Épisode 1 : "en Grèce comme ailleurs, refuser les plans d’austérité et la remise en cause de la démocratie" - "In Greece and elsewhere, refuse austerity programmes and the erosion of democracy"
mardi 1er juin 2010
Auteur : par Texte du M’PEP

Tentons d’imaginer les évènements qui pourraient se produire si le gouvernement grec – ou tout autre - annonçait qu’il annule les plans d’austérité. De tels gouvernements auraient d’abord un immense soutien populaire qui sera décisif pour surmonter les épreuves qui ne manqueront pas de se présenter. Dans l’ensemble de l’Union européenne, les peuples manifesteront leur joie pour cette initiative grecque – ou celle d’un autre pays - et se sentiront confortés dans leurs luttes. L’internationalisme trouverait là sa véritable signification. Car les pressions ne manqueront pas, l’exemple de l’Irlande, qui avait eu le tort de voter « non » au traité de Lisbonne en donne un aperçu. Tout ce qu’il y a de réactionnaire en Grèce et ailleurs hurlera à la mort au motif que c’est la « faillite » du pays et de l’ « Europe ». Il faudra résister à ces hurlements, d’autant que la Commission européenne, le FMI, les gouvernements des pays membres, le patronat, les banquiers, les médias à leur service accableront le gouvernement et le peuple grecs ou tout autre peuple qui se sera engagé dans cette voie. Ces derniers, dans l’épreuve, auront retrouvé leur fierté et leur souveraineté, c’est-à-dire leur liberté. L’essentiel.

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EN GRÈCE COMME AILLEURS, REFUSER LES PLANS D’AUSTÉRITÉ ET LA REMISE EN CAUSE DE LA DÉMOCRATIE

Par le Mouvement politique d’éducation populaire (M’PEP).

Le 1er juin 2010.

Épisode n° 1 du feuilleton de la crise de l’Union européenne


Résumé

Dans beaucoup de pays, les déficits publics et les dettes publiques se sont accumulés ces dernières années. La crise des subprimes née aux États-Unis d’un excès d’endettement privé a amplifié les dettes publiques en 2008 et 2009 du fait des « plans de sauvetage » des banques et des « plans de relance » décidés par les gouvernements. Le déficit public moyen dans la zone euro a été multiplié par plus de 3 entre 2008 et fin 2009, passant de 2% à 6,3% du PIB, tandis que la dette publique passait de 66 à 78,7% du PIB entre 2007 et fin 2009.

Un prochain épisode du feuilleton lancé par le M’PEP sur la crise de l’Union européenne donnera tous les éléments de compréhension du phénomène des déficits et des dettes. Retenons ceci pour l’instant : ces déficits et ces dettes ont pour cause principale une importante diminution relative des recettes fiscales tirées des prélèvements sur le capital et les revenus des fractions les plus aisées de la population. Viennent ensuite les effets des « plans de sauvetage » des banques et de « relance » issus de la crise de 2007-2009. Il faut aussi ajouter un « service de la dette » (les intérêts payés sur les emprunts) de plus en plus coûteux lié au fait que les banques centrales – devenues « indépendantes » - ne peuvent plus prêter aux États.

Pour combler ces déficits et ces dettes, les États empruntent sur les « marchés financiers » (banques, fonds de pension, fonds mutuels, hedge funds…). Ils le font au moyen d’emprunts obligataires (Bons du Trésor…). Mais lorsque les États sont très endettés, les agences de notation chargées d’évaluer le risque de non-remboursement (« défaut » de paiement), leur donnent de « mauvaises notes », provoquant la hausse des taux d’intérêt sur les emprunts d’État. Évidemment, ces taux d’intérêt élevés viennent encore alourdir les déficits et nécessitent de nouveaux emprunts… C’est un cercle vicieux.

Pour rembourser coûte que coûte les marchés financiers qui ont prêté aux États, l’Union européenne et le FMI (mais aussi les gouvernements des pays concernés), exigent des politiques d’austérité. Elles sont censées permettre de trouver les sommes nécessaires au remboursement des créanciers. Comme la population, à juste titre, risque de protester (encore que ce ne soit pas le cas partout en Europe !), des mesures de restriction des droits démocratiques sont alors mises en place. L’Union européenne et le FMI peuvent ensuite « aider » ces pays (c’est le terme officiel utilisé par la propagande de l’Union européenne), c’est-à-dire leur accorder des prêts à des taux inférieurs à ceux des marchés financiers afin qu’ils puissent, précisément, rembourser leurs créanciers (surtout des banques). Mais ces « aides » sont assorties de contreparties, appelées « conditionnalités » ou « plans d’ajustement structurel », qui sont des mesures d’austérité générale et de restriction des libertés démocratiques.

La crise de l’Union européenne a commencé par la Grèce. Ce pays, pour faire face à ses échéances (payer les fonctionnaires, faire fonctionner la société – écoles, hôpitaux, pompiers, police, transports… -, payer les intérêts des emprunts, rembourser les emprunts arrivant à terme), devait emprunter environ 54 milliards d’euros en 2010. À la fin du mois de février 2010, 13 milliards d’euros avaient été empruntés sur les marchés. La crise a éclaté quand le gouvernement grec a annoncé qu’il ne pourrait pas rembourser un emprunt de 8,5 milliards d’euros arrivant à échéance le 19 mai 2010.

Le 15 avril 2010 le gouvernement grec, pour la première fois, demandait l’ouverture de discussions avec la Commission européenne, la Banque centrale européenne et le FMI.

En 2009, la Grèce comptait 11 millions d’habitants (2,2% de la population de la zone euro) ; son PIB était de 242 milliards d’euros (1,2% du PIB de l’Union européenne) ; sa dette publique représentait 112% de son PIB (3,6% de la dette totale de la zone euro) ; son déficit public était de 13,6%.

Cette situation a été analysée par les marchés financiers comme présentant un risque de « défaut » (non-remboursement total ou partiel du capital et/des intérêts). Immédiatement les taux d’intérêt sur les emprunts de l’État grec se sont mis à monter. Le 22 avril 2010, les emprunts à 10 ans étaient à 8,8%, presque trois fois plus que ce que paye l’Allemagne, le financement à deux ans étant à 10,23%, soit 9% de plus que l’Allemagne ! On comprend, dans ces conditions, pourquoi le gouvernement grec ne pouvait plus emprunter sur les marchés financiers, compte tenu du coût prohibitif. Comme la Banque centrale européenne n’a pas le droit de prêter directement aux États, et que les traités interdisent d’aider un État par des transferts de fonds (il y aurait « distorsion » de concurrence), il fallait que de toute urgence les eurocrates bricolent un dispositif pour contourner les obstacles constitués par la BCE et les traités. C’est ainsi qu’est né en avril 2010 un système hybride constitué de prêts bilatéraux des États-membres de la zone euro à la Grèce, pour une valeur de 110 milliards d’euros sur trois ans, dont 30 milliards apportés par le FMI. Avant l’échéance du 19 mai 2010, le gouvernement grec a pu recevoir une enveloppe de 20 milliards d’euros qui lui a permis d’éviter le défaut. Mais ce n’est pas pour autant que les marchés se sont « calmés », bien au contraire. Les taux d’intérêt se sont mis à grimper pour le Portugal et l’Espagne, conduisant à un plan de « sauvegarde » de 750 milliards d’euros lors d’un sommet européen tenu à Bruxelles du 7 au 9 mai 2010.

Le thème des déficits publics et de la dette publique revient donc à la mode. Il n’a qu’un seul objet : justifier, par des « arguments » de conjoncture et d’un apparent bon sens, que la population doit se serrer la ceinture. Il faut retourner ce thème contre les néolibéraux et les sociolibéraux. La réalité des faits et quelques réflexions critiques montrent que la vraie gauche dispose de tous les arguments pour passer à l’offensive. Et pour faire grandir l’idée qu’il est nécessaire et possible de refuser les plans d’austérité et la remise en cause de la démocratie.

Face à l’hyper-austérité qui s’abat sur les peuples européens, des luttes d’une ampleur et d’une radicalité encore inconnues doivent se développer.

Episode N° 1 in our series on the crisis in the European Union :

 IN GREECE AND ELSEWHERE, REFUSE AUSTERITY PROGRAMMES AND THE EROSION OF DEMOCRACY

by the Mouvement Politique d’Education Populaire (MPEP)
(A political movement combining political action with continuing education)

translated from the French

Many thanks to Shelley


Summary

In many countries, public deficits and national debts have been accumulating in recent years. The American “subprime” crisis, caused by excessive private debt, provoked an increase in public debt in 2008-09, due to the bank-rescue programmes and “economy relaunch” measures taken by governments. The average public deficit in the Euro Zone countries more than tripled between 2008 and the end of 2009, increasing from 2% to 6.3% of the GDP, while national debt rose from 66% to 78.7% of the GDP between 2007 and the end of 2009.

The phenomenon of debt and deficit will be dealt with in detail in a future episode of our series on the crisis in the European Union. For the moment, suffice it to say that the principal cause of these debts and deficits is a major drop in revenue from taxes on capital and the wealth of the richest classes of society. Government programmes for rescuing banks and relaunching the economy during the 2007-09 crisis are a second cause. In addition, the interest paid by governments on the debt itself is more and more costly, since the central banks - which are now “independent” - can no longer lend to States.

To cover these deficits and debts, States borrow on “financial markets” (banks, pension funds, mutual funds, hedge funds...), through the issue of government bonds. But when States are deeply in debt, the credit rating agencies responsible for evaluating the risk of default give them bad “grades”, which leads to an increase in interest rates on their loans. And of course these higher interest rates further increase the deficits and make it necessary to borrow still more money . . . . It’s a vicious circle.

To repay at all costs the financial markets who have lent money to the States, the European Union and the IMF (but also the governments of the countries concerned) demand austerity policies, designed to make funding available for the reimbursement of debt. Since such policies are likely to provoke, as well they should, a movement of public protest (though such protest has not arisen in all Euoprean countries !), restrictive measures are then taken to limit democratic rights. The European Union and the IMF are thus able to “help” these countries (“help” is the official term used in the European Union’s propaganda) by granting them loans at interest rates below those of the financial markets, precisely so that the countries can go on to repay their debts to these very markets (particularly to the banks). Such “aid” comes with strings attached, called “conditionalities” or “structural adjustment programmes”, which demand generalized austerity and the restriction of democratic liberties.

The crisis in the European Union began in Greece. To meet its financial needs (civil servants’ salaries, budgets for schools, hospitals, firemen, police, transportation... and interest on loans, as well as the repayment of loans by the agreed dates), Greece needed to borrow about 54 billion euros in 2010. At the end of February, 13 billion euros had been borrowed on the financial markets. The crisis began when the Greek government announced that it would not be able to reimburse a loan of 8.5 billion euros which was due on 19 May 2010.

On 15 April, for the first time, the Greek government requested discussions with the European Commission, the European Central Bank and the IMF.

In 2009, the population of Greece was 11 million (2.2% of the total Euro Zone population) ; its GDP was 242 billion euros (1.2% of the European Union’s GDP) ; its national debt amounted to 112% of its GDP (3.6% of the total debt of the Euro Zone) ; its public deficit was 13.6%.

The financial markets saw in this situation a risk of default (total or partial non-reimbursement of loans and/or interest). Interest rates on loans to Greece immediately began to rise. On 22 April 2010, the interest on a ten-year loan was 8.8%, almost three times more than the rate on loans to Germany. The rate for funding over a two-year period was 10.23%, which is 9% higher than for Germany ! These exorbitant interest rates made it impossible for the Greek government to continue borrowing on the financial markets. Since the European Central Bank is forbidden to lend directly to States, and the European treaties forbid aid to States through transfers of funds (which would “distort” competition), the eurocrats were forced to invent emergency arrangements for dodging the obstacles imposed by the ECB and the treaties. In April 2010 they came up with a hybrid system of bilateral loans from Euro Zone member States to Greece, in the amount of 110 billion euros over three years, of which 30 billion were provided by the IMF. The Greek government received 20 billion euros to avoid defaulting on a loan that had to be repaid by 19 May 2010. But this failed to “calm” the markets ; on the contrary, interest rates for Portugal and Spain began to rise, and a 750 billion-euro “precautionary” programme was set up for these countries during the European summit meeting held from 7 to 9 May 2010 in Brussels.

Thus, the theme of public debts and deficits is back in fashion, for the sole purpose of forcing the people of Europe to tighten their belts, in view of the current “crisis” and in the name of “common sense”. These arguments must be turned against the neoliberals and socioliberals who propagate them. Factual reality and a little critical analysis show that the genuine Left has all the grounds it needs for an aggressive mobilization, popularizing the idea that it is both possible and necessary to refuse austerity programmes, as well as threats to demoratic rights.

Mobilizations of unprecedented proportions and radicality must be developed to combat the extreme austerity measures affecting all of the peoples of Europe.


Après l’accord spécifique permettant à la Grèce d’obtenir des prêts pour 110 milliards d’euros sur trois ans, un nouveau sommet européen s’est tenu à Bruxelles du 7 au 9 mai 2010. Il s’agissait de réagir à la crise de l’euro qui frappait non seulement la Grèce, mais qui commençait à s’étendre à l’Espagne et au Portugal, menaçant également l’Italie et la France ainsi que le reste des pays-membres de la zone euro. Les dirigeants européens, réunis à l’occasion de cette crise, avaient la possibilité de déclarer la guerre aux spéculateurs et mettre de l’ordre dans les marchés financiers. Ils ne l’ont pas fait, et pour cause, ils en sont l’émanation et les obligés. Ils ont préféré, de façon totalement illusoire, « rassurer » les spéculateurs et les marchés financiers. Ils ont pris prétexte de cette crise, à l’inverse, pour déclarer la guerre aux peuples d’Europe en déclenchant des plans d’austérité d’une ampleur inconnue depuis la Seconde Guerre mondiale. Pour tenter de neutraliser la protestation populaire, les eurocrates européens se sont engagés dans un vaste mouvement de remise en cause des droits démocratiques.

 Au lieu de déclarer la guerre aux marchés financiers, les oligarques européens ont déclaré la guerre aux peuples

Le signal de la reprise en main des marchés de capitaux qu’aurait pu donner l’Union européenne – leur mise au pas - a été une fois de plus refusé. Et on comprend pourquoi puisque les traités européens interdisent toute forme de restriction à la libre circulation des capitaux. Comment encadrer, ou même « réguler » les marchés financiers sans remettre en cause, d’une manière ou d’une autre, leur liberté de circulation ? Car une telle limitation de cette circulation est assimilée à du « protectionnisme » appliqué non pas au marché des biens et services, mais au marché des capitaux. Or, dans l’univers des europiomanes, le protectionnisme est un dessein diabolique.

C’est pourtant en s’attaquant radicalement aux causes de l’instabilité monétaire et financière internationale que l’Union européenne pourrait peser comme force positive de stabilité à l’échelle mondiale. Ce serait, sans nul doute, le meilleur moyen de réconcilier l’Europe et les Européens.

À l’opposé de cette idée de bon sens, le comportement des oligarques européen fait penser à celui des peuplades des temps reculés, écrasées par l’ignorance et la superstition. Pour calmer la colère des dieux ou des démons et les « rassurer », il fallait des cérémonies sacrificielles et des offrandes perpétuelles. C’est la même chose aujourd’hui avec les marchés financiers qui veulent des sacrifices et des offrandes ayant pour nom austérité, chômage, pauvreté, misère… À la différence près que les dieux d’antan sont devenus des hommes en chair et en os en quête de profits sur le dos des peuples.

La pulvérisation en cours des droits sociaux et démocratiques remet en cause près de trois siècles de luttes – depuis les Lumières - qui avaient abouti à la civilisation européenne. Finalement, la « construction » européenne actuelle, celle des marchés et de la « concurrence libre et non faussée », déconstruit cette civilisation bâtie de haute lutte.

 L’austérité pour les pauvres : une seconde nature pour les classes dirigeantes

Selon les dictionnaires, l’ « austérité » est une « manière de vivre excluant la douceur, les plaisirs superflus ». Le terme de « rigueur » remplace parfois celui d’ « austérité » : « refus de tout laxisme dans le respect des impératifs économiques et budgétaires ». La « rigueur » est véritablement entrée dans l’histoire politique lorsque François Mitterrand, président de la République, a renoncé en 1983 à poursuivre l’expérience d’une politique de gauche pour s’aligner sur les politiques néolibérales en parlant du «  tournant de la rigueur ». L’ « austérité » et la « rigueur », en effet, sont des politiques économiques qui sont présentées comme voulant réduire drastiquement les coûts et les dépenses publiques.

De telles politiques ont vocation à être mises en œuvre lors de catastrophes comme des guerres ou des cataclysmes naturels ayant détruit une partie de l’appareil de production et des infrastructures (routes, ponts, habitations, réseaux…). Dans ces circonstances exceptionnelles, il est impossible, matériellement, de maintenir le niveau de vie de la population. C’est la situation qu’a connue la France, par exemple, pendant la Seconde Guerre mondiale et pendant encore quelques années après la Libération. C’est le drame que connait le peuple haïtien depuis le tremblement de terre de janvier 2010. Il faut, dans ces épreuves, faire des sacrifices pour reconstruire le pays. Il ne viendrait à l’esprit de personne de nier ces réalités et d’exiger le maintien des positions de chacun alors que ce n’est objectivement pas possible.

Il existe une autre raison à l’austérité et à la rigueur, beaucoup moins dramatique. C’est lorsqu’un pays est très fortement endetté vis-à-vis de tiers, comme d’autres pays ou des banques et institutions financières étrangères. Les classes dirigeantes des pays endettés peuvent alors décider l’austérité ou la rigueur dans le but d’économiser le maximum de fonds publics pour les utiliser à rembourser les créanciers. Dans ce dernier cas, l’acceptation de la population appelée à faire des sacrifices dépendra des raisons de cet endettement et du partage équitable de ces sacrifices à réaliser au sein de la société. Car il serait un peu trop facile, pour des gouvernants incompétents ou corrompus, d’endetter leur pays et de présenter ensuite l’addition à la population. Qui pourrait s’étonner du refus de celle-ci de faire les sacrifices demandés ?

C’est exactement la situation des plans d’austérité imposés aux Grecs, aux Portugais, aux Espagnols, aux Italiens, aux Français, entre le début de l’année et le printemps 2010, ainsi qu’aux autres peuples des pays membres de l’Union européenne, particulièrement de la zone euro. Les déficits publics et la dette publique, qui justifient cette austérité, n’ont pourtant pas pour origine un excès de dépenses sociales. Ces dettes et déficits ont pour origine, au contraire, la faiblesse des recettes fiscales provenant des prélèvements sur le capital et les revenus des personnes fortunées. Il faut également mentionner la crise des subprimes, qui a été une crise de la dette privée importée des États-Unis et qui a coûté des centaines de milliards d’euros aux États européens pour « renflouer » les banques ou relancer l’économie. Il faut ajouter les politiques des dirigeants de l’Union européenne et de chacun des pays de l’Union qui n’ont eu de cesse d’affaiblir la part du travail dans la répartition des richesses et de renforcer à l’inverse le poids des marchés financiers en organisant leur libéralisation totale. Maraboutés par les dogmes néolibéraux, les « gnomes » de Bruxelles n’avaient et n’ont qu’une seule ligne politique : affaiblir la part du travail dans la répartition des richesses afin de faire remonter celle du capital. Ils ne font pas cela par incompétence, bêtise ou méchanceté (quoique, parfois…), mais parce qu’ils croient vraiment (du moins ceux qui n’ont pas encore sombré dans le cynisme absolu) que l’économie ne peut fonctionner correctement qu’à la condition de libérer les « forces du marché », celles des « entrepreneurs » et celles de la finance. Toute entrave à ces « libertés », de leur point de vue, serait fatale. Il parait que cette politique serait plus efficace pour le bien de tous. Le principal moyen d’abaisser la part affectée au travail dans la répartition des richesses, pour faire remonter celle affectée au capital, a été l’organisation méthodique et cynique du chômage et de la précarité. Autre source de déficits et de dettes publics, les intérêts payés par les États sur leurs emprunts. Toutes ces questions seront expliquées en détail dans un prochain épisode.

 Les riches ne payent pas assez d’impôts

Il faut comprendre – et nous en avons les effets sous les yeux – que lorsque les revenus de la population sont réduits par les plans d’austérité et la rigueur, les taxes, cotisations sociales et impôts qu’elle paye le sont aussi ! Pas besoin d’avoir fait dix ans d’études d’économie pour comprendre cela. Pourquoi les oligarques européens ne le comprennent-ils pas ? Ils le comprennent parfaitement bien, mais ils expliquent cette situation par une justification qui est toujours la même : il n’y a pas eu assez de libéralisations, de privatisations, d’ « assainissements », d’ « ajustements », de discipline, de… Ne nous faisons pas d’illusions. À leurs yeux il n’y en aura jamais assez ! D’autant que s’il est relativement facile de faire baisser les recettes fiscales, il est toujours plus difficile de faire baisser les dépenses sociales qui ne peuvent jamais totalement suivre le rythme de diminution des recettes. Sauf à vouloir affamer la population, perspective que n’écartent pas les oligarques européens qui sauront très bien communiquer sur le mode de l’impuissance navrée.

Ce facteur de déséquilibre des finances publiques qui vient des multiples aides, directes et indirectes, accordées aux actionnaires des entreprises et aux ménages les plus fortunés, notamment grâce aux « niches » fiscales, est particulièrement révoltant. Comme les citoyens ne sont pas des demeurés, ils se rendent bien compte que l’austérité que l’on veut leur imposer est injuste. C’est pourquoi les classes dirigeantes mènent une politique de la peur et d’affolement de la population pour tenter de neutraliser sa résistance. C’est grossier, mais ça peut marcher. L’austérité et la remise en cause de la démocratie vont toujours ensemble, car les classes dirigeantes veulent évidemment annihiler toute forme de résistance à ces plans d’austérité.

Au total, ayant tout fait pour développer les marchés financiers et leur assurer une activité sans entrave, les dirigeants euro-libéraux se trouvent aujourd’hui submergés par leur propre créature. Il faut rappeler une nouvelle fois que les traités européens interdisent toute restriction aux mouvements de capitaux, non seulement entre les États-membres, mais aussi entre les États-membres et les États extérieurs à l’Union européenne (article 63 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, appelé Traité de Lisbonne). Il faut se souvenir que cette disposition insensée a été exigée par le gouvernement allemand qui en fit une condition de l’union monétaire. Ce fut précisément pour garantir que les États-membres respecteraient la règle de réduction des déficits publics – règle d’abord implicite puis explicite avec les fameux « critères de Maastricht » - que les gouvernements, cédant à l’exigence des autorités allemandes encore hantées par le spectre de l’hyperinflation de 1923, érigèrent délibérément les marchés financiers non seulement intra-européens mais aussi extra-européens comme surveillant général des politiques économiques de la future zone euro.

 Une partie de la gauche enfumée par les europiomanes

Les psychopathes europiomanes qui forment le gros des élites européennes et des cabinets gouvernementaux savaient que de graves troubles économiques, sociaux et politiques résulteraient de cette construction. Ils n’avaient d’autre but que d’engager les pays de la zone euro dans le schéma impitoyable d’une harmonisation sociale et fiscale par le bas et d’une réduction incessante du « poids de l’État ». Un schéma qui nécessite d’entretenir une concurrence farouche entre pays. Il est donc hors de question, de leur point de vue, de permettre une quelconque solidarité internationale. À ce propos il est pathétique d’entendre les lamentations d’une partie de la gauche européenne qui semble découvrir qu’il n’existe aucune solidarité entre les pays membres de l’UE. Et il est tragique de constater que les mêmes, n’ayant rien appris, persistent à prier pour une « Europe solidaire » qui est pourtant interdite par les traités fondateurs eux-mêmes.

Les eurocrates avaient besoin de mettre en place un calendrier qui permette de les prémunir contre toute tendance des gouvernements nationaux à céder aux demandes des populations soumises à une cure d’austérité éternelle. Ce qui risque d’être le cas si les électeurs portent au gouvernement des partis vraiment de gauche. C’est pourquoi ces oligarques ont délibérément mis les États-membres sous la tutelle d’une créature « miraculeuse », en organisant la tyrannie globale des marchés, laquelle aurait le pouvoir de mettre au pas les futurs gouvernements afin de protéger perpétuellement les gains des rentiers et d’appliquer indéfiniment les « réformes » nécessaires pour les garantir, à savoir la casse sociale et la dépolitisation sans fin.

Un facteur aggravant en Grèce tient au fait que les catégories les plus aisées de la population ne payent pratiquement pas d’impôts, notamment au moyen de multiples systèmes d’évasion fiscale. Alors que les salariés du privé et les fonctionnaires sont imposés à la source, les professions libérales déclarent en moyenne un revenu dérisoirement faible, inférieur au salaire moyen des ouvriers. Comme les riches ne payent pas d’impôts et que peu est fait pour les y contraindre, ce sont les pauvres qui payent l’impôt ! On comprend, dès lors, qu’un tel système ne peut qu’encourager l’accélération des déficits publics.

La première chose à faire, dans les pays concernés comme la Grèce, le Portugal ou l’Espagne est donc d’engager, de poursuivre ou d’intensifier les luttes sociales pour l’annulation de toute forme d’austérité ou de rigueur pour la population. L’austérité est comme une seconde nature pour les classes dirigeantes – à condition qu’elle s’applique aux autres – car elle est un puissant moyen de modifier le partage des richesses en leur faveur. Tous les prétextes sont bons pour y parvenir. Dans les cas grec, espagnol, portugais, l’austérité est demandée par les marchés financiers (banques, fonds mutuels, fonds de pension, hedge funds, fonds souverains, grandes entreprises…), l’Union européenne, le FMI et les différents gouvernements européens – dont les gouvernements socialistes grecs, espagnols et portugais – en contrepartie de prêts de plusieurs dizaines de milliards d’euros. Ces politiques insensées sont menées dans le seul but de « rassurer » les « marchés financiers » alors qu’ils sont le problème et que la solution est de les décapiter.

 Un niveau de richesses créées le plus élevé du monde, et pourtant des plans d’austérité démentiels pour la population qui confirment l’inexistence du « modèle social européen »


Où est le « modèle social européen » ? Quelqu’un a-t-il vu le « modèle social européen » ? Après les plans d’austérité qui se sont abattus sur les pays-membres de l’Union européenne, particulièrement ceux de la zone euro au premier semestre 2010, sera-t-il encore possible de parler de « modèle social européen » pour ceux qui, de toute bonne foi, y avaient cru ? Certes un phénomène de « convergence » sociale a pu être observé à la Libération, grâce à la victoire sur le nazisme et aux gouvernements de gauche qui s’étaient installés en Europe. Mais depuis c’est à une autre « convergence » que l’on assiste : celle qui rapproche du modèle anglo-saxon. Les systèmes de protection sociale issus de la Résistance et de la Libération – le programme du Conseil national de la Résistance pour la France – sont peu à peu démantelés par l’Union européenne pour les aligner à la baisse sur ceux des autres pays développés. Telle est la condition, pour les oligarques européens, de la « compétitivité » de l’Union et de sa monnaie unique, l’euro.

Les classes dirigeantes européennes, grâce à la crise de 2010, pensent avoir trouvé une excellente occasion d’affaiblir encore un peu plus le « modèle social européen » issu non pas de l’Union européenne mais de la Libération. Elles en rêvent depuis 1945. Celui qui a probablement le mieux résumé leur pensée est le français Denis Kessler, ancien numéro deux de l’organisation patronale française, le MEDEF. Pour lui, « le modèle social français est le pur produit du Conseil national de la Résistance. Un compromis entre gaullistes et communistes. Il est grand temps de le réformer et le gouvernement s’y emploie […] La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952 sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du CNR » (Challenges, 4 octobre 2007).

Quelle étrange situation ! Cette crise éclate dix ans après le lancement de la « stratégie de Lisbonne », dont on nous avait martelé sur tous les tons qu’elle allait générer « l’économie de la connaissance la plus compétitive du monde ». Dans un autre épisode de ce feuilleton, le M’PEP rappellera les promesses faites au moment du Traité de Maastricht et de la création de l’euro.

Déjà, lors de la réunion ministérielle de l’OCDE qui s’était tenue à Paris le 26 mai 1997, les « experts » de cette organisation estimaient que « le chômage pourrait être divisé de plus de moitié en Europe ces vingt prochaines années pour être ramené aux alentours de 5% ». Mais pour y parvenir il y aurait un prix à payer : celui de continuer, malgré « les pressions protectionnistes et les tensions sociales, à développer les échanges commerciaux et à réformer les marchés du travail dans le sens d’une plus grande flexibilité et d’une réduction des réglementations ». C’est ce qui a été fait, on voit le résultat (La Correspondance économique, 27 mai 1997).

Peu de citoyens des pays européens le savent, mais début 2010 des fonctionnaires grecs, notamment des enseignants, n’avaient pas été payés depuis plusieurs mois. Un exemple parlant pour une « stratégie » qui devait reposer sur la « connaissance ». Certains décrivent le massacre social du peuple grec par l’appellation scandaleuse de « plan d’assainissement ». Non ! Il s’agit d’un violent plan d’austérité. Plus exactement, ce sont plusieurs plans d’austérité successifs qui ont été annoncés par le gouvernement grec. Quatre au total en quatre mois. Du jamais vu. Ces plans se sont succédés en fonction des hésitations des fous furieux qui dirigent l’Union européenne, d’un rapport de forces social en Grèce qui éprouvait des difficultés à se mettre en place, et au fur et à mesure de l’évolution de la situation sur les marchés et des exigences de l’Union européenne et du FMI.

Mi-janvier 2010 : de premières mesures d’austérité en Grèce

Le gouvernement grec prend quelques mesures positives comme l’augmentation des recettes fiscales par la remise en cause de certains privilèges fiscaux, la lutte contre l’évasion fiscale, une taxe exceptionnelle sur les grandes fortunes. Mais il décide aussi de nouvelles privatisations et de mesures brutales contre les fonctionnaires : gel des embauches, fin des contrats à durée déterminée, non-remplacement de 4 départs sur 5 à compter de 2011, réduction des primes, diminution des ressources des hôpitaux de 1,4 milliard d’euros…

Début février 2010, des mesures supplémentaires viennent s’ajouter

  • Gel des salaires dans la fonction publique.
  • Âge légal de la retraite remonté à 63 ans.
  • Augmentation des taxes sur les carburants.

Début mars 2010, 3e plan d’austérité

  • Augmentation de taxes (TVA, alcools, tabacs, carburants).
  • Augmentation de l’impôt pour les revenus supérieurs à 100 000 euros annuels.
  • Gel des salaires dans le secteur privé.
  • Gel des retraites pour les fonctionnaires.
  • Baisse de 30% du 13e mois et de 60% du 14e mois. Une précision est ici nécessaire, car les grands médias ont mis en exergue le fait que les Grecs, touchant 14 salaires par an, étaient des privilégiés. Il était donc logique qu’ils se serrent la ceinture après avoir vécu au-dessus de leurs moyens et n’avaient que ce qu’ils méritaient. Certes les Grecs reçoivent 14 salaires par an : un salaire mensuel, un 13e mois à Noël, la moitié d’un 14e mois à Pâques et l’autre moitié pour les vacances d’été. Il faut savoir cependant que le salaire minimum mensuel en Grèce est de 668 euros brut (1 343 euros brut en France) et que le salaire moyen mensuel brut est de 750 euros !

Début mai 2010, 4e plan d’austérité

Le 29 avril 2010 le FMI et l’UE demandaient des mesures supplémentaires d’austérité, condition pour que la Grèce obtienne des prêts (Wall Street Journal, 30 avril 2010). Le 2 mai 2010 le Premier ministre grec annonçait un plan de réduction des dépenses publiques de 30 milliards d’euros, occasionnant, de son propre aveu, de « grands sacrifices ». Les autorités grecques acceptaient ainsi un nouveau plan d’austérité, frisant l’acharnement thérapeutique. À la suite du sommet européen du 7 au 9 mai 2010 à Bruxelles, les mesures suivantes étaient prises :

  • Le taux principal de la TVA, après être déjà passé de 19% à 21%, passe de 21% à 23%.
  • Les taxes sur le carburant, l’alcool, le tabac augmentent pour la deuxième fois de 10%.
  • Gel des salaires et des retraites dans le secteur public pendant 5 ans.
  • Les primes sont limitées à 1 000 euros par an pour les fonctionnaires et supprimées pour ceux qui touchent plus de 3 000 euros nets par mois. Elles sont plafonnées à 800 euros pour les retraités et supprimées pour ceux d’entre eux dont la pension dépasse 2 500 euros mensuels. Cela représente la suppression de l’équivalent de 2 mois de salaires pour les fonctionnaires.
  • Les départs anticipés à la retraite, notamment ceux liés à la pénibilité du travail, sont interdits avant l’âge de 60 ans.
  • L’âge légal de départ à la retraite pour les femmes passera de 60 à 65 ans d’ici 2013.
  • La retraite à taux plein nécessitera 40 années de travail au lieu de 37. De plus elle sera calculée sur la totalité des années travaillées et non plus sur le dernier salaire. Cette mesure fera baisser le montant des pensions de 45% à 60% selon les cas.

D’après le ministre grec de l’Économie, Monsieur Papaconstantiniou, le déficit budgétaire devra être réduit de 11% du PIB, soit 30 milliards d’euros sur les trois prochaines années, jusqu’en 2012. Cela donnerait un déficit budgétaire de 8,1% en 2010, 7,6% en 2011 et 6,5% en 2012. Le déficit budgétaire devrait être ramené à 3% en 2014, conformément aux « critères » du traité de Maastricht. Pour y parvenir, des privatisations sont prévues comme celles des entreprises publiques de distribution d’eau ou les chemins de fer, qui devraient rapporter entre 5 et 6 milliards d’euros. Il faut ajouter un vaste plan de fusion des municipalités qui permettra de supprimer de nombreux services publics locaux.

En revanche, le plan d’austérité ne touche pas le budget de la Défense. On comprend pourquoi : la Grèce a passé de très grosses commandes de matériel militaire à la France et à l’Allemagne…

La Grèce est devenue le 10e membre de l’Union européenne le 1er janvier 1981 et le 12e membre de la zone euro le 1er janvier 2001. La politique de « convergence » qui lui a permis de respecter les critères de Maastricht afin de pouvoir participer à l’euro s’était déjà traduite par d’importantes mesures d’austérité et de libéralisation. Pour parvenir à faire avaler ces mesures aux Grecs, le profil politique idéal avait été trouvé : un jeune premier ministre, socialiste, économiste, ayant passé la période des Colonels en Allemagne. Nous avons nommé Costas Simitis, surnommé le « Rocard grec ». C’est dire.

Un gigantesque programme de privatisations avait été mené à terme : Banque de Crète, Banque de Macédoine et Thrace, Banque de Grèce Centrale, chantiers navals de Syros, Skaramanga et Elefsina, Électricité de Grèce (DEI), les télécommunications (OTE), Olympic Airways, HAI (armement et aéronautique), la Poste (ELTA), les paris sportifs (OPAP), le port du Pirée (OLP), Eaux et Assainissement de Salonique, le canal de Corinthe, le cabotage…

À la fin de l’année 2000, à la veille de l’entrée de la Grèce dans la zone euro, un rapport du FMI estimait pourtant que ce n’était pas suffisant. Il demandait – déjà - la diminution du nombre de fonctionnaires et la démolition des systèmes de retraite et de santé, « indispensable pour réduire les dépenses sociales ». Il exigeait en outre l’ « accélération de la libéralisation des marchés du gaz naturel et des transports ».

 La contagion des plans d’austérité


Lors du sommet européen qui s’est tenu à Bruxelles du 7 au 9 mai 2010, un plan de 750 milliards d’euros a été décidé pour « rassurer » les marchés financiers et les spéculateurs. Présenté comme un « plan d’aide » aux pays endettés, il généralise en réalité l’austérité et organise sa contagion. Les deux pays qui, après la Grèce, étaient « ciblés » par la spéculation, l’Espagne et le Portugal, ont été sommés de rendre les armes. Les gouvernements socialistes de M. Zapatero et de M. Socrates ont immédiatement accepté. Si la situation n’était pas si tragique, on pourrait croire qu’ils ont fait leur la boutade d’Alphonse Allais : « Il faut prendre l’argent là où il se trouve, c’est-à-dire chez les pauvres. Bon, d’accord, ils n’ont pas beaucoup d’argent mais il y a beaucoup de pauvres ».

 En Espagne

Le 11 mai 2010, Barack Obama, le Président des États-Unis, téléphonait au Premier ministre espagnol, le socialiste José Luis Rodriguez Zapatero. C’était pour le convaincre d’accepter l’austérité en Espagne afin de bloquer la contagion de la crise de l’euro qui pouvait affecter le dollar. Le lendemain, M. Zapatero annonçait officiellement l’austérité pour le peuple espagnol. Il n’y avait probablement pas encore assez de chômeurs en Espagne (4,6 millions, plus de 20% de la population), les indemnités chômage représentent d’ailleurs 30 milliards d’euros (3% du PIB). Le prétexte à cette austérité a été d’un grand classicisme : le déficit public espagnol était de 11,2% du PIB en 2009, loin des 3% définis par le traité de Maastricht. Facteur aggravant : les banques espagnoles détenaient 60% de la dette publique portugaise. M. Zapatero a donc décidé 5 milliards d’économies budgétaires en 2010 et 10 milliards en 2011 :

  • Baisse de 5% en moyenne des salaires des fonctionnaires.
  • Gel des retraites en 2011.
  • Suppression du « chèque-bébé » de 2 500 euros (créé en 2007, il avait pour but de relancer la natalité).
  • Réduction de 600 millions d’euros de l’aide au développement en 2010 et 2011.
  • Diminution des remboursements de médicaments (300 millions d’euros).
  • Diminution des investissements de l’État pour 6 milliards d’euros.
  • Diminution des investissements des communautés autonomes pour 1,2 milliard d’euros.

Pour « rassurer » les marchés financiers, M. Zapatero avait déjà supprimé l’impôt sur la fortune en 2008 au motif qu’il était jugé « peu efficace et dépassé ». Mais ce n’était toujours pas suffisant. Fin janvier 2010 un premier plan d’austérité avait été décidé :

  • Annulation de différentes dépenses budgétaires pour 7,5 milliards d’euros.
  • Baisse des dépenses de santé (1,5 milliard d’euros).
  • Réduction du nombre de fonctionnaires par le remplacement de seulement 1 départ sur 10.
  • Hausse de 2 points de la TVA.

Pendant des années l’Espagne avait été présentée comme un « modèle ». Par la droite, les grands médias, les socialistes. Mme Royal avait même été surnommée la « Zapatera ». Il est vrai que pour ceux qui ne se nourrissent que de la pâtée que leur servent les grands médias, toutes les apparences plaidaient en faveur de l’Espagne de M. Zapatero : excédent budgétaire de 2% du PIB en 2007 ; croissance économique de 4% ; croissance de l’emploi également de 4% ; diminution du chômage ; intégration de 800 000 immigrants par an ; convergence du niveau de vie des Espagnols vers celui des pays les plus riches d’Europe (40% en 1995 ; 80% en 2007)…

Mais l’Espagne en 2010 est devenue un anti-modèle, la caricature de ce qu’il ne faut pas faire. Elle connait une croissance négative de -3% en 2009 et de -1% en 2010 ; un taux de chômage qui dépasse 20% et qui continue de croître ; un taux de chômage pour les jeunes et les plus de 50 ans qui dépasse 45%.

Comment l’Espagne en est-elle arrivée là ? Par politique politicienne. Par suffisance. Par court-termisme. Par absence de réflexion critique sur le modèle néolibéral. Le gouvernement socialiste, pour avoir des résultats immédiats, a favorisé bêtement une concentration de l’activité économique sur le secteur de la construction. Plus de 30% de la population active, avant la crise, travaillait dans ce secteur. Certaines années, plus de 1 million de logements ont été mis en chantier (10 000 en 2009 !). Cette folie a été rendue possible par les décisions et le laxisme gouvernemental favorisant l’endettement des ménages, exactement sur le modèle américain. Celui-ci est passé, en moyenne, de 70% du revenu annuel en 1999 à 140% fin 2007. Résultat : 1,2 million de logements cherchent en 2010 un acquéreur, parfois dans des villes fantômes. De quoi loger 6 millions de personnes !

Pourtant le peuple espagnol était le seul à avoir dit « oui » par référendum au traité constitutionnel européen en 2005. À 77% ! Il semble, aujourd’hui, avoir compris son erreur. Ainsi, 66% des Espagnols interrogés ne croient pas que l’Union européenne pourra aider leur pays ; 88% ne font pas confiance à leur gouvernement (El Pais, 2 mai 2010). Ce sondage a été publié quelques jours après que Standard & Poor’s abaisse la note de l’Espagne et que le taux de chômage dépasse 20%. Dans ce contexte, repousser l’âge de la retraite à 67 ans est une décision particulièrement révoltante.

 Au Portugal

Le 13 mai 2010, Monsieur José Socrates, Premier ministre socialiste du Portugal, a annoncé lui aussi un nouveau plan d’austérité. On ne sait pas si Barack Obama lui a téléphoné avant. Mais on sait que M. Socrates a eu cette phrase merveilleuse : « Ces nouvelles mesures sont fondamentales pour défendre le Portugal et notre économie et pour renforcer notre crédibilité sur les marchés internationaux » (Wall Street Journal, 14 mai 2010). Immédiatement après la dégradation de la note du Portugal par Standard & Poor’s le 8 avril 2010, le gouvernement socialiste et le principal parti d’opposition (le Parti social-démocrate – PSD) avaient décidé de « travailler ensemble » contre la crise et même d’établir « un dialogue permanent ». Le but : que « tous les acteurs internationaux sachent que le pays a l’intention de respecter ses objectifs ».

Il n’y a rien d’étonnant à cela, M. Socrates est un socialiste « moderniste » : style jeune loup aux dents qui rayent le parquet, sans idéologie ni convictions, opportuniste, un pur produit de l’appareil, des liens ambigus avec les milieux médiatiques et des affaires…

Le déficit public du Portugal était de 9,4% du PIB en 2009, l’objectif fixé par l’Union européenne et le FMI est de le ramener à 7,3% en 2010 et 4,6% en 2011. Les moyens suivants ont été décidés :

  • Hausse de l’impôt sur le revenu de 1,5%.
  • Relèvement de la taxe sur les bénéfices des entreprises de 25% à 27,5%.
  • Augmentation de 1% de la TVA qui passe à 21%.
  • Annulation d’investissements publics comme la construction d’un nouvel aéroport à Lisbonne et d’un pont sur le Tage.

Au début de l’année 2010, comme en Grèce et en Espagne, le gouvernement portugais avait déjà décidé d’un plan d’austérité :

  • Taxe de 20% sur les plus-values boursières.
  • Augmentation du taux marginal de l’impôt sur le revenu porté à 45%.
  • Gel du salaire des fonctionnaires.
  • Suppression de 73 000 postes de fonctionnaires en quatre ans.
  • Réduction du budget de la Défense de 40%.
  • Diminution des investissements ferroviaires.
  • Diminution des allocations chômage.
  • Nouveaux péages autoroutiers.
  • Privatisations pour 6 milliards d’euros.

La droite soutient ces plans d’austérité proposés par les gouvernements socialistes grecs, espagnols et portugais. Qui s’étonnera ensuite du brouillage des idées entre la gauche et la droite et de la montée généralisée de l’abstention aux élections, ainsi que du vote d’extrême droite ?

 En Italie

Le 25 mai 2010 des mesures d’austérité étaient prises comme :

  • Gel des salaires des fonctionnaires pour trois ans (qui « apporterait » 5 milliards d’euros par an).
  • Gel des embauches dans la fonction publique.
  • Diminution de 10% des dépenses des ministères.
  • Plafonnement des allocations familiales.

Il s’agissait d’économiser 24 milliards d’euros d’ici 2012 pour ramener le déficit budgétaire qui était de 5,3% du PIB en 2009 à 2,7% en 2013. On voit bien, par le faible niveau du déficit public italien, que l’austérité décidée n’a que peu à voir avec un risque hypothétique de défaut de paiement de sa dette par l’Italie. La classe dirigeante italienne, comme celle des autres pays, profite de la situation pour redresser ses profits.

Et ailleurs…

Après des négociations avec le FMI, l’UE et la BCE, le gouvernement roumain (droite) a obtenu un prêt de 20 milliards d’euros en mars 2009. Un an plus tard, il en avait dépensé la moitié, mais le FMI refusait de débloquer le reste si la Roumanie n’accélérait pas les mesures d’austérité et de libéralisation. Le gouvernement roumain a donc obtempéré et a diminué les salaires des fonctionnaires de 25%, les retraites de 15%, les allocations familiales, les aides aux personnes handicapées… Le rêve ! Le salaire moyen en Roumanie est de 350 euros nets par mois, les pensions s’élèvent à 200 euros. La Roumanie est une illustration grandiose des progrès accomplis vers l’horizon radieux du « modèle social européen ».

En Lettonie, les retraites ont été réduites de 10%, le salaire minimum de 20%, le salaire des enseignants de 50%... Parallèlement, le PIB letton a chuté de 18%...

En Grande-Bretagne, le nouveau gouvernement du Premier ministre David Cameron a lui aussi décidé d’entrer dans la ronde de l’austérité. Ce sont 7,2 milliards d’euros d’économies qui sont prévues en 2010, notamment par le gel des embauches dans la fonction publique et la diminution des subventions aux associations. Le déficit public de la Grande-Bretagne était de 11,4% du PIB et la dette publique de 90% en 2009.

En Allemagne, 10 milliards d’euros d’économies sont prévus chaque année jusqu’en 2016.

 En France

Comme d’habitude, le gouvernement Sarkozy-Fillon fait de la politique politicienne. Il a remis à la Commission européenne, en janvier 2010, un « programme de stabilité » (lire « austérité » !) pour les années allant de 2011 à 2013. Ce « programme » prévoit de réduire le déficit public de 8,2% en 2010 à 3% en 2013. La casse du système de retraites devrait être un élément central dans la baisse des dépenses publiques. Ce sont les dépenses de l’État qui sont visées et qui « seront gelées en valeur » (elles ne suivront pas l’inflation). Bien entendu, les Dupont et Dupond de la politique, les deux anciens premiers ministres Dominique de Villepin et Alain Juppé y sont très favorables. Le premier a appelé à la « rigueur », et le second, « je dirais même plus », a plaidé pour la « rigueur » (Le Monde, 12 mai 2010).

Pour atteindre ces objectifs de réduction du déficit public, le gouvernement pronostique une croissance économique de 2,5% en 2010 et 2011. C’est totalement illusoire. Les mesures d’austérité, si elles s’appliquent du fait de l’insuffisance des lutes sociales, ne permettront que d’envisager une croissance économique comprise entre 0% et 1%. Pour les classes dirigeantes, cela n’a pas vraiment d’importance. Si les objectifs ne sont pas atteints, la situation sera le prétexte à une nouvelle cure d’austérité…

Pour mémoire, on rappellera les meilleurs moments du sommet de Lisbonne, qui donna naissance à la « stratégie » du même nom, qui s’était tenu les 23 et 24 mars 2000. Il fallait «  renforcer le modèle social européen » pour le rendre « plus moderne et plus actif ». Plusieurs pistes étaient proposées par l’Union européenne : poursuite de la libéralisation des télécommunications, des marchés publics, de l’énergie, de l’aviation ; achèvement d’ici 2005 de l’intégration d’un vaste marché financier européen. Ainsi, le taux de chômage pourrait être de 4% en 2010. Du coup, le taux des personnes vivant au-dessous du seuil de pauvreté devrait être ramené de 18% à 15% en 2005 et 10% en 2010. Tout cela a été fait, et plus encore. Pour quel résultat ? En 2009, le taux de chômage était de 9,1% et le taux de pauvreté de 17%...

 Les plans d’austérité conduisent peu à peu à la remise en cause de la souveraineté nationale et populaire et de la démocratie pour promouvoir le fédéralisme


Le 7 mai 2010, le gouvernement socialiste grec, sous la pression de Bruxelles et de Washington, a fait voter une loi incroyable qui permet au gouvernement de prendre par décret toutes les mesures liées au plan d’austérité. Le principe fondamental de séparation des pouvoirs entre l’exécutif et le législatif est bafoué. La Grèce, qui a inventé la démocratie, se voit projetée plus de vingt siècles en arrière ! Ainsi les oligarques de Bruxelles – et les banquiers – auront des garanties supplémentaires, grâce à cette suspension du régime démocratique, d’éviter une remise en cause des politiques d’austérité par des parlementaires respectueux de leur fonction ou poussés au derrière par la population. Il s’agit en effet d’une suspension du régime démocratique et même d’une suspension du régime constitutionnel (violation massive du principe de séparation des pouvoirs) : la représentation parlementaire et, à travers elle, la souveraineté populaire, sont écartées au profit d’un exécutif érigé au rang de dictateur. Et ce sont des socialistes qui commettent cet attentat contre la démocratie.

Mais il y a plus. Le 12 mai 2010, la Commission européenne rendait publique la proposition de placer les budgets des pays membres de la zone euro sous son contrôle, avant le vote des parlements nationaux. Le commissaire européen aux basses-œuvres, M. Olli Rehn, explique, très sérieux et apparemment en pleine possession de ses moyens : « Nous donnerions ainsi plus d’informations, et donc de pouvoir aux parlements nationaux. Lorsqu’ils prendront une décision, ils seront informés de la situation et des priorités budgétaires de l’Union dans son ensemble » (Les Échos, 14 et 15 mai 2010). M. Cohn-Bendit, député européen d’Europe Écologie, toujours égal à lui-même, est d’accord avec M. Rehn. Il affirme « que l’Union européenne décide [des budgets] ne me choque pas ».

 C’est l’occasion qui fait le larron

La crise de l’Union européenne est l’occasion qui fait le larron. C’est une opportunité comme il s’en présente rarement, pour les européistes et les fédéralistes, de profiter de la situation pour tenter de renforcer les pouvoirs de la Commission et d’affaiblir celui des États. Le 17 mai 2010, les ministres des Finances de la zone euro ont ainsi annoncé qu’ils étaient d’accord pour discuter de la possibilité de laisser le soin à la Commission d’évaluer les orientations budgétaires des pays membres avant les parlements. Le courageux Monsieur Barnier, commissaire européen au marché intérieur, qui apprécie sa sinécure bruxelloise et ne voudrait y renoncer sous aucun prétexte, a estimé que « c’est un pouvoir supplémentaire pour chaque député que de voter en toute connaissance de cause ». Faut-il comprendre que jusqu’à présent les députés votaient le budget sans savoir ce qu’ils faisaient ?

La Chancelière allemande, Mme Merkel, est allée jusqu’à proposer une suspension du droit de vote au Conseil pour les États fautifs ! Même dans un système fédéral on ne concevrait pas d’ôter sa représentation à la population d’un État fédéré. Circonstance aggravante : dans le système de l’Union européenne, tout ne se décide pas à la majorité (qualifiée). Ainsi, on supprimerait carrément leur droit de veto aux États-nations que la Commission pointerait du doigt… On ne saurait passer sous silence pareille offense. Puisque la situation en Grèce est, parait-il, à l’origine de ces déclarations délirantes, Mme Merkel devrait se souvenir de ce que représentent les républiques grecques de l’antiquité dans l’histoire de la civilisation. Elle devrait aussi savoir que dans l’Athènes antique, tout citoyen (mais pas les esclaves) pouvait intenter un procès politique contre l’auteur d’une proposition attentatoire aux droits fondamentaux. Ses concitoyens, tirés au sort pour juger l’affaire, pouvaient infliger au fautif non seulement la perte de ses pouvoirs mais aussi le frapper d’une amende équivalente à plusieurs années de revenu, lui ôter des droits civiques et l’ostraciser…

Le système de Bruxelles estime que le moment est bien choisi pour tenter une percée visant à porter de nouveaux coups à la démocratie afin de renforcer le poids du système sur les nations. L’État grec, par exemple, a été clairement mis sous tutelle de l’UE et du FMI. Ces derniers veulent étendre cette tutelle au maximum de pays, voire à tous les pays de l’UE et principalement à ceux de la zone euro. Ce seraient alors des technocrates bruxellois qui prendraient les décisions à la place des parlementaires. La souveraineté nationale et la souveraineté populaire partiraient alors en fumée.

 Le Fonds monétaire international prend en partie le contrôle de l’Union européenne

La crise de l’Union européenne a été, de surcroit, l’occasion d’un redéploiement stratégique du FMI en Europe. « L’ensemble de la zone euro est désormais sous la tutelle du Fonds monétaire international, du moins en puissance. La Grèce aura été le cheval de Troie de cette conquête ». C’est Le Figaro, dans son édition du 17 mai 2010, qui fait ce constat. En effet, chaque fois qu’un pays de la zone euro voudra obtenir un prêt dans le cadre du « plan de soutien », le FMI en apportera la moitié. Et c’est lui qui dirigera le programme d’ «  ajustement structurel », c’est-à-dire les « conditionnalités » exigées des pays demandeurs et, à travers eux, les grands prêteurs privés.

En quelques semaines, le Fonds monétaire international a acquis un rôle décisif dans l’Union européenne. Un véritable Blitzkrieg. Le FMI, c’est Washington. Une annexe. Ce n’est un secret pour personne : cette institution, mise sur pied en 1944 dans le cadre des accords de Bretton Woods, qui devait dépendre de l’ONU, a été satellisée d’emblée et mise sous la tutelle de Wall Street avec la complicité du gouvernement étasunien. Le FMI est une institution internationale où le poids des pays représentés ne repose pas sur le principe « une nation, une voix » comme à l’ONU, mais sur le principe de la proportionnalité des contributions financières. Et le plus gros « actionnaire » du FMI, ce sont les États-Unis, qui se sont toujours arrangés pour garder une minorité de blocage.

Alors que le FMI devait assurer la stabilité financière internationale, il n’a eu de cesse d’utiliser ses pouvoirs pour instrumentaliser les crises financières au profit des puissances financières privées. Toute son histoire, marquée par un soutien aux dictatures en tous genres, démontre de manière accablante que son rôle a toujours été de surendetter délibérément les États et d’assurer coûte que coûte le remboursement aux créanciers. Il n’est pas anodin que les plans d’ajustement structurel du FMI aient systématiquement inclus des réformes constitutionnelles visant à établir l’indépendance des Banques centrales.

Chaque crise politique et financière dans laquelle le FMI est intervenu a été l’occasion de vastes délits d’initiés et de gigantesques profits pour les grands agents financiers les plus liés aux gouvernements occidentaux. Il n’y a aucune raison de penser que cette nième crise financière fasse exception à la règle. Non seulement le « sauvetage » à l’ordre du jour vise à renflouer des banques et non pas des États, mais ce sont à n’en pas douter des banques et d’autres investisseurs institutionnels (fonds mutuels, fonds de pension, compagnies d’assurance…), qui auront déclenché le mouvement spéculatif ayant mis à jour cette « crise », ces mêmes « zinzins » y trouveront l’occasion, en spéculant, d’amasser des fortunes sur le dos des États et des petits épargnants.

 Inquiétude des États-Unis

Dennis Lockhart, le président de la Réserve fédérale d’Atlanta, explique bien pourquoi les États-Unis sont concernés par la crise de l’euro. Il considère que « la crise grecque peut affecter directement l’économie américaine de trois manières » (Le Figaro, 24 mars 2010). « La première est un ajustement fiscal à travers l’Union européenne qui pourrait étouffer la croissance dans la zone et limiter les exportations américaines dans cette région. L’Union européenne est le plus grand marché d’exportations de notre pays ». Il faut rappeler à cet égard que Barack Obama a fixé l’objectif de doubler les exportations américaines d’ici 2015. « Deuxièmement, les flux de capitaux de l’euro vers des actifs en dollars peuvent provoquer une appréciation du dollar et handicaper la compétitivité des exportations américaines ». Dennis Lockart ajoute : « Troisièmement il y a la possibilité que la crise fiscale grecque puisse déboucher sur un choc considérable pour les marchés financiers. Cela pourrait avoir des répercussions sur le système bancaire ou prendre la forme d’un retrait général des investisseurs du marché de la dette souveraine ».

Néanmoins il ne faut pas croire à la fable du « complot américain » contre l’euro. Aujourd’hui, les classes dirigeantes américaines n’ont pas intérêt à l’écroulement de l’euro. Si on s’en réfère aux minutes de la réunion du comité de politique monétaire de la FED (Federal Open Market Committee - FOMC) des 27 et 28 avril 2010, il apparait nettement que les mesures d’austérité prises en Europe inquiètent les autorités américaines. Elles craignent des conséquences négatives pour la reprise américaine et les marchés financiers américains. Comme l’objectif des États-Unis est de développer les exportations, une contraction de la demande européenne réduirait les exportations américaines et l’activité des banques américaines en soutien à ces exportations.

Les États-Unis, après avoir pris le contrôle de la Défense européenne via l’OTAN, après avoir pris le contrôle de la politique étrangère européenne via Javier Solana, ancien Haut représentant de l’Union européenne et ancien secrétaire général de l’OTAN, qui a passé le flambeau à sa copie conforme, la Britannique Catherine Ashton, vient de prendre en partie le contrôle de l’économie et de la monnaie de l’Union européenne. Tous les prêts demandés par les pays-membres de l’UE dans le cadre du plan de 750 milliards d’euros, et les conditions qu’ils devront accepter pour y avoir droit, devront être validés conjointement par l’UE et le FMI.

C’est un immense échec pour l’Union européenne qui, une nouvelle fois, est incapable de gérer elle-même ses affaires. C’est une profonde blessure narcissique et une humiliation pour les oligarques bruxellois, car les plans d’ajustement structurel du FMI, jusqu’à présent, étaient réservés aux pays en voie de développement… Ce n’est pas que l’on puisse douter de la mentalité atlantiste des oligarques européens, c’est qu’il doit être affligeant, même pour eux, de songer que l’Union européenne puisse passer du rang d’annexe de l’empire à la périphérie. On a beau être marchand de peuples, on a sa fierté…

D’ailleurs, pour bien comprendre la réorientation stratégique du FMI, il suffit de comparer les montants de ses interventions : 250 milliards d’euros pour les pays développés de la zone euro en 2010, et 180 milliards de dollars - depuis 2008 -, pour les pays en voie de développement dans le cadre de la crise financière des subprimes ! La crise de l’euro et de l’Union européenne a aussi pour effet d’assécher les fonds pour les pays les plus pauvres.

Cela nous amène d’ailleurs à poser la question de savoir ce qu’il en serait dans le cas d’un « FMI européen ». Étant donné le caractère foncièrement tyrannique de l’Union européenne, dans laquelle, jusqu’à nouvel ordre, la force et les lobbies font le droit aussi sûrement ou presque que dans les relations internationales en général, autant dire que la réponse est dans la question…

 L’Union européenne : une machine à fabriquer du nationalisme et de l’extrême droite

Il y avait les crétins des Alpes, il y a maintenant les crétins de Bruxelles. Avec les plans d’austérité qu’ils imposent à travers toute l’Europe, ils viennent de remettre en marche la machine à détruire les nations. Le racisme et la xénophobie se développent à grande vitesse en Allemagne. On y parle des pays méditerranéens comme les pays du « Club Med » ou des « cueilleurs d’olives ». On évoque les « PIGS » (cochon en anglais) pour désigner le Portugal, l’Irlande, la Grèce et l’Espagne (Spain). Des parlementaires allemands ont même proposé que la Grèce vende des îles pour rembourser sa dette.

En Belgique, les nationalistes néerlandophones veulent interdire aux Wallons francophones de s’installer dans certaines communes périphériques de Bruxelles. Il s’agit des héritiers des nationalistes flamands – le Vlaams Belang - allié aux nazis pendant la Seconde Guerre mondiale !

En Italie, la Ligue du Nord dirigée par Umberto Bossi, allié de Berlusconi, veut se séparer de l’Italie du Sud, présentée comme un poids mort, et créer la Padanie…

En Hongrie, le parti d’extrême droite Jobbik a rassemblé 16,7% des voix aux législatives de 2010 et 47 députés. Il propose la « double nationalité » aux minorités hongroises vivant dans les pays limitrophes, suscitant la protestation des pays concernés. Du coup, l’extrême droite slovaque se renforce et se dresse contre la minorité hongroise du pays (10% de la population) et la population rom…

 Casser les nations

« Je ne crois pas que l’on puisse faire une Europe qui soit simplement de bonne harmonie entre les nations. Il faut un pouvoir politique européen qui soit enlevé aux nations ». Cette sentence, que ne renierait pas une partie de la gauche qui pense que les nations, intrinsèquement, sont nationalistes et ne peuvent qu’encourager la confrontation entre les peuples, émane de Jérôme Monod, l’ancien conseiller de Jacques Chirac (Confrontations Europe, janvier-mars 2010). Évidemment, M. Monod se retrouve sur la même position qu’une partie de la gauche, mais pour des raisons différentes. Pour lui, comme pour les classes dirigeantes, la suppression du pouvoir et de la souveraineté des nations permet d’appliquer plus facilement les politiques favorables à l’intérêt de l’hyper-classe. Le summum est atteint lorsque les classes dirigeantes parviennent à obtenir la collaboration de la population à son propre assujettissement. L’utilisation de gouvernements socialistes est à cet égard particulièrement efficace. « En France, le mot libéralisme était imprononçable, alors on en a inventé un autre, Europe » (Alain Touraine, Cultures en mouvement, 1999)…

 Annuler les plans d’austérité pour la population car ils vont aggraver la situation économique et sociale et déséquilibrer encore davantage les finances publiques


Les citoyens ne doivent pas se laisser impressionner par la propagande des classes dirigeantes et des piliers de l’ordre libéral mondial que sont, à côté de l’OTAN, de l’OMC et de la Banque mondiale, le FMI et l’Union européenne. Ces plans d’austérité ne visent absolument pas à retrouver un équilibre satisfaisant des finances publiques. D’ailleurs ils n’y parviendront pas. Ces plans ont pour but, en réalité, de donner l’illusion de sécuriser les créances qu’ont les banques sur les États au travers des titres de dette qu’elles détiennent.

 Une question de justice

Il faut annuler les plans d’austérité car les Grecs, les Espagnols et les Portugais, comme les autres peuples de l’Union européenne, n’ont aucune responsabilité dans la crise financière et dans les errements de leurs classes dirigeantes. Les économies de dépenses publiques permises par l’austérité, et ajoutées aux prêts accordés par l’UE et le FMI, vont être utilisées à rembourser les marchés financiers, notamment ceux qui ont spéculé sur les titres de la dette grecque. Est-ce juste ?

Une autre injustice est la différence de traitement que l’Union européenne et le FMI ont appliqué aux peuples et aux banques. Aux peuples, on inflige une punition par le biais de plans d’hyper-austérité. Aux banques, pendant la crise de 2007-2009, qui étaient menacées de faillite pour avoir fait n’importe quoi en spéculant tous azimuts, on a accordé des prêts à taux très bas ou fait des avances. On a mutualisé les pertes des banques grâce aux contribuables ; on privatise aujourd’hui leurs profits. Les banques et leurs dirigeants n’ont eu aucune sanction alors qu’il fallait nationaliser les premières et licencier les seconds.

Parmi les mesures d’austérité annoncées en Grèce, au Portugal, en Espagne, en Italie… aucune ne touche l’hyper-classe, c’est-à-dire l’infime partie de la population qui détient le patrimoine et les revenus les plus élevés. La plupart sont des prédateurs. Ils spéculent. Ils volent le fisc. Ils utilisent les paradis fiscaux.

 L’austérité est inefficace pour rééquilibrer les finances publiques

L’Union européenne « court au désastre. Nous savons, depuis la Grande Dépression des années 1930, que [l’austérité] n’est pas ce qu’il faut faire ». C’est Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, qui l’affirme.

En effet, non seulement l’annulation des plans d’austérité serait juste socialement, mais elle serait en outre très efficace sur le plan économique. D’abord, ce geste signifierait que le combat est enfin engagé contre les marchés financiers et les spéculateurs et que les peuples n’entendent pas se laisser manipuler. La bataille en cours devrait être un bras de fer avec les marchés financiers, contre les spéculateurs. Face à eux, il faut faire un exemple, il ne faut pas « rassurer » mais au contraire décapiter et démanteler les marchés financiers. Ce n’est pas le chemin choisi par les dirigeants européens.

Il serait très efficace d’annuler ces plans d’austérité pour la population car ils vont provoquer un enchainement fatal pour la Grèce, l’Espagne, le Portugal et les autres pays concernés : baisse des revenus du travail et des revenus de transfert, baisse des recettes fiscales, augmentation des taux d’intérêt, nouveaux déséquilibres des comptes publics…

Une partie des acteurs des marchés financiers, d’ailleurs, ne croit absolument pas au plan américano-européen de 750 milliards d’euros. Ainsi, le 13 mai 2010, trois jours après l’annonce de ce gigantesque plan d’austérité fait pour « rassurer » les marchés, ces derniers, hélas, ne l’étaient pas. Un vendeur d’actions parisien expliquait : « Les investisseurs doutent de plus en plus des capacités de croissance de certains pays de l’Europe alors que des politiques de rigueur budgétaire se mettent en place qui vont réduire les capacités de consommation » (Le Point, édition électronique, 14 mai 2010). Cet article poursuit : « les cambistes craignent que les problèmes de dette en zone euro ne pèsent à long terme sur la reprise économique en Europe et ne mettent en question l’Union monétaire ».

La présidente de Standard & Poor’s en France, Carol Sirou, est du même avis : « Notre décision d’abaisser sa note [celle de la Grèce] à BB+ découle de la révision à la baisse de nos hypothèses de croissance pour le pays. Nous estimons que l’ampleur des mesures budgétaires nécessaires pour stabiliser la dette risque de détériorer durablement ses perspectives de croissance » (Le Figaro, 14 mai 2010). Question : Standard & Poor’s va-t-elle remonter la note de la Grèce puisque la BCE joue désormais le rôle de prêteur en dernier ressort ?

 Même les marchés financiers s’inquiètent des plans d’austérité !

Le journal Le Figaro mettait à la Une de son éditorial des 15 et 16 mai 2010 : « Bourses : la rechute », et indiquait en sous-titre : « Les plans d’austérité annoncés en Europe risquent de peser sur la croissance. Les marchés s’inquiètent ». Et l’article poursuivait : « Ni le plan de soutien de 750 milliards d’euros décidé le week-end dernier ni les programmes d’austérité lancés par la Grèce, l’Espagne et le Portugal n’ont réussi à rassurer les marchés ».

Le FMI reconnait lui-même que moins d’un quart des plans de redressement budgétaire (plans d’ « ajustement structurel ») ont donné dans le passé les résultats attendus (John McDermott et Robert F. Wescott, « An Empirical Analysis of Fiscal Adjustment », Working Paper, n° 96/59, FMI, Washington, 1996).

La Grèce, à mi-mai 2010, faisait face à une vague sans précédent d’annulations de réservations touristiques. Le gouvernement grec jugeait que « le tourisme grec est dans une situation critique ». Le tourisme représente 17% du PIB grec. Raison de plus pour que la Grèce décide de sortir de l’euro et dévalue la drachme (ce que fait la Turquie chaque année au printemps pour attirer les touristes chez elle).

 Quelles seraient les conséquences du refus d’appliquer les plans d’austérité ?


Annuler les plans d’austérité pour la population n’est concevable que dans une stratégie d’affrontement clairement assumée avec les « marchés financiers », les dirigeants de l’Union européenne et du FMI, les gouvernements des pays de l’Union y compris les gouvernements socialistes en Grèce, au Portugal et en Espagne qui ont littéralement vendu leur pays aux banquiers et au FMI, ainsi qu’avec le grand patronat et les grands médias qu’ils contrôlent. À propos des médias, la ligne générale est celle de la fatalité, parfaitement bien résumée dans un article inepte du Monde du 26 mai 2010 : « Les principaux États européens sont contraints de donner une priorité absolue à la maîtrise de leurs finances publiques ». Ils sont « contraints »… Cette stratégie, comme le souligne régulièrement le M’PEP, doit être systémique, c’est-à-dire qu’elle doit porter sur tous les sujets à la fois et anticiper toutes les conséquences possibles de cette action fondatrice que serait l’annulation des plans d’austérité.

Tentons d’imaginer les évènements qui pourraient se produire si le gouvernement grec – ou tout autre - annonçait qu’il annule les plans d’austérité. De tels gouvernements auraient d’abord un immense soutien populaire qui sera décisif pour surmonter les épreuves qui ne manqueront pas de se présenter. Dans l’ensemble de l’Union européenne, les peuples manifesteront leur joie pour cette initiative grecque – ou celle d’un autre pays - et se sentiront confortés dans leurs luttes. L’internationalisme trouverait là sa véritable signification. Car les pressions ne manqueront pas, l’exemple de l’Irlande, qui avait eu le tort de voter « non » au traité de Lisbonne en donne un aperçu. Tout ce qu’il y a de réactionnaire en Grèce et ailleurs hurlera à la mort au motif que c’est la « faillite » du pays et de l’ « Europe ». Il faudra résister à ces hurlements, d’autant que la Commission européenne, le FMI, les gouvernements des pays membres, le patronat, les banquiers, les médias à leur service accableront le gouvernement et le peuple grecs ou tout autre peuple qui se sera engagé dans cette voie. Ces derniers, dans l’épreuve, auront retrouvé leur fierté et leur souveraineté, c’est-à-dire leur liberté. L’essentiel.

Sur le plan économique, quelles peuvent être les conséquences de l’annulation des plans d’austérité ? Les ressources budgétaires qui devaient être consacrées aux remboursements des emprunts obligataires de l’État seront utilisées, à juste raison, à payer les fonctionnaires, les retraités, les chômeurs, les politiques sociales, à investir dans les infrastructures utiles à la population… Dans des investissements d’intérêt général. La première conséquence immédiate sera probablement la décision du FMI, de l’UE et des États membres d’annuler leurs prêts puisqu’ils étaient conditionnés par l’austérité. Pas d’austérité : pas de prêt ! D’ailleurs le ministre allemand des Finances, M. Wolfgang Schauble le dit clairement, et avec un certain mépris concernant la Grèce : « Au premier écart, les paiements seront arrêtés. Athènes pourrait être une nouvelle fois sur la voie de la faillite » (Wall Street Journal, 6 mai 2010). Ceci dit, ce ne sera pas une décision facile à prendre, car l’opinion publique européenne y verra du dépit de la part des dirigeants eurolibéraux et la volonté de punir le peuple grec ou tout autre peuple.

 Pas d’autre solution que de sortir de l’euro

La seconde conséquence immédiate sera donc l’impossibilité, pour la Grèce, de rembourser ses créanciers et d’emprunter sur les marchés internationaux de capitaux. C’est logique : la Grèce ne remboursant pas ce qu’elle doit à ses préteurs (les banques internationales), on se demande pourquoi ces préteurs adopteraient un comportement masochiste en continuant à prêter. Ce n’est pas dans l’habitude des banques.

La seule solution pour la Grèce et les autres pays qui s’engageraient dans la même voie sera alors de sortir de l’euro, de dévaluer leur monnaie nationale et de mener immédiatement plusieurs actions vigoureuses. La première d’entre elles sera de nationaliser la politique monétaire pour donner à la Banque centrale la possibilité d’acheter les titres de dette qui seront émis, en monnaie nationale, par l’État. Ce point sera développé dans un prochain épisode du feuilleton du M’PEP. Parallèlement, il faudra nationaliser le système bancaire et financier en obligeant les banques opérant sur le territoire à acheter une partie des émissions obligataires de l’État. Mais ceci n’aura de véritable efficacité qu’à la condition d’instaurer le contrôle des changes et des mouvements de capitaux. Il faudra en outre probablement mettre en place des mesures protectionnistes dans le cadre universaliste de la Charte de La Havane pour que la relance qui amorcera le financement du droit opposable à l’emploi donne le résultat attendu.

Tout doit être fait en même temps ! À grande vitesse ! Dans une articulation dynamique entre l’action du gouvernement et la mobilisation populaire dont la perspective sera, de fait, la sortie de l’eurolibéralisme et un affaiblissement colossal du capitalisme et de ses classes dirigeantes.

Ces différents points seront précisés dans les prochains épisodes.

 Ce sont les luttes sociales, en dernier ressort, qui seront décisives


Pour les classes dirigeantes, la Grèce n’a été qu’un prétexte, un test pour évaluer jusqu’où il était possible d’aller dans la destruction de la protection sociale et la remise en cause des droits démocratiques. Le test, bien entendu, est celui de la capacité de résistance des peuples. Pour l’instant, fin mai 2010, malgré une bonne mobilisation en Grèce et quelques manifestations syndicales ailleurs – mais très loin de ce qui serait nécessaire pour stopper les plans de rigueur et imposer d’autres choix – le test semble assez concluant pour les classes dirigeantes puisque le processus d’austérité a été étendu au Portugal, à l’Espagne, à l’Italie, à la France et à la Grande-Bretagne.

L’opinion publique, à la mi-mai 2010, était conditionnée pour de nouvelles mesures d’austérité, principalement en matière de retraites. Cependant, des luttes sociales commençaient à se développer.

Le 5 mai 2010, à l’occasion de la grève générale qui avait lieu en Grèce, le dirigeant du syndicat PAME (Front syndical de lutte), Yorgos Perros, faisait un discours offensif sur la place Omonia lors de la manifestation à Athènes. L’idée de la désobéissance européenne semblait progresser : « Même si ces mesures sont votées, elles ne seront jamais légalisées dans notre conscience. Nous n’obéirons jamais à ces lois. Jour après jour, mois après mois, nous nous regrouperons pour contrer la réalisation de ces lois, jusqu’à ce que nous les renversions, leurs lois, et eux-mêmes ». Il terminait en affirmant que « nous les ouvriers, les travailleurs indépendants, les artisans, les petits commerçants, les agriculteurs petits et moyens, les jeunes, nous formons la majorité. En construisant notre front, notre alliance, nous devenons plus forts ».

La mobilisation du peuple grec, à la fin du mois de mai 2010 était en progrès. Au lendemain de cette grève générale qui avait été un succès, la 3e depuis février, un sondage affirmait que 55% des Grecs préféraient l’austérité à la banqueroute ; 56% acceptaient des baisses de salaire. Mais 53% considéraient qu’il fallait néanmoins lutter contre les plans d’austérité. C’est un socle considérable pour entrainer une large majorité de la population grecque dans l’action. Et pour susciter, peut-être, des réactions un peu plus dynamiques dans les autres pays.

Tous les jours des initiatives ont lieu à Athènes et dans les villes grecques. Par exemple, le 3 mai 2010 les locaux de la télévision nationale avaient été occupés par les enseignants au chômage ; le 4 mai, c’était au tour du site de l’Acropole… Le 20 mai avait lieu la 4e grève générale : 50 000 manifestants à Athènes. Beaucoup de jeunes étaient présents dans les manifestations, comme « bénéficiaires » du salaire minimum qui a baissé pour atteindre 530 euros nets par mois. Lors des manifestations devant le Parlement, les slogans suivants étaient entendus : « Voleur, sortez de là ! ». Des syndicats de branches annonçaient des grèves reconductibles dans l’électivité, les banques, l’enseignement…

Les syndicats roumains décrétaient la mobilisation générale. Au printemps 2010 les manifestations étaient quotidiennes dans les principales villes. Le 12 mai 2010 des retraités avaient lancé l’assaut du palais présidentiel, repoussés par la gendarmerie. Le 14 mai, des fonctionnaires, des policiers, des infirmières avaient bloqué le siège du gouvernement pour dire stop au « génocide ». Le 17 mai des parents manifestaient avec leurs enfants et déposaient des milliers de couches sales devant le ministère du Travail… Le 25 mai 2010, 60 000 personnes manifestaient à Bucarest contre un plan d’austérité qui prévoit une baisse des salaires de 25% dans la fonction publique, une diminution de 15% des allocations chômage et des allocations familiales, une diminution de 15% du montant des retraites. Dans ce pays, le salaire minimum est à 140 euros nets par mois, la retraite minimum à 85 euros… Une grève générale interprofessionnelle était prévue pour le 31 mai.

À la mi-mai 2010, le climat social en Espagne était calme. Les confédérations syndicales de l’Union générale des travailleurs (UGT) et des Commissions ouvrières (CCOO), étrangement, se refusaient à appeler à la grève générale au motif que ce serait « irresponsable » dans la situation actuelle. Pourtant 81% des Espagnols jugeaient que le gouvernement n’avait pas pris les mesures adéquates pour juguler la crise, selon un sondage de l’Institut Metroscopia. Pourtant, le 20 mai 2010, les premières manifestations étaient organisées par les syndicats du secteur public. Le 8 juin, une grève générale interprofessionnelle était prévue. C’était une rupture avec l’attitude d’attentisme et de temporisation suivie jusqu’alors par les confédérations.

Au Portugal, 300 000 personnes manifestaient à Lisbonne le 29 mai…

 Des luttes qui ne se développent qu’à l’échelle nationale

La presse – même la presse de gauche – parle peu des luttes qui peuvent exister au sein des 16 pays de la zone euro ou des 27 pays membres de l’Union européenne. Les seules informations diffusées concernent bien entendu la Grèce, et un peu l’Espagne et le Portugal. On évoque aussi de temps à autre la Roumanie et l’Italie. Mais que se passe-t-il en Allemagne, en Belgique, au Luxembourg et ailleurs ? Ce silence de la presse à propos de la situation de ces pays s’explique-t-il, pour la presse de droite, par une volonté de masquer la réalité des mouvements sociaux ? Et pour la presse de gauche, ce silence s’explique-t-il par l’insuffisance des moyens permettant de collecter une information de première main dans ces pays ?

La réalité est ailleurs : dans la plupart des pays membres de l’Union européenne il n’y a pas de luttes significatives pour s’opposer aux plans d’austérité et pour proposer des issues à la crise de l’Union européenne. Cette triste réalité devrait faire réfléchir ceux qui rêvent à un « mouvement social européen » qui n’existe pas, et sur lequel, pourtant, ils fondent tous leurs espoirs. Dans ces conditions, qui peut penser qu’un « nouveau traité » - pour ceux qui s’adonnent à cette croyance -, au contenu de gauche, soit une perspective crédible à court ou moyen terme ?

Il ne faut pas, bien entendu, renoncer à évoquer ce que pourrait être, un jour, une nouvelle union européenne. Mais, au fait, à 27 ou à 49 ? Car le nombre exact de pays qualifiés d’ « européens » est 49. Il faut continuer à dire ce que pourrait faire la BCE… si elle n’était pas la BCE ! Il faut s’acharner à souligner tous les bienfaits qu’apporterait une Europe « solidaire ». Dans laquelle tout le monde s’aimerait…

Nous mettons un peu d’ironie dans cette présentation car la culture politique qu’elle décrit devient insupportable. C’est une culture politique paresseuse. Inefficace. Dangereuse. Elle démoralise. Elle encourage l’abstention, le nationalisme, l’extrême droite. C’est la culture qui suinte d’une partie de la gauche. Cette vison n’a aucun avenir et enferme la gauche dans la défaite.

La réalité d’aujourd’hui, peu enthousiasmante, est l’absence de mouvement social européen. Il faut le reconnaître et le dire et cesser de se payer de mots. La Confédération européenne des syndicats (CES), plus lamentable que jamais, face à l’hyper-austérité, a trouvé comme seule riposte adaptée à la situation l’envoi d’une lettre à Barroso pour demander une « réunion tripartite » ! Aucune autre initiative n’a été envisagée à l’échelle de la zone euro. L’expression « grève générale dans la zone euro » ne figure pas au lexique de la langue de coton pratiquée par ces euro-syndicalistes. Les protestations sociales qui existaient au premier semestre 2010 étaient limitées à certains pays, ceux qui étaient les premiers frappés, la Grèce surtout, et un peu l’Espagne et le Portugal. Aucun rapport de force social n’existait, à l’échelle de la zone euro, pour faire reculer le système de Bruxelles. Rien non plus n’était organisé, principalement par le mouvement syndical européen, pour créer ce rapport de force.

Pour ne pas désespérer la population et éviter une défaite en rase campagne, il faut ouvrir des perspectives. Ces perspectives ne peuvent être que l’affirmation des souverainetés des peuples et des nations. Ce n’est que dans le cadre des États-nation que les populations luttent, c’est à cette échelle que des décisions fortes doivent être prises par les gouvernements. La sortie de l’euro est celle qui devrait donner le signal de l’espoir.

Dans quelques jours l’épisode n° 2 : Refuser les prêts des gouvernements, de l’Union européenne et du FMI qui sont conditionnés par l’austérité.