Retour de Bolivie. Chroniques Boliviennes - 1. UN SOCIALISME COMMUNAUTAIRE
mercredi 4 mars 2015
Auteur : par Jean Ortiz

L’altiplano des Andes boliviennes est à la fois superbe dans sa quasi nudité apparente et, je ne sais pourquoi, angoissant. A quatre mille mètres d’altitude, sous quatre « frazadas » (couvertures) le froid finit toujours par s’inviter. Même en « acoullicant », en mastiquant et gardant dans la bouche, contre la joue ; des feuilles de coca (devenues « patrimoine universel de l’humanité »), il est difficile de fonctionner à un rythme normal ; l’essoufflement rappelle vite à l’ordre « l’étranger ».

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RETOUR DE BOLIVIE. CHRONIQUES BOLIVIENNE

Par Jean Ortiz, chroniques publiées par le M’PEP avec l’accord de l’auteur.

Le 4 mars 2014.

Jean Ortiz, universitaire et journaliste, spécialiste de l’Amérique du Sud, rentre de Bolivie. Il a réservé à l’Humanite.fr et au M’PEP la primeur de ses chroniques. Il en a rédigé 6, que vous retrouverez chaque jour en Une du site Internet du M’PEP. En Voici les titres :

1.- UN SOCIALISME COMMUNAUTAIRE
2.- LE POUVOIR DES MINIATURES
3.- BOLIVIE : ÉLOGE DE LA DIVERSITÉ
4.- LA CIA NATIONALISÉE
5.- IL FAIT FROID ENTRE LA PAZ ET SANTIAGO DU CHILI
6.- « JE REVIENDRAI ET JE SERAI DES MILLIONS »

1.- UN SOCIALISME COMMUNAUTAIRE

L’altiplano des Andes boliviennes est à la fois superbe dans sa quasi nudité apparente et, je ne sais pourquoi, angoissant. A quatre mille mètres d’altitude, sous quatre « frazadas » (couvertures) le froid finit toujours par s’inviter. Même en « acoullicant », en mastiquant et gardant dans la bouche, contre la joue ; des feuilles de coca (devenues « patrimoine universel de l’humanité »), il est difficile de fonctionner à un rythme normal ; l’essoufflement rappelle vite à l’ordre « l’étranger ».

Achacachi est le village des légendaires, parce que très combatifs, « ponchos rouges ». L’un des premiers blocages de route par les « communautés » eut lieu ici, en 2003, contre les politiques néolibérales d’imposition fiscale injuste (« el impuestazo » du gouvernement de Sanchez de Losada), la privatisation de l’eau, la « braderie » du gaz, etc. (34 entreprises privatisées de 1989 à 1993, 41 de 1993 à 1997...) Tout y passe... Et les premiers morts des « ajustements structurels » imposés par la troïka létale : FMI, Banque mondiale, OMC, et les gouvernements serviles de Jorge Quiroga, de Sanchez Losada (lié à Repsol), de Hugo Banzer, de Jaime Paz. Sous l’ancien dictateur Banzer, les actifs de la compagnie nationale pétrolière et des hydro carbures (YPFB) furent bradés en quatre lots.

Les privatisations coûtèrent 444 millions de dollars au pays. « Guerre du gaz » (2003, 70 morts), « guerre de l’eau » (1999-2000, et au-delà), pour la récupération des richesses nationales, contre les privatisations, l’augmentation vertigineuse des tarifs (plus 300% le prix de l’eau « dénationalisée » à Cochabamba). Le gouvernement, soutenu bec et ongles par Washington, fut contraint d’annuler le contrat léonin de la multinationale nord-américaine de l’eau, Bechtel. Les pauvres de Cochabamba, de El Alto, s’organisèrent en coordinations, en comités, pour que l’eau devienne un « droit humain ». Le soulèvement populaire exigea l’étatisation des hydrocarbures et une Assemblée constituante. En 2003, La Paz fut assiégée par les mouvements sociaux et indigènes. Dans cette période d’abyssale crise structurelle, d’émergence de nouveaux acteurs sociaux, entre 2000 et 2003, la « vision de pays » changea profondément ; au prix de dizaines de morts. L’histoire de la Bolivie, une histoire de dépossession, bascula. Le pays vivait étranger à lui-même jusqu’à ces insurrections populaires.

La forme « communauté » est en Bolivie l’organisation traditionnelle des peuples indigènes. Bolivia vient du quechua « Buliwya ». A Cota Cota Baja, les « mallkus » (autorités autochtones) nous accueillent, fièrement vêtues de leur écharpe-ceinture. Les « peuples premiers », leurs communautés, sont reconnus constitutionnellement, en 2009, en tant que moteurs et acteurs de la révolution. Cela complexifie, mais n’invalide pas, l’analyse marxiste.

La montée en puissance de nouvelles formes de mouvements sociaux, cocaleros, mineurs, collectifs multiples d’usagers, comités de défense et de gestion communautaire des « biens communs », nouveaux syndicats, et la création d’un outil politique, le MAS (Mouvement vers le socialisme), d’abord mouvementiste puis structuré en parti, tout cela a porté au pouvoir, « à partir d’en bas », un Evo Morales collectif. La Bolivie du racisme colonial, de la discrimination d’Etat, est devenue aujourd’hui un « Etat plurinational », multiethnique, multiculturel. Le pays a retrouvé le fil de son identité et fait cap vers un socialisme andin, bolivien, démocratique...

Le chemin parcouru s’avère déjà considérable, mais désormais, « défendre les acquis ne suffit plus », nous lance la députée Bartolina ; elle arbore sa multicolore « pollera » (grande robe traditionnelle) et son chapeau rond. « La nouvelle Bolivie se trouve à un point d’inflexion ; elle doit approfondir les changements ». L’appropriation sociale en cours, la « communautarisation » (au bon sens du terme) de l’économie, la lutte concrète pour un nouveau sens commun, ouvrent un horizon socialiste, conçu, comme le prônait le marxiste péruvien J.C Mariategui dans les années 1920 : « une création héroïque », autochtone, unissant les problématiques sociales et indigènes.

Jean Ortiz


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Forum de l'article  -5 Messages

  • Très chouette ce texte...
    Ceci dit, dans tous ces pays d’Amérique du Sud ils ont tout eu, les dictatures civiles ou militaires, les républiques bananières et corrompues, les plans d’ajustement structurel du FMI et on en passe. Et un jour, de guerre lasse, après avoir tout essayé de gré ou de force... S’il faut absolument en passer par là nous aussi pour que ça réagisse, on n’a pas le cul sorti des ronces !

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    • Je suis d’accord avec toi, malheureusement en France il y a encore trop de gens qui ont tout intérêt à ce que les choses ne changent pas en faveur du peuple. Le peuple même est aveuglé par le rêve consumériste, individualiste et libéral. Il est vrai que c’est un système plus simple à mettre en place que le socialisme communautaire. Continuons à défendre et diffuser nos idées idéalistes d’un socle pour le bien commun face au dogme libéral qui ne profite finalement qu’à peu de personne, et que plein de gens aimerai être cette personne, alors qu’il y a si peu de place pour elle...

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    • Merci Jean pour cette chronique qui rend compte de l’expérience latino-américaine. Elle explore la voie démocratique de construction du socialisme. De cette expérience nous pouvons tirer plusieurs leçons.

      L’innovation brésilienne consista à faire le choix de construire un parti unifié de la gauche, le Parti des Travailleurs. C’était renouer avec la conception sociale-démocrate du parti, celle de la Deuxième Internationale qui, en France, conduisit à l’unification socialiste de 1905. Cette conception permet de respecter le pluralisme de la gauche et d’organiser celle-ci de façon démocratique : c’est indispensable pour lutter contre l’importation du néolibéralisme dans la gauche. Malheureusement, après la première guerre mondiale, la scission entre socialisme et communisme nous en a éloignés. Les exemples brésilien, puis vénézuélien, puis bolivien, puis équatorien, etc, doivent nous permettre de nous ré-engager dans cette voie démocratique, même si l’exemple brésilien montre que le chemin est sinueux.

      L’innovation bolivienne consista à montrer qu’une Constitution démocratique devait reconnaître l’existence de communautés indigènes, définies par une identité subjective. Et qu’elle pouvait le faire sans sombrer dans le communautarisme, c’est-à-dire sans attribuer des droits sur critères subjectifs. Il suffit de les attribuer selon des critères objectifs. C’est ce qui est fait, en France, par les lois qui instaurent la parité femmes-hommes dans les responsabilités politiques : la parité est instaurée entre les sexes, pas entre les genres.

      Pierre

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  • Bonjour,
    pour compléter ce qu’évoque rapidement Jean Ortiz, lire le très bon travail journalistique et documentaire de Benjamin Dangl "El precio del fuego". Mais ce livre existe-t-il en français... ? (je l’avais acheté en espagnol là-bas).
    Saludos

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  • Je suis ravie de cette chronique suite à votre voyage en Bolivie...
    Je me "régale" de lire vos commentaires sur la situation actuelle et les détails d’une période que je n’ai pas connue...
    J’ai vécu en Bolivie de 1971 à 1985 et je "raconte" dans un livre ma démarche, ma rencontre avec le peuple bolivien, et son histoire, lors de cette période qui précède celle du développement du libéralisme durant le gouvernement de Sanchez de Lozada que vous évoqués dans cette chronique.
    Je suis heureuse de vous lire et de partager votre passion pour la Bolivie.
    Ne voudriez-vous pas partager la mienne qui ne s’est jamais éteinte ?
    Je réside près de Toulouse et je vous ai aperçu lors de votre présentation a la librairie Terra Nova (en 2013 ou début 2014, je ne me souviens plus)de votre autobiographie "Rouge". Je suis Tarnaise et j’aurais aimé vous aborder alors, mais vous n’aviez pas le temps.
    Mon récit, celui de Marie Durand, mon véritable nom, se trouve chez l’Harmattan, nov.2013 et s’intitule : Bolivie, la voix de Flora résonne encore... 1971-1985. Collection Horizons Amérique latine, préface de Gilles Rivière.
    Je serais heureuse que vous le lisiez car mon témoignage permet de comprendre les profondes racines du MAS (movimiento hacia el socialismo), la montée d’Evo Morales, l’éveil participatif populaire, la révolte et...la participation des femmes dans le nouvel Estado plurinacional.
    Merci de me confirmer que vous recevrez ce message car il y a longtemps que je souhaitais vous parler.
    A bientôt peut-être.
    Marie Durand
    marie.durand@neuf.fr

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