Candidature d’une femme voilée aux élections régionales : position du M’PEP
dimanche 7 mars 2010
Auteur : par Texte du M’PEP

Il y a pour nous une responsabilité particulière de la classe politique française. Elle doit assumer cet héritage spécifique d’un processus de laïcisation qui va de l’Édit de Nantes où se dessinait déjà une certaine conception de la liberté de culte, passe par les merveilleux textes des philosophes des Lumières (Voltaire en particulier), puis Condorcet, Hugo (« Je veux l’État chez lui et l’Église chez elle »), pour arriver à la loi de séparation de 1905 portée par Buisson, Briand et Jaurès. Car cette Histoire n’est pas uniquement celle d’un enjeu franco-français. Elle est regardée de très près par des centaines de millions d’habitants de tous les continents, artistes censurés, femmes aux droits élémentaires bafoués, minorités religieuses persécutées qui s’appuient sur elle pour revendiquer, et espérer pour leur pays et leur peuple un cadre politique débarrassé de tout dogmatisme qu’il soit religieux ou non. Il est donc à cet égard particulièrement navrant qu’un parti politique qui a fait de l’internationalisme et de la lutte contre toute forme d’oppression le point central de son engagement, affaiblisse et trouble un message universel porté par l’Histoire de tout un peuple.

fontsizeup fontsizedown impression envoyer l'article par mail suivre la vie du site syndiquer le forum 0 réaction
 
Accueil du site > Analyses et propositions > Politique > Elections > Régionales 2010 > Candidature d’une femme voilée aux élections (...)
 

CANDIDATURE D’UNE FEMME VOILÉE AUX ÉLECTIONS RÉGIONALES : POSITION DU M’PEP

Par le Mouvement politique d’éducation populaire (M’PEP)

Le 7 mars 2010.

 Rappel des faits

Ilham Moussaïd, jeune femme de 22 ans, étudiante en gestion, membre du « comité populaire » en Avignon, est candidate dans le Vaucluse aux élections régionales sur la liste du Nouveau parti anticapitaliste (NPA). Elle se présente voilée. Il s’agit selon ses dires d’un « foulard léger » porté par conviction religieuse personnelle. Elle ajoute : « Je suis féministe et voilée » et aussi « Si je suis élue, je siégerais voilée ».

Cet événement, qui fait suite à la présence en Belgique d’une députée voilée au Parlement régional de Bruxelles en juin 2009, a suscité en France une importante polémique, amplifiée par certains sites Internet. La droite a raillé cette position en prétendant que, pour le NPA, « présenter une femme voilée était certainement un projet révolutionnaire ? ». Le Parti socialiste a fait savoir qu’il n’aurait pas accepté de femme voilée sur ses listes. Le Parti de gauche a exprimé son désaccord en réaffirmant son attachement aux principes laïques. Certains, comme l’association « Ni putes, ni soumises » ont même menacé le NPA d’une action en justice, qui n’a strictement aucune chance d’aboutir. De son côté le NPA est certes traversé par des débats internes sur cette question mais ses dirigeants ont réaffirmé que « La foi est une question privée qui ne saurait faire obstacle à la participation à notre combat dès lors que les fondamentaux laïcs, féministes et anticapitalistes de notre parti sont sincèrement partagés ».

 La position générale du M’PEP sur la question

En premier lieu le M’PEP, en cette période de dépolitisation d’une grande partie de la jeunesse, tient à saluer l’engagement citoyen que représente toute candidature et le courage individuel de la jeune Ilham.

Il constate qu’il n’existe aucune jurisprudence sur la question et ne conteste donc pas la légalité d’une telle candidature mais rappelle que le principe constitutionnel de laïcité impose aux pouvoirs publics une obligation de neutralité religieuse absolue. En conséquence selon nous, la jeune Ilham, si elle était élue, aurait l’obligation d’enlever son voile pour siéger à l’Assemblée régionale.

Enfin, le M’PEP considère que l’acceptation par un parti, quel qu’il soit, de la candidature d’une femme affichant ostensiblement le port d’un voile à l’occasion d’une élection est une erreur politique. Cette position s’étend de façon générale à tout candidat – homme ou femme - qui afficherait un signe ostensible d’une quelconque appartenance religieuse.

Mais au-delà de cette simple et ferme réprobation, le M’PEP souhaite saisir cette occasion pour consolider sur le plan théorique et pratique ses engagements laïques et républicains.

Car la République et la laïcité, ne sont pas des évidences immuables et figées mais bien des processus toujours à reconstruire, à repenser, à revivifier par une inlassable action de remise en question intellectuelle et d’éducation populaire.

Du point de vue du M’PEP, trois raisons essentielles justifient cette réprobation :

 1.- Tout d’abord, cette candidature contredit ou pour le moins affaiblit ce qui, pour le M’PEP, est un préalable à l’action politique, à savoir l’affirmation laïque ; loin d’être anecdotique, cette dérive intellectuelle peut être désastreuse à moyen terme

Le port du voile : un message identitaire et ambigu

Rappelons ici que le voile islamique est un signe ostensible dont le sens est l’objet d’interminables controverses. Ce n’est pas le lieu ici de les traiter en profondeur mais peut-être est-il utile d’en présenter quelques-unes pour saisir le côté inextricable d’une approche qui serait exclusivement religieuse, historique, sociologique ou privée.

Le voile est-il une spécificité de l’Islam ? Certainement non, il apparaît plusieurs fois dans la Bible (Genèse et Nouveau testament). Mais quelle était à l’époque sa réelle signification et la nature des interdits ? Controverse.

Existe-t-il différents voiles islamiques ? Oui, bien sûr. Il faut distinguer le hidjad qui couvre les cheveux, le niqab qui dissimule la partie inférieure du visage, et le tchador qui couvre tout le corps de la tête aux pieds et ne permet la vue qu’à travers une sorte de grille devant les yeux.

Mais de quel voile s’agit-il dans la prescription coranique ? Quelle partie du corps de la femme s’agit-il de couvrir ? Controverse.

Que dit le Coran sur le voile islamique ? Le sujet y est abordé de façon très marginale dans deux Sourates (24 et 33). La prescription vestimentaire est-elle certaine ? Certainement non et une partie importante des penseurs « progressistes » contemporains spécialistes de l’Islam ont remis en question l’obligation du voile comme principe fondamental de cette religion. Controverse encore.

Le voile enfin a-t-il le même sens pour toutes les femmes qui le portent ? Encore non. Il y a de très grandes disparités aussi bien géographiques que sociales. Porter un voile en Arabie Saoudite ou en Iran n’est pas un choix, et le porter en Turquie ou en Tunisie a bien sûr une autre signification qu’en France. De même les raisons de ce choix vestimentaire seront différentes selon l’âge et le milieu social.

Porter un voile c’est donc afficher un signe ostensible d’une appartenance religieuse mais un signe qui ne dit rien de précis, et ne se réfère à aucun écrit avéré et vérifiable sur lequel une argumentation rationnelle pourrait se développer. Pour certains, il est le symbole d’une soumission contrainte, donc d’une oppression dont seraient victimes les femmes dans des cercles familiaux patriarcaux et rétrogrades. Pour d’autres il est l’affirmation identitaire librement choisie, et relevant d’une conviction privée.

Le terrain spécifique de l’action politique et le préalable laïque

Ce que dit cette jeune femme aux citoyens français susceptibles de voter pour elle n’est donc pas clairement défini. Mais, ce qui nous intéresse en l’occurrence, ce n’est pas le voile en lui-même, mais justement qu’il soit porté par une candidate à une élection républicaine française. Le terrain qui nous occupe ici est un espace civil très singulier, celui de l’opinion politique structurée en partis politiques, en mouvements, en syndicats et où s’élaborent dans la confrontation démocratique les règles du « vivre ensemble » qui sont soumis à l’arbitrage souverain du peuple. Ce n’est pas certes la sphère stricte de l’autorité publique puisque les candidats doivent se soumettre au verdict du peuple, mais ce n’est pas non plus uniquement l’espace civil ordinaire de la rue, des commerces, de la bibliothèque ou de l’hôtel. D’ailleurs, cette candidate devra légalement rendre compte à la puissance publique de ses dépenses de campagne et son parti percevra de l’argent public s’il recueille plus de 5% des votes exprimés.

Et, de notre point de vue, sur ce terrain spécifique, le préalable laïque doit s’appliquer et avec lui l’abstention en matière de croyance et d’incroyance. Autrement dit, au M’PEP, nous pensons que la laïcité n’est pas une valeur parmi d’autres, mais qu’elle est un principe préalable à l’action et à l’ambition politiques. Ce principe suppose une mise en suspension des appartenances donc des déterminations identitaires qu’elles soient ethniques, sexuelles, communautaires ou religieuses. À l’inverse, il promeut la recherche de l’universel, du rationnel par l’argumentation, la confrontation des idées et non l’affichage des particularismes et de la parole révélée. À ce double titre, il n’est pas compatible avec l’affichage ostensible d’une référence religieuse.

Les risques de l’affaiblissement du principe de laïcité

Cette candidature participe donc à notre avis d’un affaiblissement du principe laïque et s’inscrit dans un processus dont les conséquences à moyen terme peuvent être extrêmement néfastes. Car, à vivre en France depuis plus d’un siècle dans un pays où la laïcité a été théorisée, conquise et instituée à la suite d’un rapport de forces qui s’est forgé au cours d’une longue histoire tourmentée, nous avons tendance à oublier ce qu’elle nous apporte. Et peut-être plus encore ce à quoi elle nous permet d’échapper. Faut-il rappeler ici le délabrement social et culturel qui caractérise les pays qui tournent le dos à la laïcité ? Sommes-nous nostalgiques de l’oppression religieuse, des postures obscurantistes qui méprisent la pensée et l’art, de la conception de l’école comme lieu d’assujettissement ? Gardons toujours à l’esprit les souffrances que provoque, en particulier chez les femmes, la collusion entre la religion et le pouvoir politique. Nous invitons ceux qui en doutent à se rendre en Pologne où sévit un cléricalisme ultra-catholique rétrograde ou en Iran où l’idée républicaine est dénaturée par l’adjectif « islamique ».

Le regard du reste du monde sur la laïcité française et son Histoire

Il y a donc pour nous une responsabilité particulière de la classe politique française. Elle doit assumer cet héritage spécifique d’un processus de laïcisation qui va de l’Édit de Nantes où se dessinait déjà une certaine conception de la liberté de culte, passe par les merveilleux textes des philosophes des Lumières (Voltaire en particulier), puis Condorcet, Hugo (« Je veux l’État chez lui et l’Église chez elle »), pour arriver à la loi de séparation de 1905 portée par Buisson, Briand et Jaurès. Car cette Histoire n’est pas uniquement celle d’un enjeu franco-français. Elle est regardée de très près par des centaines de millions d’habitants de tous les continents, artistes censurés, femmes aux droits élémentaires bafoués, minorités religieuses persécutées qui s’appuient sur elle pour revendiquer, et espérer pour leur pays et leur peuple un cadre politique débarrassé de tout dogmatisme qu’il soit religieux ou non. Il est donc à cet égard particulièrement navrant qu’un parti politique qui a fait de l’internationalisme et de la lutte contre toute forme d’oppression le point central de son engagement, affaiblisse et trouble un message universel porté par l’Histoire de tout un peuple.

 2.- Cette candidature fragilise un des leviers essentiels de l’émancipation des femmes

La condition féminine : un marqueur très spécifique du combat laïque

Cette candidature sera évidemment regardée avec attention par l’ensemble des jeunes femmes de France. Et pour ces jeunes femmes cet exemple sera malheureusement celui d’une caution d’un processus de « dé-laïcisation ».

Prenons un exemple : le Parlement nicaraguayen a récemment cédé devant un lobby réactionnaire proche de l’Église catholique. Le résultat ne s’est pas fait attendre : ce Parlement a voté en octobre 2006 la pénalisation de toute forme d’avortement et depuis, neuf femmes ayant exprimé leurs opinions en faveur de l’avortement thérapeutique et ayant aidé une fillette violée à avorter sont actuellement l’objet d’une plainte pour association de malfaiteurs…

Sur un plan très général, nous réaffirmons à tous les citoyens soucieux de la condition féminine que celle-ci ne saurait être soutenue et préservée sans une détermination laïque résolue. Nous avons invoqué l’Histoire mais nous devons aussi regarder notre présent. Tous les processus de « dé-laïcisation » récents, que ce soit au Nicaragua, en Pologne, en Iran, à Haïti s’accompagnent de violences faites aux femmes. Inversement, tous les processus de « laïcisation », et heureusement ils sont nombreux, améliorent la condition féminine.

En France aussi, ne soyons pas naïfs ou aveugles, il existe des forces politiques adossés à des fondamentalistes de toutes obédiences, qui travaillent activement à ce processus de dé-laïcisation. Sa première expression, la pression communautariste au nom de la religion, a eu comme principales victimes sur le plan moral et parfois physique, des jeunes femmes musulmanes, jugées coupables de vivre selon des valeurs d’émancipation laïque et accusées de trahir leur « culture », voire de manquer au devoir de solidarité avec leur milieu social et culturel d’origine. En bref, ne laisser à ces jeunes femmes que le choix bien restreint d’être « pute ou soumise ».

Comment ne pas voir, au-delà du discours, dans la candidature d’une femme voilée, la caution politique de ce dilemme réducteur ? Comment de ne pas remarquer qu’une candidature républicaine « à visage découvert » est une opportunité de s’en extraire ?

 3.- Cette candidature risque de détourner une catégorie de la population de ce qui devrait être l’objectif prioritaire de ses luttes : la question sociale

Présenter une candidate voilée : un défaut d’analyse dans le contexte politique français

Dans un texte précédent rédigé à l’occasion de la venue du pape en septembre 2008, le M’PEP avait souligné la convergence d’intérêt entre l’ordre libéral et la logique communautariste. Rappelons ici brièvement que cette alliance objective s’appuie sur une instrumentalisation de l’Histoire et sur la fameuse théorie du « choc des civilisations » pour affaiblir le modèle républicain et tenter d’instaurer une laïcité dite « ouverte », c’est-à-dire affaiblie, si chère au chanoine de Latran, Nicolas Sarkozy. Presque deux ans plus tard, cette mise en garde est malheureusement terriblement d’actualité. Le retour du religieux comme réponse au fractionnement du corps social et comme mode de détournement des luttes sociales reste à l’évidence une stratégie de recours des ultra-libéraux.

Quelques événements récents doivent nous alerter. Il y a eu bien sûr la pitoyable tentative de dresser les communautés les unes contre les autres à l’occasion du débat sur l’identité nationale, mais aussi la reconnaissance de diplômes délivrés par des universités confessionnelles, la création d’un fonds spécifique destiné à l’implantation de lycées catholiques dans les quartiers populaires, la loi Carle qui oblige les communes à financer des écoles privées, la fermeture progressive de centres IVG qui transforme une liberté fondamentale en un droit à peine toléré. Enfin, s’il fallait encore une preuve supplémentaire du retour du religieux dans l’espace politique, en région Ile-de-France, une « Liste Chrétienne » a été déposée. Son « credo » : le respect des valeurs chrétiennes. La liste est soutenue par le parti AMEN, « Arrêtons le Massacre des Enfants à Naître ». Cette liste a pour unique but la remise en cause du droit à l’avortement !

Tous ces événements inquiétants exigent des forces de gauche dans leur ensemble une grande rigueur dans leur combat laïque.

La question sociale

Et là, encore une fois, nous devons constater que cette candidature ne va pas dans la bonne direction. Car l’ambiguïté d’un message qui mêle la revendication identitaire au discours politique risque de renforcer le désarroi d’une partie des classes populaires de confession musulmane. Pour eux, la priorité urgente et absolue est la question sociale, c’est-à-dire un nouveau mode de répartition des richesses favorable au salariat qui leur assure un emploi stable et digne ainsi que la consolidation des services publics pour une réelle égalité en droits. Rappelons ici par exemple qu’il n’y a en France que 10% des enfants de moins de trois ans accueillis en crèches collectives et que le temps partiel non choisi forme un bataillon flexible et corvéable, amplifié par la crise et constitué à 85% de… femmes.

Or, par cette candidature, les voici attirées de façon démagogique et probablement pour des raisons purement électoralistes à court terme, sur le terrain identitaire et communautaire. Nous le disons amicalement mais fermement aux camarades du NPA : par cette candidature, vous participez au processus de diversion de l’engagement politique de ces classes populaires et vous les détournez du seul but qui sert véritablement leur intérêt, à savoir la République sociale.

Selon nous donc, présenter une candidate voilée à l’occasion de ces élections régionales, c’est affaiblir le combat laïque. Or, le fameux mot d’ordre de Jaurès «  Lier le combat laïque et le combat social » reste en France comme à l’étranger, d’une actualité brûlante. En conséquence, présenter une candidate voilée, c’est faire l’erreur politique d’affaiblir le combat social et par là même, oublier le souci impérieux de donner au lien social un fondement politique juste.

Car, en paraphrasant Rousseau, s’il y a mille manières de rassembler les femmes, il n’y en a qu’une de les unir.