable est responsable devant le congrès. Les guesdistes sont convaincus de la nécessaire supériorité du parti sur les syndicats, au point de faire de la Fédération nationale des syndicats qu’ils contrôlent entre 1886 et 1894 un organisme subordonné, voué au corporatisme.

L’implantation dans le Nord est à forte composition ouvrière (métallurgie, verrerie, textile, peu dans les houillères), elle progresse dans une population dépourvue souvent de vieilles traditions démocratiques et qui apparaît d’emblée comme l’organisateur de la lutte des classes. Dans le Midi, le guesdisme prend le relais d’un radicalisme décevant et dont les cadres appartiennent souvent à la petite, voire à la moyenne bourgeoisie. Le guesdisme, dans les années 1890, a été l’organisateur des premières journées du 1er-Mai. Mais il n’a pas réussi à mobiliser la classe ouvrière pour d’importantes réformes, il n’a que tardivement participé à l’affaire Dreyfus, il n’est pas parvenu à entraîner dans l’action la paysannerie pauvre.

La sclérose s’est emparée du guesdisme : divorce entre le verbe, resté révolutionnaire, et la pratique devenue bien souvent réformiste. La guerre, la révolution russe, la fondation du Parti communiste français sont autant d’évènements incompris par Jules Guesde. Totalement rallié à l’Union sacrée, il ne participe pas au Congrès de Tours en 1920, il y cautionne le courant favorable au maintien de la « vieille maison » contre la création du Parti communiste.

Jean Jaurès (1859-1914), avec Marx pour les communistes, est la figure la plus sacrée de l’histoire et de la mémoire des socialistes français. Jaurès, à la tête du Parti socialiste français avec Edouard Vaillant, représente un courant bourgeois et pragmatique. Soucieux d’affermir la République, Jaurès est l’un des pères de la loi de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Auparavant, il a joué un rôle fondamental dans l’Affaire Dreyfus.

Il est pour la prise du pouvoir pacifique, et critique l’utopie révolutionnaire des marxistes. On lui reproche d’être naïf en croyant que les classes privilégiées allaient accepter de perdre leurs privilèges sans réagir. Jaurès lutte pour l’unité de la famille socialiste. Il lutte aussi contre la loi des trois ans (trois ans de service militaire) et milite contre l’impérialisme français qui met la paix de l’Europe en danger. Il devient dès lors l’homme à abattre pour les nationalistes. Il est assassiné le 31 juillet 1914 au Café du Croissant, à Paris, par un nationaliste.

La IIe Internationale est créée en 1889 par Jules Guesde et Paul Lafargue. Après la mort d’Engels en 1895, elle abandonne l’esprit révolutionnaire et pratique la « collaboration de classe ».

La question coloniale va diviser l’Internationale, notamment à Stuttgart en 1907. Certains partis socialistes sont favorables au colonialisme, car il serait un élément de la mission civilisatrice du socialisme. Ces partis s’engagent alors dans la défense de la colonisation. D’autres partis socialistes ont une position « centriste », ils reconnaissent des aspects positifs à la colonisation, mais veulent préparer l’émancipation progressive des colonisés. D’autres partis socialistes, enfin, ont une position clairement anti-impérialiste. C’est cette dernière position qui est adoptée par l’Internationale en 1907, mais près de la moitié des délégué est contre.

La question de la guerre va également diviser les socialistes car la menace se précise au début du siècle. L’Internationale considère la guerre comme inhérente au capitalisme, elle y est donc hostile. En 1904 à Amsterdam, une opposition franco-allemande apparaît sur la question de la grève générale contre la guerre, la France est pour, l’Allemagne est contre. En 1907 à Stuttgart, trois motions sont adoptées : une proposée par les Français qui prône l’insurrection armée et la grève générale ; une autre par Jaurès qui préconise la même chose mais de façon plus modérée ; une autre par les Allemands, sans aucune directive. Le texte final est un compromis qui n’envisage ni la guerre, ni l’insurrection.

En 1912 à Bâle, alors que la guerre menace, la IIe Internationale adopte un manifeste qui prend en compte les luttes ouvrières, mais qui n’est suivi d’aucun effet : c’est la faillite de la IIe Internationale.

Du coup, en 1914, l’Internationale est gravement en crise, elle échoue à empêcher la guerre.

Les 15-17 juillet 1914, au congrès de la SFIO, Jaurès adopte des positions d’extrême gauche, en rejoignant celles de la CGT, favorable à la grève générale. De son côté, le SPD allemand veut faire échec à la grève générale et développe l’idée selon laquelle cette guerre va se mener contre le tsarisme et le despotisme. Le 2 août, c’est la fin des grèves en cours décidée par les syndicalistes allemands ; le 3 août, une large majorité du groupe socialiste décide de voter les crédits de guerre le lendemain.

C’est finalement le ralliement des socialistes aux gouvernements de guerre. Ce sera donc la guerre du « droit des nations » qui va justifier l’ « Union sacrée » (ralliement des partis socialistes à leur gouvernement en guerre). En Angleterre les socialistes soutiennent le gouvernement. En Belgique le parti socialiste est le premier à autoriser l’un de ses membres à participer au gouvernement (Vandervelde). En France, le 28 août 1914, la SFIO autorise 2 socialistes à entrer dans le gouvernement Viviani (Guesde et Sembat). L’objectif des partis socialistes est la lutte contre le « despotisme », l’appel à l’unité nationale et à la mobilisation totale pour la guerre.

Mais un courant hostile à la guerre se développe. La conférence de Zimmerwald, sur l’initiative de socialistes des pays neutres (Italie, Suisse), rassemble des représentants de partis socialistes d’une dizaine de pays. La délégation russe comprend Lénine et Trotski. Le but de cette conférence est de condamner l’Union sacrée. La gauche zimmerwaldienne est représentée par Lénine, elle pense qu’il sera plus facile de déclencher une révolution que de faire la paix. Il veut donc transformer cette guerre impérialiste en une guerre civile et est donc favorable à la constitution d’une 3ème Internationale en y excluant les Unions sacrées.

La révolution bolchevique, liée à la guerre de 14-18, aura des effets considérables. La Révolution de février 1917 renverse le tsarisme ; la Révolution d’octobre 1917 voit la prise de pouvoir des bolcheviks. La lassitude de la guerre est générale en Europe (développement des mutineries), ce climat renforce le courant révolutionnaire.

Les socialistes européens sont enthousiasmés par la révolution de février car leur ennemi était le tsar, justifiant ainsi la politique d’Union sacrée. Mais la révolution d’octobre les divise. Les minoritaires sont pour car ils voient un modèle à suivre, les Soviets étant une nouvelle organisation politique. Les majoritaires ne sont pas emballés car ils savent que les bolcheviks vont demander la paix et donc que l’effort de guerre allemand se tournera alors vers l’ouest, ce qui ferait craindre une défaite de la France.

En Grande-Bretagne les pacifistes sont restés très minoritaires, la révolution bolchevique est donc rejetée massivement par le Labour. En France, les minoritaires deviennent majoritaires dans le parti socialiste lors du congrès de Paris, en octobre 1918. En Italie le bolchevisme a un grand écho car le parti socialiste italien, neutraliste, n’a jamais été très favorable à l’Union sacrée. En Autriche le congrès de la social-démocratie autrichienne d’octobre 1917 voit se constituer une minorité favorable à la dissolution de l’empire austro-hongrois, avec le développement de partis séparatistes. En Allemagne, la révolution d’octobre enthousiasme les révolutionnaires de l’aile gauche (socialistes, syndicalistes, ouvriers, marine…) qui se livrent à des mutineries, des manifestations… L’aile gauche est débordée par les mouvements révolutionnaires de 1918 dans la flotte, à Munich, la révolution à Berlin qui aboutit à la proclamation de la république le 9 novembre 1918.

C’est finalement la création de la IIIème Internationale en mars 1919 car Lénine ne pensait pas que la révolution pouvait se faire dans un seul pays. Trente pays y participent. Elle sera dissoute en 1943 pour des raisons stratégiques et tactiques. Sur le plan stratégique, l’URSS ne veut pas créer de difficulté »s avec les Alliés au moment où la fin de la Seconde Guerre mondiale approche. La dissolution de la IIIe Internationale devrait les rassurer. Sur le plan tactique, la force grandissante de plusieurs partis communistes laissait envisager leur participation au pouvoir dans certains pays. Inutile, dans ces conditions, d’inquiéter leurs alliés potentiels en donnant l’impression qu’ils étaient les « agents de Moscou ».

En septembre 1947, neuf partis communistes d’Europe (Bulgarie, France, Hongrie, Italie, Pologne, Roumanie, Tchécoslovaquie, URSS, Yougoslavie) créent un « Bureau d’information des partis communistes », le « Kominform ». Il sera démantelé en 1956 lors de la « révélation » des crimes de Staline par le secrétaire général du Parti communiste de l’Union soviétique, Nikita Khrouchtchev, lors du XXe congrès de ce parti. Les dirigeants communistes français mentiront effrontément en niant pendant des années l’existence de ce rapport.

Le congrès de Tours de la SFIO, en décembre 1920, survient après la trahison des socialistes majoritaires qui ont participé à l’Union sacrée pendant la guerre, la révolution russe de 1917, la fondation de la troisième internationale par Lénine, l’échec électoral de 1919 (chambre « bleu horizon ») et l’échec syndical des grandes grèves de 1920. L’ordre du jour du congrès porte sur l’adhésion à la IIIe Internationale et à ses « 21 conditions ». La crainte de retomber dans les erreurs opportunistes la fera tomber dans d’autres erreurs, dont le sectarisme et le soutien inconditionnel à l’URSS, puisque que le Parti communiste de l’Union soviétique, en, réalité, la contrôle.

Pour adhérer à la IIIe Internationale il fallait accepter, entre autres :

  • La confirmation par le Congrès international ou le comité exécutif des programmes des partis affiliés à l’Internationale.
  • La soumission obligatoire de tous les partis de l’Internationale communiste à toutes les décisions des congrès de l’Internationale communiste et celles du comité exécutif.
  • L’obligation pour tous les partis de créer parallèlement à l’organisation légale, un organisme clandestin, capable de passer à l’action au moment de la révolution.

Le Congrès, par 3 208 mandats contre 1 022, décide d’adhérer à la IIIe Internationale. La SFIO devient, avec une majorité de 75 %, la Section française de l’Internationale communiste (SFIC). Cette fracture entre communistes et socialistes se retrouve sur le terrain syndical avec la cassure entre la CGT (proche de la SFIO) et la CGT-U (dite « unitaire », liée au PCF).

Léon Blum prend la tête du courant minoritaire qui choisit de rester dans « la vieille maison », voyant dans le choix du communisme une erreur politique. Il faudra attendre 1934, près de quinze ans plus tard, pour voir s’esquisser devant la menace fasciste un premier rapprochement entre socialistes et communistes, deux ans avant le Front populaire.

Cette phase des socialismes de la maturité prend fin aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, quand des programmes de gauche très avancés sont mis en œuvre dans les pays d’Europe libérés des nazis.

 C.- L’abandon des socialismes à partir du congrès du SPD allemand à Bad Godesberg

La pensée socialiste est en panne. On peut l’expliquer par la guerre froide et l’attitude des partis communistes qui affichent une défense inconditionnelle de l’URSS, puis par la révolution conservatrice du tournant des années 70 et 80 qui submerge la gauche. Mais on peut aussi l’expliquer par le sentiment qu’ont les dirigeants socialistes et communistes de la diminution du rôle de la classe ouvrière. Une proportion moindre d’ouvriers dans la population, qui en outre n’exerceraient plus leur rôle « dirigeant ». Dès lors il n’existerait plus de classes sociales intéressées à un changement radical et aptes à le conduire. Les partis socialistes renoncent donc à l’union avec les communistes et jouent leur carte personnelle afin de regagner le terrain perdu. De leur côté des partis communistes se sabordent, d’autres deviennent socialistes, d’autres encore s’adossent à des partis socialistes en menant une politique de « niche », comme l’on dit en marketing. Seules des opportunités électorales sont saisies à tel ou tel moment, comme en France en 1981.

Le point de départ de cette déchéance est le congrès du SPD allemand à Bad Godesberg en 1959. La glissade est ensuite régulière, passant par le retournement politique de 82-83 en France, le « Manifeste » Blair-Schröder et les récents congrès du Parti communiste français.

Le Congrès de Bad Godesberg (1959) marque un tournant aussi important que le congrès de Tours en 1920. C’est en effet lors de ce congrès que les sociaux-démocrates allemands ont décidé d’abandonner toute référence au marxisme en renonçant à deux points clés de leur doctrine : l’ « étatisation » des moyens de production et la lutte des classes. Le SPD abandonne aussi sa référence et au socialisme, et opte pour un projet d’une société sociale-démocrate. La nouvelle idéologie du parti s’oriente vers « l’éthique chrétienne, l’humanisme et la philosophie classique ». Le parti se veut, à partir de cette date, non plus un parti ouvrier mais un parti du peuple. Il développe l’idée d’économie sociale de marché. Et pour parachever cette évolution, d’une manière symbolique, la couleur rouge du drapeau est remplacée par la couleur bleue, le rouge étant trop marqué à gauche.

Le SPD venait de connaître une sévère défaite électorale en 1957. Il considérait qu’il devait se transformer pour espérer représenter une alternative crédible à la CDU (l’Union chrétienne démocrate) de Konrad Adenauer, alors incarnation du renouveau de l’Allemagne démocratique.

Ce processus de désagrégation de la pensée socialiste s’est poursuivi après la victoire électorale de la gauche en France en mai 1981. Une vraie politique de gauche, néanmoins modérée, avait pourtant été mise en œuvre pendant quelques mois. Elle est ensuite remplacée par une politique de rigueur alignée sur les principes néolibéraux qui viennent de triompher aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Le PS français, depuis, fonctionne toujours dans ce schéma intellectuel.

Le refus d’ « aller plus loin » en 1983, et même de défendre, par la suite, la justesse de la politique mise en œuvre en 1981-1982, l’incapacité à surmonter le problème du chômage, à relancer la machine économique et à susciter l’espoir dans une vie meilleure, ont contribué à discréditer le socialisme comme modèle social.

Autre évolution majeure : la Troisième voie. C’est en 1998 que Anthony Giddens, conseiller de Tony Blair, publie The Third Way : the renewal of social democracy (Cambridge, Polity Press, 1998). Peu de temps après, le 8 juin 1999, Tony Blair, Premier ministre britannique, et Gerhard Schröder, Chancelier allemand, publiaient un « Manifeste » s’en inspirant et intitulé « La Troisième voie - Le Nouveau Centre ». Ce texte résume l’évolution de la pensée des partis sociaux-démocrates depuis le congrès de Bad Godesberg, en intégrant la dimension de la mondialisation. Il a le mérite de dire clairement que désormais ces partis se revendiquent du social-libéralisme. Le Parti socialiste français ne s’est pas associé à cette initiative, mais la campagne de Ségolène Royal, pour ne prendre que cet exemple, y a puisé ses sources : un peu de gentillesse sociale, et encore ; un peu d’huile de noix dans les rouages ; et des miettes de pain béni pour les déshérités.

La Troisième voie est d’abord une posture qui consiste à se positionner entre la droite dure incarnée par Thatcher et l’héritage socialiste du parti travailliste, jugé sympathique mais archaïque et inadapté aux transformations sociales (il n’y a plus de classe ouvrière mais des minorités) et techniques (Internet, ordinateurs…). Le monde moderne serait caractérisé par le développement des nouvelles technologies, l’ « économie du savoir » imposerait formation, flexibilité (l’emploi à vie serait définitivement mort) et innovations que doit encourager l’Etat sans se substituer aux entreprises.

Le Manifeste Blair-Schröder affirme leur adhésion aux principes « d’une économie de marché » opposée à la « société de marché ». Ils estiment que l’aptitude des gouvernements à orienter l’économie de façon à garantir la croissance et l’emploi a été « surestimée ». En revanche, « le rôle que joue l’entreprise individuelle et commerciale dans la création de richesses a été sous-estimée. L’on a trop mis l’accent sur les points faibles des marchés et sous-estimé leurs vertus ».

C’est ainsi que Blair et Schröder prétendent ne pas avoir rompu avec les fins que se fixait l’ancienne social-démocratie, mais « seulement » avec les moyens. S’il est clair que les moyens ne sont plus aujourd’hui ceux que la tradition socialiste retenait auparavant, les fins, en réalité, pour Blair et Schröder, elles aussi ont changé. D’ailleurs, comment séparer radicalement l’un de l’autre ? Désormais, les fins consistent simplement à « minimiser les risques et maximiser les chances », ce qui n’est rien d’autre qu’un classique programme néolibéral. Il n’y a plus de transformation sociale à l’horizon, mais simplement une adaptation aux contraintes de la mondialisation. Et ceci vaut pour chaque individu pris séparément comme pour la société dans son ensemble (n’est-elle pas elle-même qu’une somme d’individus ?).

Le point de départ de la Troisième voie consiste à sortir de la politique, à organiser une dépolitisation de masse. Tout débat devient inutile. Comme les fins sont supposées les mêmes qu’auparavant : nobles et justes car supposées « progressistes », elles sont partagées par tous à gauche. Le débat sur les fins est donc inutile car celui qui veut en débattre est forcément de droite. Quant aux moyens, ils sont évidemment les meilleurs possibles. L’action publique devient une ingénierie sociale, un bon homme politique devient un bon technocrate s’appuyant sur les best practices. La Troisième voie implique la mort de la politique, comme le reconnaissent Blair et Schröder eux-mêmes dans leur Manifeste : « La plupart des gens ont depuis longtemps abandonné toute vision du monde fondée sur le clivage entre les dogmes de la gauche et la droite. C’est à eux que les sociaux-démocrates doivent être en mesure de s’adresser ».

Quant au programme économique et social de la Troisième voie, il n’est rien d’autre que du social-libéralisme, avec l’arrière-fond républicain en moins. Il repose sur deux éléments : une critique de l’ « interventionnisme » et de la redistribution ; une apologie des « forces du marché ». Pour Blair et Schröder, en effet, le marché est premier. C’est lui qui est supposé organiser au mieux la société. L’Etat ne vient qu’après, et encore, il n’est là que pour pallier les quelques « défaillances » du marché en aidant les pauvres à trouver du travail et à se soigner pour moins cher. Blair et Schröder écrivent ainsi : « La dépense publique a atteint, par rapport au revenu national, des niveaux qui sont proches de l’inacceptable. L’adoption de limites en matière d’imposition et de dépense oblige le secteur public à se moderniser de façon radicale et amène les services publics à adopter des réformes visant à assurer une meilleure gestion des fonds ».

Quand l’Etat intervient, il ne doit donc pas le faire directement car il serait lui-même peu efficace, les fonctionnaires étant trop payés et ne travaillant pas assez parce qu’on ne peut pas les licencier, l’individualisation des salaires, qui pourrait les stimuler, est mal acceptée. Dans les cas où le marché ne fonctionne pas très bien, l’Etat doit déléguer à un tiers (entreprise, association, organisation privée quelconque) une mission particulière sur la base d’un cahier des charges.

Alors que la gauche se serait longtemps contentée d’agir sur la demande (augmenter le pouvoir d’achat), le Manifeste Blair-Schröder en appelle à stimuler l’offre (améliorer la « compétitivité » des entreprises) pour faire face aux causes structurelles du chômage, le tout sans mettre en cause l’existence d’inégalités, rendues acceptables par l’égalité des chances : « L’on a parfois confondu justice sociale et égalité des revenus. De ce fait, l’effort et le sens des responsabilités n’étaient pas suffisamment récompensés, et la social-démocratie était associée au conformisme et à la médiocrité au lieu d’incarner l’exaltation de la créativité, de la diversité et de l’excellence. Des coûts toujours plus élevés venaient grever le travail […]. Par le passé, les sociaux-démocrates étaient associés à une forte pression fiscale, pesant en particulier sur les entreprises. Les sociaux-démocrates admettent aujourd’hui que si les circonstances le permettent, les réformes fiscales et la baisse de l’impôt peuvent jouer un rôle primordial […]. Par exemple, la baisse de l’impôt sur les sociétés accroît la rentabilité et incite à investir d’avantage. L’augmentation de l’investissement entraîne celle de l’activité économique et accroît la capacité de production. Elle permet d’enclencher la spirale de la croissance et d’accroître les ressources dont les pouvoirs publics disposent pour réaliser les objectifs sociaux ».

Concernant les chômeurs, Blair et Schröder considèrent qu’ils sont responsables de leur situation : ils ne veulent pas travailler parce que le welfare est trop généreux avec eux : « Un système de protection sociale qui limite la capacité d’un individu à trouver un emploi doit être réformé. Les sociaux-démocrates veulent transformer le filet de sécurité des acquis sociaux en tremplin vers la responsabilité individuelle […]. Il ne suffit pas de fournir aux individus les qualifications professionnelles et les capacités leur permettant de rejoindre le monde du travail. Il faut que le système d’impôts et de prestations sociales garantisse qu’il est de leur intérêt de travailler ».

Les travailleurs ne seraient donc pas assez « incités ». Pour réduire le chômage, il faudrait donc réduire le coût du travail et les indemnisations. Ainsi, les chômeurs accepteront enfin des emplois à salaires très bas que le Manifeste Blair-Schröder invite à augmenter en réduisant le coût de la main-d’œuvre non-qualifiée par des baisses de cotisations sociales. Blair considère qu’il faut des « investissements en capital humain » pour pouvoir s’adapter aux nouvelles technologies. Cette notion, « inventée » par le prix Nobel Gary Becker de la droitière université de Chicago (mais fallait-il être prix Nobel pour faire cette « découverte » ?), soutient que l’opposition entre capital et travail n’existe pas vraiment puisque chaque travailleur dispose d’un « capital humain ». Ainsi, chaque travailleur est en fait un petit capitaliste qui s’ignore. Un pauvre est un individu qui n’a pas assez accumulé de capital humain, il faut donc octroyer des prêts bancaires à ceux qui veulent faire des études pour accumuler du capital.

Telle est l’égalité des chances selon la Troisième voie : ceux qui n’ont pas de capital humain et qui n’entreprennent pas d’études révèlent alors leur préférence pour la pauvreté. Tout est affaire de goûts individuels et de libre choix. Les fondements du chômage comme de la pauvreté, voire de la délinquance, ne sont donc pas à rechercher dans le fonctionnement de la société mais dans chaque individu.

Giddens résume bien la Troisième voie : « La troisième voie est avant tout une tentative de développer une philosophie politique de centre gauche qui réponde aux grands changements qui transforment le monde. Nous savons que ces changements sont aujourd’hui la globalisation, l’essor de la nouvelle économie de la connaissance et les changements dans les vies personnelles des gens. Nous savons aussi que les formes classiques de politique de centre gauche et leurs institutions ne fonctionnent pas efficacement dans ce monde en émergence. La politique de la Troisième Voie se tient en continuité avec le développement de long terme de la pensée social-démocrate et aussi avec plusieurs périodes de révisionnisme social-démocrate. Aujourd’hui, nous essayons de construire une société décente autour d’une économie de marché qui fonctionne bien, où l’économie de marché elle-même est transformée par ces forces ».

Il n’y a donc plus aucune volonté de transformation sociale, la plus minime soit elle. La logique de l’adaptation au changement est théorisée comme le moyen de changer, on ne sait trop comment, le système lui-même. Ce n’est plus la société qu’il convient de changer en vue d’un projet d’émancipation sociale mais l’inverse : le mouvement « spontané » du marché nous dit quelle politique il faut suivre.

La raison d’un tel revirement ? Giddens le justifie comme suit : « Avec l’effondrement radical de la classe laborieuse, environ 16 % seulement de la population travaille en col bleu en usine dans ce pays. Vous devez répondre à de tels changements et créer une nouvelle coalition sur laquelle vous appuyer ».

Au total, c’est la croyance dans la disparition de classes sociales intéressées à un profond changement de société qui conduit la social-démocratie à ces renoncements. Il en va de même pour de nombreux partis communistes, notamment le PCF.

Lors de l’Assemblée extraordinaire du PCF à la Grande Arche de la Défense en décembre 2007, de nombreuses critiques ont été formulées par des adhérents de ce parti. Certains ont dénoncé la direction de leur parti qui voudrait la « dissolution » du Parti car elle considère la « forme parti dépassée ». Ces adhérents estiment qu’il s’agit d’une « tendance liquidationniste », et que les causes du déclin du PCF ne sont pas à rechercher « en dehors du Parti », comme des « mutations sociologiques », mais que les causes sont « internes », et la principale tient au caractère « réformiste » du « programme actuel du Parti ». Ce programme aurait été « vidé de toute mesure susceptible de remettre en cause la propriété capitaliste des banques, des grands groupes industriels et de l’économie en général ». Il ne contiendrait « presque aucune nationalisation ». Ce « réformisme antilibéral » constituerait un « abandon du socialisme » et un « ralliement à l’économie de marché », c’est-à-dire au capitalisme »…

L’histoire a montré que les communistes avaient raison de dénoncer les « trahisons » des partis sociaux-démocrates ; et l’histoire a aussi montré que les sociaux-démocrates avaient raison de dénoncer les dictatures policières des pays communistes.

 II.- LES « INVARIANTS » DES SOCIALISMES JUSTIFIENT UN SOCIALISME DU XXIE SIECLE

Le terme « socialisme » apparaît durant les années 1830 en Grande-Bretagne et en France, définissant un « système d’harmonie et de coopération mutuelle », pour s’opposer à la société individualiste où règnent la concurrence et l’argent. Dès 1831, les saint-simoniens avaient utilisé le terme « socialiser » à propos de la propriété, au sens de rendre public. En 1832, le docteur Guépin publie un Traité d’économie sociale où il parle de « socialiser la propriété foncière qui a un caractère féodal », ainsi que « les moyens de communication et de distribution des produits, les titres de crédit et les banques ».

A l’instar du système capitaliste, le socialisme possède des « invariants », c’est-à-dire des caractéristiques qui traversent le temps et l’espace. Leur étude ne fait que renforcer l’enthousiasme à promouvoir un socialisme du XXIe siècle, dont l’un des premiers à parler a été le président vénézuélien Hugo Chávez.

On peut repérer 6 « invariants » qui sont autant de thèmes fondateurs des socialismes :

  • L’exigence morale du socialisme
  • L’égalité
  • Les alliances nécessaires au processus de prise de pouvoir et à l’exercice du pouvoir
  • La démocratie
  • La République
  • L’internationalisme

 A.- L’exigence morale du socialisme

Le mouvement socialiste, en tout premier lieu, est un regard critique porté sur la société. Il s’appuie sur des valeurs morales universelles qu’il oppose aux pratiques inhumaines du capitalisme provoquant la misère et le sort intolérable fait notamment aux ouvriers, au moment où le luxe des classes privilégiées s’étale avec arrogance. Le mot socialiste s’oppose au mot individualiste.

Le but de cette dénonciation n’est pas la seule compassion ou le simple témoignage, elle est d’abord une volonté morale d’améliorer la société. Celle-ci est analysée par les différentes écoles socialistes et le système est qualifié de « capitalisme », dans le sens où sa raison d’être est la fructification du capital par la marchandisation aussi étendue que possible des activités sociales. Si ce système doit et peut être amélioré par les luttes sociales puis, à partir de la fin du XIXe siècle par leur articulation aux processus électoraux, il ne peut changer de nature. C’est pourquoi il faut le remplacer par un autre système : le socialisme.

 B.- L’égalité

La conséquence logique de l’impulsion morale initiale du socialisme est la recherche de l’égalité. L’égalité des hommes devient le fondement du mouvement socialiste, son but, ses fins, traduits dans les programmes politiques et influençant les propositions d’ordre économique et social.

La « question sociale », au XIXe siècle, est ainsi mise sur le devant de la scène afin d’éradiquer la misère des paysans et des ouvriers. Elle recouvre deux aspects : l’emploi et le partage des biens.

Dès les premiers socialistes, le travail a été placé au centre de la société. Cela peut paraître paradoxal à une époque où le travail des enfants était généralisé, où le droit du travail n’existait pas, et où l’exploitation et l’aliénation connaissaient des sommets. Justement ! Ce massacre des hommes, des femmes et des enfants au travail, qui était leur seule source de revenu, nécessitait une réponse radicalement audacieuse. C’est pourquoi l’idée du travail pour tous a mûri peu à peu, d’abord pour des raisons sociales, au point d’en faire un aspect essentiel de tout programme socialiste.

Mais placer le travail au centre de la société n’avait pas qu’un but social, il y avait également une interrogation sur le but de la production. La production n’intéresse le capitalisme que dans la mesure où elle rapporte un certain taux de profit privé, pouvant à nouveau se placer avec un intérêt suffisant pour accumuler le capital. C’est cette logique que les socialistes, dès le départ, ont voulu briser pour mettre la production au service de politiques d’égalité : la production devait servir à répondre aux besoins sociaux.

Hormis le travail pour tous afin de produire pour la satisfaction des besoins de la société, l’égalité implique d’organiser le partage des biens. C’est ainsi que la « collectivisation » (ou « appropriation sociale ») des grands moyens de production figure dans la plupart des conceptions socialistes. D’autres domaines de l’activité économique se sont ensuite ajoutés : la collectivisation des moyens d’échange et d’information. Evidemment, les expressions « collectivisation » et « appropriation sociale » peuvent aujourd’hui surprendre, voire choquer, mais elles expriment clairement ce dont il s’agit : rendre collectif ce qui est privé.

C’est en grande partie pour avoir oublié la centralité de la question du travail et de la propriété que la gauche est aujourd’hui en crise. D’autant qu’au lieu de créer l’emploi pour tous car elle n’y croyait pas, elle a divisé la société en menant des politiques « ciblées » sur certains publics, autorisant certains à avoir un emploi et pas d’autres. Au lieu de collectiviser, elle a nationalisé, c’est-à-dire qu’elle a historiquement opté, en France, pour l’étatisme et le corporatisme. La gauche ne pourra relever la tête qu’en comprenant que l’emploi et la propriété sont à la base de toutes les inégalités d’avoir, de pouvoir, de savoir et de valoir.

Amoindrir la puissance des classes dominantes est également un objectif politique de la propriété sociale. Celle-ci permet d’étendre les capacités et les forces des salariés, de créer des points d’appui solides pour une démocratisation économique et sociale afin de mener des politiques d’égalité. Il faut, en effet, arracher tout le capital aux classes dirigeantes, les priver de leur oxygène.

De ces différentes considérations découlent des mesures programmatiques proposées par les différentes écoles socialistes, telles que l’impôt progressif ou l’abolition de l’héritage.

 C.- Les alliances nécessaires au processus de prise de pouvoir et à l’exercice du pouvoir

En politique, les alliances revêtent deux formes simultanées et complémentaires. D’une part, les alliances s’effectuent entre forces et partis politiques. Des accords, programmes, déclarations peuvent être signés ou proclamés, des listes et candidats communs présentés aux élections. D’autre part, les alliances peuvent s’effectuer entre classes et catégories sociales. Mais cette seconde forme d’alliances est beaucoup plus complexe que la première. En réalité, ce ne sont pas les classes sociales qui passent des alliances entre elles, mais des partis politiques qui prétendent les représenter ou même les incarner. Au-delà de l’alliance entre partis, il peut y avoir « alliance » entre classes sociales si les programmes de ces partis répondant aux préoccupations des catégories sociales en question.

Or, surtout pour certains communistes, la diminution quantitative et qualitative de la classe ouvrière dans certains pays occidentaux comme la France (ce n’est pas vrai à l’échelle mondiale) – au point où ces militants doutent désormais de la pertinence du vocable de classe – supprimerait toute possibilité d’avancée socialiste. Des dirigeants du PCF considèrent par exemple que face à la classe capitaliste, il n’existerait plus de classe opposée spécifiquement porteuse d’un potentiel révolutionnaire comme l’était la classe ouvrière. L’ « embourgeoisement » de ce qui reste de la classe ouvrière et son intégration idéologique signifieraient que le socialisme est définitivement condamné. Ce raisonnement est logique pour des communistes qui ont cru que seule la classe ouvrière était « révolutionnaire ». Mais précisément, c’était une croyance renforcée par le caractère « scientifique » du marxisme. Chez beaucoup de communistes, il y a eu une mythification de la classe ouvrière qui a joué un rôle messianique. On comprend que la disparition du « messie » déstabilise les raisonnements et fait obstacle à un regard lucide devant être porté sur la réalité.

La classe ouvrière en 1866, quelques années avant la Commune de Paris, est ainsi évaluée à 2,9 millions d’ouvriers. Elle est dispersée géographiquement (sauf à Paris où il y 600 000 ouvriers pour 1,8 million de personnes), peu concentrée dans de petites unités de production, très hétérogène. Par exemple en matière de salaire, en 1840, une femme gagne 0,50 franc par jour ; le métallurgiste parisien le plus qualifié va gagner 5 francs par jour ; le coutelier de province 1 franc par jour ; les enfants de 10 ans 0,30 francs. Cette hétérogénéité a toujours marqué la classe ouvrière, hier comme aujourd’hui.

On a beaucoup entendu dire que Marx avait attribué un « rôle historique » à la classe ouvrière. C’est inexact, il n’y a pas de définition des classes sociales dans les classiques du marxisme, sauf chez Lénine. On a dit que c’était la seule classe qui était « objectivement » conduite, non à substituer une domination de classe à une autre, mais à abolir toute domination de classe. Tout cela n’est que du verbe et ne correspond à rien, sauf à donner une surface politique et électorale aux partis communistes naissants qui avaient besoin de se distinguer des partis sociaux-démocrates.

Pour ceux qui y croient encore, il est urgent de renoncer à la croyance du rôle dirigeant de la classe ouvrière. Si les ouvriers ont un intérêt particulier au changement, et qu’ils ont une place stratégique dans le processus de production qui peut leur permettre de paralyser le capitalisme et de créer de nouvelles organisations productives remplaçant les entreprises connues actuellement, ils ne peuvent demander aux autres classes sociales de se rallier. En procédant à cette mise à jour, les esprits se libèreront d’un poids et pourront, à nouveau, envisager avec espoir la perspective du socialisme. Car la question de la mise en mouvement de forces sociales, à partir de leur rôle dans la production (ou plus exactement dans l’activité économique), reste évidemment cruciale.

Quelles sont les classes et catégories sociales d’aujourd’hui qui auraient intérêt à une transformation socialiste de la société ? Bien sûr, tout va dépendre du type de socialisme qui sera proposé. Admettons que le critère, pour l’instant, soit celui de leur intérêt « objectif », indépendamment de leur opinion politique.

La première catégorie est celle des employés, qui représente en 2005 29,1 % des actifs occupés en France, soit 7,2 millions de personnes. Viennent ensuite les ouvriers, qui « pèsent » 23,9 %, soit 5,9 millions de personnes. La troisième catégorie la plus nombreuse est celle des « professions intermédiaires ». Deux tiers des membres de ce groupe occupent effectivement une position intermédiaire entre les cadres et les agents d’exécution, ouvriers ou employés. Les autres sont intermédiaires dans un sens plus figuré : ils travaillent dans l’enseignement, la santé et le travail social. Ils sont instituteurs, infirmières, assistantes sociales, techniciens, contremaîtres, agents de maîtrise… Les cadres et professions intellectuelles supérieures compte pour 14,7 % (3,6 millions), et les artisans, commerçants et chefs d’entreprises pour 6 % (1,5 million).

L’immense majorité des employés et ouvriers, qui représentent 13,1 millions de personnes (53 %), ont un intérêt « objectif » à un changement de système. On peut y ajouter une bonne partie des professions intermédiaires, par exemple des cadres, techniciens, agents de maitrise, mais surtout des enseignants et personnels de la santé. On observe en effet une banalisation des fonctions d’encadrement, une précarisation de leur place dans la société et dans l’entreprise, et souvent une solidarité de fait avec les autres salariés notamment lors des plans de licenciement.

Un nouveau « bloc historique » est à construire, c’est-à-dire une « alliance » entre différentes classes sociales intéressées à une lutte immédiate contre le capitalisme pour, dans le cadre de ce système, obtenir un certain nombre d’avancées, mais aussi pour s’engager dans un mouvement pour un socialisme du XXIe siècle.

Le cœur de ce nouveau « bloc » ne peut qu’être constitué des employés et ouvriers d’aujourd’hui : ils ont le plus intérêt au changement car ils sont les plus exploités ; ils sont les plus nombreux ; ils n’ont pas de raison objective de limiter la domination du capital car, dans leur immense majorité, ils n’en récupèrent pas même les miettes. Il faut avant tout rassembler la masse des salariés, qui ont d’évidents intérêts communs face à la classe capitaliste qui achète leur force de travail sur le « marché de l’emploi ».

Au cœur de ce « bloc » doivent s’adjoindre logiquement une bonne partie des professions intermédiaires, dont beaucoup sont des salariés (des cadres, techniciens, agents de maitrise, enseignants, personnels de la santé…). Une partie des petits agriculteurs, petits commerçants, petits artisans et même petits chefs d’entreprise ont également intérêt à rejoindre cette alliance. Tout dépendra de son programme et de sa manière de faire. Les convergences objectives d’intérêt entre l’immense majorité des travailleurs salariés et la petite bourgeoisie non-monopoliste et non salariée qui, même si ses effectifs sont en régression, représente encore une force sociale considérable (artisans, paysans travailleurs, marins-pêcheurs, professions de santé « libérales », petits commerçants, petits patrons de l’industrie et du bâtiment...) sont indispensables à plusieurs titres. Elles sont nécessaires pour la dynamique politique qu’elles sont susceptibles d’entrainer, et pour l’arithmétique électorale. Mais elles sont vitales pour la suite des opérations, c’est-à-dire la « décapitalisation » de la société et la construction concomitante d’un socialisme du XXIe siècle. Si ce socialisme n’est pas conçu comme une étatisation généralisée, que la propriété privée aura encore une large place (hormis les grands moyens de production, d’échange et de communication), que les mécanismes du marché demeureront dans de nombreux domaines : il y aura besoin de ces classes sociales de petits producteurs. Elles ont une très grande importance pour répondre à la question centrale de toute transformation sociale véritable.

Mais pour parvenir à mettre en œuvre cette stratégie, un certain nombre de vieux concepts du socialisme doivent être abandonnés. Il en est ainsi de l’idée d’une classe d’avant-garde rassemblant autour d’elle des classes et couches sociales alliées. Il en est également de la distinction entre « travail productif » et travail de « collecte de la plus-value capitaliste » à laquelle il faut renoncer : elle n’a jamais servi à rien, sauf à entretenir des discussions infinies et stériles. Aucune classe sociale particulière ne doit avoir un rôle spécial dans cette alliance, auxquelles les autres devraient se rallier.

 D.- La démocratie

Au départ, les premiers socialistes ont mis la démocratie au cœur de leurs réflexions. Historiquement, le « socialisme » soviétique n’est qu’une déviation d’un idéal qui portait les valeurs exactement inverses. Dans son essence, en effet, le socialisme ne peut être que démocratique.

Si on se fixe pour point de départ la chronologie des idées socialistes, l’exigence démocratique ne concernait pas d’abord la sphère politique comme aujourd’hui. Elle concernait la sphère économique et principalement le travail. Les premiers socialistes, suivis par certains des socialismes de la maturité, prônaient la libre association des travailleurs, dégagés de la tutelle des « patrons » et de l’Etat. Ils étaient pour généraliser le principe d’association, d’abord par le syndicalisme et le mutualisme, mais aussi en autorisant et en encourageant les expérimentations les plus variées. L’idée de ne pas tout régenter dans la vie économique a toujours été présente dans la pensée socialiste.

L’origine de ces conceptions est à rechercher dans une « culture » de gauche, salutaire, comme l’expérience de l’histoire l’a démontré, qui se méfie des hiérarchies et de l’autorité. C’est pourquoi le socialisme a toujours été ambigu envers l’Etat, cette ambigüité expliquant en partie les déformations soviétiques et les processus d’étatisation dans les pays occidentaux quand la gauche était au pouvoir. L’équilibre n’a jamais pu être tenu entre la rôle nécessaire de l’Etat dans la réforme sociale afin de mener des politiques d’égalité, et la tout aussi nécessaire subversion de l’Etat.

La démocratie, de surcroit, comme en témoigne le « conseillisme » d’une bonne partie du mouvement socialiste, a également été conçue comme fin et comme moyen de l’ordre politique.

 E.- La République

Le cadre général d’action des gouvernements inspirés par le socialisme, du moins en France, a toujours reposé sur le modèle républicain : laïcité, école publique gratuite et obligatoire, Etat social, souveraineté nationale et populaire.

 F.- L’internationalisme

Très vite, l’internationalisme est devenu une valeur des mouvements socialistes. Mais l’ambigüité a toujours été présente : des socialistes ont soutenu des guerres injustes (le Première Guerre mondiale) ; ont refusé des guerres justes (la Seconde Guerre mondiale) ; ont considéré que le colonialisme correspondait aux valeurs universelles du socialisme. Les Internationales, de la Ie à la IIIe, ont toujours été décevantes.

Il n’empêche que l’articulation entre les luttes nationales des différents pays et les rapports de force à l’échelle internationale restent plus que jamais d’actualité.

Au total, les bases sociales du socialisme sont toujours présentes. Non seulement le capitalisme mondialisé contemporain n’a pas convaincu, mais il a ajouté de nouvelles raisons à la nécessité de son remplacement. De son côté, l’idée d’un socialisme pour le XXIe siècle commence à se développer, et l’on pressent déjà le puissant souffle qu’elle inspire.