Abd al-Hamid Sulaymân, Nuit, ou l’Asie centrale fin de siècle, Éditions Bleu autour, 2009.
samedi 16 juillet 2011
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Nuit, ou l’Asie centrale fin de siècle

Auteur : Abd al-Hamid Sulaymân,

Éditions Bleu autour, 2009.

Écrit en 1936, le roman « Nuit » constitue une fresque remarquable, parfois corrosive, d’un monde qui s’en va : celui de la société traditionnelle d’Asie centrale à la fin de l’empire tsariste, entre le printemps 1916 et le printemps 1917.

A 16 ans, Zebi a une voix de rossignol, et craint plus que tout la visite des marieuses. C’est avec un immense soulagement, en ce printemps 1916, qu’elle quitte le domicile familial, pour passer quelques jours chez une amie, à la campagne. Elle s’éloigne du même coup avec soulagement de son père, l’acariâtre Razzaq Soufi, dévoué jusqu’à la soumission à son maître, le Père Ichan.

Ce voyage à la campagne sera décisif pour l’avenir de la belle Zebi. Entre le jeune Oulmas-Djan, qui lui inspire ses premiers émois amoureux, et l’ignoble mingbochi[1] Akbarali, c’est la beauté de sa voix qui, au final, décidera de son destin. Cupide, inculte, moqué par les fonctionnaires russes, et ne prospérant que grâce à la malice de son intendant Mir Yacoub, le mingbochi est assez puissant pour concevoir le projet de rajouter une quatrième perle, la plus belle et la plus jeune, à son harem. Oulmas-Djan a pour lui la jeunesse, et le trouble qu’il inspire à Zebi.

Rencontre avec le modernisme

Ecrit en 1936 par ‘Abd al-Hamid Sulaymâm, dit Tchulpân, Nuit est un livre de voyages. Celui, d’abord, qui porte brutalement Zebi de l’adolescence à l’âge adulte, et qui entraîne le lecteur à l’intérieur d’un harem de l’époque, de ses ressorts internes, de ses intrigues. Il y a ensuite le voyage intérieur que parcourent les personnages du livre, comme celui de Mir Yacoub, qui s’ouvre peu à peu aux idées réformistes de l’époque. Au contraire de son maître, qui ne connaît pas la signification du mot « moderne », il est fasciné par le discours d’un jeune djadidiste[2] rencontré dans le train.

C’est de lui qu’il apprendra la signification du mot « Empire », qu’il a entendu prononcer par les fonctionnaires russes ; de lui, également, qu’il se convaincra de l’importance de l’éducation comme moyen de libération : « Notre misère, nous la devons à notre ignorance, un point c’est tout. Que notre communauté se réveille, elle entrera dans le cercle des nations civilisées. Ensuite, elle construira sa richesse, sa prospérité, son bonheur ». Des propos qui semblent revenir d’ailleurs d’actualité dans l’Asie centrale post-soviétique, où le délabrement du système d’enseignement met en question le futur même des Etats apparus dans cette région à la disparition de l’Union soviétique[3].

Anticolonialiste, antirévolutionnaire, et antistalinien

Alors que Mir Yacoub roule vers la Crimée en compagnie d’une jeune russe rencontrée dans une maison de passe, et avec laquelle il semble développer un amour aussi inattendu que sincère, c’est tout un ancien monde que l’on sent disparaître, sur fond de conflit, au loin, entre l’ « Empire » et des « Allemands ». Les événements s’accélèrent à mesure que s’approche la fin de l’Ancien Régime. : le complot mortel du harem frappe une autre cible, le Soufi Razzaq sort violemment de sa soumission vis-à-vis du Père Ichan, et, dans la région, la révolte de métayers et de saisonniers contre les notables locaux préfigure la révolution à venir…

Corrosif, intense, ce livre, publié en 1936 sera considéré à la fois anticolonialiste, antistalinien, et même, du fait des quelques personnages djadidistes du roman, antirévolutionnaire. Son auteur sera arrêté en avril 1937, condamné et exécuté l’année suivante pour « activités contre-révolutionnaires ». Ce n’est qu’à la veille de l’indépendance de l’Ouzbékistan, en 1991, que reparaîtront les œuvres de cet écrivain singulier. Nuit est sa première œuvre (remarquablement) traduite dans une langue occidentale.

Nuit, Tchulpân (’Abd al-Hamid Sulaymân), 2009, Editions Bleu autour, traduit de l’ouzbek par Stéphane A. Dudoignon.