Chronique n° 6 de Jacques Nikonoff
A propos de l’appel "Pourquoi nous consentons à l’impôt"
dimanche 11 février 2007
Auteur : par Jacques Nikonoff

Le mensuel Alternatives économiques, membre fondateur d’Attac, vient de lancer un appel intitulé « Pourquoi nous consentons à l’impôt » :

Malgré plusieurs points d’accord avec ce texte, je ne signerai pas cet appel. En effet, les bonnes intentions qu’il proclame sont annulées par l’hymne au marché qu’il contient. Comment accepter une phrase comme celle-ci : « Le marché est facteur de progrès parce qu’il permet à l’esprit d’entreprise de s’exprimer » ? Si le mensuel Alternatives économiques avait voulu donner des gages au social-libéralisme, il ne s’y serait pas pris autrement. Quelle déception !

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Le mensuel Alternatives économiques, membre fondateur d’Attac, vient de lancer un appel intitulé « Pourquoi nous consentons à l’impôt » :

Malgré plusieurs points d’accord avec ce texte, je ne signerai pas cet appel. En effet, les bonnes intentions qu’il proclame sont annulées par l’hymne au marché qu’il contient. Comment accepter une phrase comme celle-ci : « Le marché est facteur de progrès parce qu’il permet à l’esprit d’entreprise de s’exprimer » ? Si le mensuel Alternatives économiques avait voulu donner des gages au social-libéralisme, il ne s’y serait pas pris autrement. Quelle déception !

Il ne s’agit pas, ici, de condamner, par principe, le marché. La souplesse qu’il permet par l’action décentralisée de ses acteurs est un gage indéniable d’efficacité économique. Mais cette efficacité ne peut avoir de conséquences sociales et démocratiques positives qu’à deux conditions : que le marché ne soit pas un marché « capitaliste » et qu’il soit fortement encadré.

On dirait que les rédacteurs de l’appel d’Alternatives économiques n’ont lu ni Marx, ni Braudel - pour s’en tenir à ces deux auteurs - et qu’ils rêvent le marché tel qu’il était avant le XVIIIe siècle. Car dès cette époque le marché capitaliste se met en place. Les marchands ne font plus simplement du négoce, ils font également de la banque (change, prêts…) et de la finance (contrats à terme…). L’accumulation du capital voit se constituer de grosses fortunes, qui génèrent d’immenses bénéfices. Déjà, les marchands ont été remplacés par les hommes d’affaire. Et leurs affaires passent hors du contrôle des États.

Écoutons Fernand Braudel :

« Très tôt, depuis toujours, ils dépassent les limites "nationales", s’entendent avec les marchands de places étrangères. Ils ont mille moyens de fausser le jeu en leur faveur, par le maniement du crédit, par le jeu fructueux des bonnes contre les mauvaises monnaies, les bonnes monnaies d’argent et d’or allant vers les grosses transactions, vers le Capital, tandis que les mauvaises, de cuivre, vont vers les petits salaires et les paiements quotidiens, donc vers le Travail. Ils ont la supériorité de l’information, de l’intelligence, de la culture. Et ils saisissent autour d’eux ce qui est bon à prendre : les terres, les immeubles, les rentes... Qu’ils aient à leur disposition des monopoles ou simplement la puissance nécessaire pour effacer neuf fois sur dix la concurrence, qui en douterait ? »

Non, chers camarades d’Alternatives économiques, le marché, par principe, n’est pas « facteur de progrès » ! Il peut jouer ce rôle s’il est encadré, régulé, domestiqué, limité dans ses ambitions, circonscrit, et quand ses acteurs ne sont pas des monopoles dont la taille risquerait de concurrencer la puissance de l’État.

D’ailleurs le marché, par principe, est-il capable de se hisser à la conscience qu’il existe un intérêt général ? Peut-il comprendre, par principe, que certains biens et services relèvent de droits et non de la simple capacité solvable, qu’il s’agit de biens et services communs ? Car le marché, tel un cancer, s’il n’est pas endigué, va s’étendre et contaminer tous les aspects de la vie humaine et même de la nature (marché des « droits à polluer »…). Il a tendance, cette fois-ci par principe, à tout transformer en marchandise.

Non, non, non, camarades d’Alternatives économiques, le marché, par principe, n’est pas un « facteur de progrès » ! Voulez-vous un autre exemple (que j’aurais d’ailleurs pu trouver dans Alter éco) ?

Parlons du « marché » du travail. Est-il vraiment un facteur de progrès ? L’équilibre de l’offre et de la demande de travail est-elle le meilleur moyen de fixer le salaire et le niveau de l’emploi ?

Parlons aussi des marchés financiers. Sont-ils le meilleur moyen – le seul ? – d’allouer de façon optimale les ressources ? Les crises financières à répétition n’en ont-elles pas donné la preuve inverse ?

Parlons encore des relations Nord-Sud. Le marché a-t-il joué un rôle de progrès pour contribuer à l’émancipation des pays pauvres ?

Alors qu’Attac lance une campagne contre la mise en place d’un marché européen de l’électricité, que les services postaux sont en passe de devenir un marché, que nous luttons contre l’appropriation privée de la production et distribution d’eau, ne croyez-vous pas que votre appel aurait pris une toute autre épaisseur s’il s’était démarqué de ces politiques ? N’était-il pas possible de dire un mot sur les services publics ? Et des politiques européennes ?

Non, camarades, dans beaucoup de domaines le marché est la plus mauvaise des solutions !

Jacques Nikonoff

Cette Chronique n’engage que son auteur, elle n’engage pas Attac ni le réseau « Avenir d’Attac ».


APPEL D’ALTERNATIVES ÉCONOMIQUES

Pourquoi nous consentons à l’impôt

Nous, soussignés, assujettis à l’impôt sur le revenu, et pour certains d’entre nous, à l’impôt de solidarité sur la fortune, considérons ces prélèvements comme légitimes et sommes fiers d’apporter ainsi notre contribution aux dépenses publiques nécessaires au progrès, à la cohésion sociale et à la sécurité de la nation. Nous considérons également qu’un impôt progressif sur les successions est le corollaire indispensable des libertés économiques offertes par l’économie de marché. Le marché est facteur de progrès parce qu’il permet à l’esprit d’entreprise de s’exprimer. Mais les inégalités qu’il engendre sont mortifères pour la démocratie si aucune limite n’est mise à la transmission héréditaire de la richesse. Celle-ci doit être acquise par le travail, par le talent, et non par le simple fait d’avoir hérité de ses parents. Une société où le pouvoir économique se transmet par héritage, est une société condamnée à une croissance lente, où les rentiers l’emportent sur les créateurs et où travail et mérite perdent toute valeur. L’Etat doit bien sûr savoir se réformer. Augmenter les impôts n’est pas une fin en soi et la liberté de chacun passe par la libre disposition d’une large part du fruit de son travail. Mais voir des candidats à la magistrature suprême proposer des mesures démagogiques en matière fiscale et justifier la sécession sociale des plus riches nous consterne. Car nos revenus ne proviennent pas seulement de notre talent personnel. Ils ont été acquis par notre travail, mais celui-ci ne porterait pas ses fruits sans le stock d’infrastructures, d’innovations, de savoir-faire, de goût d’entreprendre, de lien social, qui nous a été transmis par les générations qui nous ont précédés. C’est cet héritage commun qu’il nous revient de préserver et de développer en priorité afin d’assurer la qualité actuelle et future de notre vie individuelle et collective. Ce qui passe par un niveau élevé de dépenses publiques. Ces dépenses ne sont pas seulement un coût, elles sont aussi un investissement, gage à la fois de justice et de dynamisme. C’est pourquoi nous consentons à l’impôt et récusons des baisses de la fiscalité dont la contrepartie serait l’insuffisance des moyens donnés à la protection sociale des plus pauvres, à l’éducation, à la recherche, à la santé, au logement ou encore à l’environnement.