Résister c’est créer ! L’art postal
2007
Auteur : par Sabine Jauffret
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Qu’est-ce que l’art postal ? D’abord un peu d’histoire, et une lapalissade : l’art postal débute avec la fondation de la poste. Celle-ci, réservée pendant des siècles aux rois et aux classes sociales nanties, s’est petit à petit démocratisée et son essor date, pour le grand public, de la fin du 19 ème siècle.

Trois sortes d’arts postaux cohabitent : la littérature épistolaire, dont l’un des exemples les plus illustres est celui de la Marquise de Sévigné (1626-1696) écrivant à sa fille. Puis la philatélie, art officiel, centré autour du timbre : une pléiade d’artistes satisfait les commandes des états émetteurs, sources parfois d’erreurs croustillantes et aussi, c’est moins connu, de faux (comme il existe de la fausse monnaie). Enfin, l’échange entre deux artistes utilisateurs de supports postaux pour leurs productions : ainsi Pablo Picasso et Jacques Prévert furent de réciproques épistoliers d’enveloppes peintes ou ornées de collages.

Au 20ème siècle, des mouvements artistiques pratiquent l’art postal, le dynamisent : les Futuristes, italiens (1909), puis russes (1912), les Dadaïstes (1916), les Surréalistes (1924) et, plus près chronologiquement de nous, les Pataphysiciens des années cinquante, Cobra puis Fluxus dans les soixante, et les mail-artists, les artistes postaux, aujourd’hui.

Par centaines, ils oeuvrent chaque jour à travers le monde, emploient majoritairement l’anglais, langue la plus répandue, pour se faire comprendre, d’où l’appellation - non contrôlée - de mail art ou art postal.

Praticiens autodidactes influencés parfois par le travail des groupes précités, ils produisent tampons artisanaux, timbres auto-édités, cartes postales, logos, autocollants insolites dont ils bariolent leurs correspondances. Certains anticipent l’oblitération de l’administration postale afin d’utiliser cette dernière comme touche finale ou saugrenue à leur intervention plastique, d’autres réalisent des concepts, tel cet expéditeur aux plis multiples postés à toutes les adresses des lieux de séjour du poète Arthur Rimbaud (île indonésienne de Java et Afrique incluses) qui s’est délecté à la lecture d’un « n’habite plus à l’adresse indiqué » tamponné sur ses enveloppes retournées.

L’imagination est ici vraiment au pouvoir et il y a fort à parier qu’en ce moment quelque nouvel adepte de l’art postal invente de l’inédit. Savoir que l’on sera lu et vu très vite, ne serait-ce que par le facteur, favorise l’inventivité dans la jubilation. Ainsi des milliers de mail’artistes se retrouvent en contact, des amitiés surgissent, des œuvres naissent, des revues spécialisées sont publiées, et des expositions nombreuses et cosmopolites , s’ouvrent chaque jours à travers le monde, irriguées par ces réseaux d’artistes postaux tous azimuts.

Un affranchissement peu coûteux (dans nos pays !) le courrier acheminé internationalement, la soif d’échanges de ses protagonistes et la souplesse même de ce média immédiat, favorisent cette activité, parfois frénétique, toujours enrichissante. Le mail art est à ce point direct qu’il n’intéresse pas les marchands d’art, si ce n’est rétrospectivement, une fois les œuvres devenues antiquités par le biais de l’histoire.

En effet, vous, moi, lui, pouvons devenir du jour au lendemain mail artiste, et , si, grisé, nous poussons le jeu, nous transformer également en organisateur d’exposition postale. De fait, toute personne, physique ou morale –dans ce cas généralement une association ou un musée- peut organiser des expositions collectives.

Les règles en sont simples : un thème est lancé –parfois il n’y en a pas du tout – les participants ne payent pas de droit d’inscription, ils reçoivent une invitation, dont ils peuvent faire bénéficier leurs propres correspondants, une date limite de réception des envois est fixée. Les œuvres postées appartiennent au destinataire exposant qui s’occupe de les montrer à un public et envoi gratuitement, à chacun des artistes, un catalogue dont la forme est adaptée au budget disponible : cela va de la simple liste de noms et adresses des personnes où groupes exposés à un épais volume illustré.

Au fil du temps et de l’expérience, deux sortes, d’artistes se sont profilés dans les réseaux de l’art postal : les créatifs et les communicatifs : Les créatifs s’adaptent au thème imposé, les communicatifs sont plus axés sur leurs élaborations et ne tiennent pas forcément compte des désirs de l’organisateur. Il est hors de propos de juger ces artistes, ils agissent selon leur bon vouloir : De même, l’organisateur peut fixer les contraintes qu’il souhaite.

De la naissance à la mort, chacun de nous utilise le courrier. Pour les motifs les plus variés. Innombrables sont les lettres, cartes postales et, colis que nous recevons et envoyons. Les courriers administratifs et commerciaux sont liés aux nécessités de notre vie sociale. La correspondance privée, d’ordre affectif, touche la famille et les amis. Le mail art est une grande famille, il induit de la convivialité..

En décorant nos courriers, nous y plaçons notre fantaisies et du jeu dans la fabrication même, dans ses moindres détails. C’est ainsi que naïf cet art, ensemble des moyens et techniques, images et savoirs, modes d’expression et d’idées que nous nous faisons de la beauté. L’envie, puis le plaisir de créer et de communiquer par le biais de l’acte postal prennent corps. Et ce à partir de simples matériaux de base de la papeterie, par détournement d’images ou de textes, par écritures, dessins, graphies spontanées puis retravaillées ou pas. L’artiste postal peut aussi faire transiter par la poste des objets insolites : morceaux d’arbres, palettes ou toile de peintures , os de seiches, ce qu’il veut. Ses bons vouloirs sont ses règles maximales.

Quelles sont les règles minimales ? Timbrer convenablement et rédiger lisiblement l’adresse du destinataire. Chacun court ici le risque de voir son œuvre censurée par le facteur, mais quelle joie quand, à la limite du hors-jeu, elle arrive à bon port ! Cet art postal nous montre que liberté et labeur volent avec deux ailes. C’est en cela qu’il est un art essentiellement populaire, et légitimement … timbré !