Contre le libéralisme, un autre état
lundi 9 avril 2007
Auteur : par François Riether

Le terme « anti-libéral » est beaucoup employé ces temps-ci : espace politique pour une « gauche anti-libérale » suite à la victoire du « NON » au référendum sur le traité constitutionnel européen, « collectifs unitaires de la gauche anti-libérale » à la recherche d’un consensus introuvable, le tout sur fond de brouillage par les ambitions personnelles et partisanes qui empêchent l’expression politique d’un réel et profond mécontentement.

fontsizeup fontsizedown impression envoyer l'article par mail suivre la vie du site syndiquer le forum 0 réaction
 
Accueil > Analyses et propositions > Politique > Etat > Textes d’origines diverses > Contre le libéralisme, un autre état
 

Par François Riether, Charente-Maritime

Le 9 avril 2007

Ce libéralisme que nous combattons...

« Quelque chose doit remplacer les gouvernements et le pouvoir privé me semble l’entité adéquate » (David Rockefeller, Newsweek International, 1999).

Le terme « anti-libéral » est beaucoup employé ces temps-ci : espace politique pour une « gauche anti-libérale » suite à la victoire du « NON » au référendum sur le traité constitutionnel européen, « collectifs unitaires de la gauche anti-libérale » à la recherche d’un consensus introuvable, le tout sur fond de brouillage par les ambitions personnelles et partisanes qui empêchent l’expression politique d’un réel et profond mécontentement.

Le rôle d’Attac n’est-il pas précisément de clarifier les concepts, de rendre les enjeux intelligibles, afin de comprendre pour mieux agir ? Le moment est peut-être venu de préciser ce que nous entendons par « libéralisme ».

1.- Le libéralisme s’est construit contre l’État

- Du libéralisme des Lumières, philosophie optimiste de la tolérance...

Guerres de religion, instabilité politique et insécurité, puis arbitraire des monarchies absolues et des despotismes même « éclairés », ont nourri le besoin de se protéger - soi et le fruit de son travail - des abus et des caprices des princes. La Grande-Bretagne du XVIIième siècle, marquée par les luttes entre anglicans, catholiques, puritains et protestants, en est l’exemple le plus précoce. Le philosophe anglais John Locke (1632 - 1704), exilé en Hollande par l’absolutisme catholique des Stuarts est considéré comme l’un des fondateurs du libéralisme. Il théorisa la limitation du droit d’intervention de l’État dans le domaine religieux, en faisant de la propriété privée un « droit naturel » opposable au pouvoir politique (Lettres sur la tolérance, 1689). Simultanément, et également dans le but de contrôler le pouvoir royal, la Grande Révolution anglaise de 1688 instaura le parlementarisme, qui se révéla favorable au développement d’une bourgeoisie industrielle et marchande et servit de modèle à nos philosophes des Lumières.

Au siècle suivant, les économistes Turgot (« laisser faire, laisser passer ») et Adam Smith (division du travail et « main invisible du marché ») complétèrent ce corpus de base du libéralisme :

  • puisqu’ « il n’est de pouvoir dont on ne soit tenté d’abuser » (Montesquieu, De l’esprit des lois, 1748), il convient d’y mettre des limites, juridico-philosophiques (les droits naturels), politiques (Constitution, Parlement et séparation des pouvoirs) et économiques (autonomisation de la « science » économique par la fiction de lois naturelles surplombant les choix humains).
  • puisque la diversité des intérêts particuliers produit spontanément l’intérêt collectif grâce à « la main invisible du marché », un « gouvernement frugal » (expression de Benjamin Franklin) se gardera de troubler l’harmonie naturelle qui fait de la division du travail le moyen le plus efficace d’accroître la « richesse des nations ».

Libéralisme politique et libéralisme économique ont donc en commun dès leur naissance la volonté d’imposer des limites à l’absolutisme du Prince qui affirmait alors « L’État, c’est moi ».

- au libéralisme de la marchandisation, idéologie du profit maximum

Si le sujet de Droit issu des Lumières se contentait de limiter l’exercice du pouvoir souverain, l’homo œconomicus, qui apparaît avec l’utilitarisme et le primat de la rationalité économique, le déchoit, en affirmant la supériorité du « laisser faire » sur l’intervention politique considérée comme incapable de maîtriser toute la complexité du champ économique.

Le capitalisme en développement a tout de suite vu le parti qu’il pouvait tirer de ce discours, qui lui permettait à la fois de délégitimer l’ancien régime féodal et de naturaliser les bases de sa domination.
Il a donc fait de la propriété privée sa valeur centrale, de la compétition le moteur de l’économie et de l’intervention publique le principal obstacle à une liberté conçue exclusivement comme individuelle et utilitariste. Le renard libre dans le poulailler libre.

David Ricardo (1772 - 1823) a théorisé la suite du « déshabillage » de l’État par sa critique du monopole étatique de la création monétaire, pour le plus grand profit des banquiers, et par sa célèbre théorie des « avantages comparatifs » et du libre-échange, pour le plus grand profit des fabricants de chemises de Manchester : importer le coton et exporter leurs produits manufacturés sans droits de douane augmentait leur compétitivité et leurs débouchés. Les États étaient privés de précieuses recettes. Surtout, ils ne pouvaient pas protéger leurs producteurs de matières premières et leurs industries émergentes, ni compenser les différentiels de développement et de salaires. L’OMC n’a eu qu’à reprendre la formule !

À la fin de la deuxième guerre mondiale, après un siècle de nationalismes exacerbés jusqu’à la boucherie de 14-18 et la naissance d’États totalitaires, et en réaction aux économies de guerre dirigistes et planifiées, Friedrich Hayek a eu beau jeu de convoquer Erasme, Montaigne et les Lumières pour diaboliser toute « tendance moderne vers le socialisme ». Dans La route de la servitude (1944), qui fut plus tard le livre de chevet de Mme Thatcher, Hayek explique que toute intervention de l’État dans le domaine économique est non seulement inefficiente, mais conduit forcément au totalitarisme. Il oublie simplement de mentionner le risque de dérive militaro-policière d’un État qui ne défend plus que le droit des propriétaires. L’ultralibéralisme monétariste de son collègue Milton Friedman fera très bon ménage avec la sanglante dictature de Pinochet !

2.- De l’État confisqué à l’État social

« Il y a deux vérités qu’il ne faut jamais séparer en ce monde : que la souveraineté réside dans le peuple, que le peuple ne doit jamais l’exercer », écrivait en 1791 le marquis de Rivarol.

Cette affirmation cynique, bien que formulée par un royaliste farouche adversaire de la Révolution, pourrait être la devise de notre Union Européenne ! Elle résume à elle seule toute l’ambiguïté de la relation entre libéralisme économique et libéralisme politique : un « moindre État » amputé de toute possibilité d’action économique, une « autolimitation du gouvernement » au profit du marché conçu comme « lieu de nature » (ces expressions sont de Michel Foucault, « Naissance de la biopolitique », cours au Collège de France 1978-79), et une souveraineté confisquée par une classe politique au service des propriétaires. « Qu’aurons-nous gagné à réduire l’aristocratie des nobles si elle doit être remplacée par l’aristocratie des riches ? » s’écriait Marat dès 1790...

Ainsi s’explique plus d’un siècle de méfiance totale entre le mouvement social en construction et une représentation politique vécue comme forcément au service de ces « beaux messieurs ». C’est la monarchie bourgeoise des libéraux de la Restauration - La Fayette, Guizot et le suffrage censitaire -, tandis que Tocqueville renvoyait la vie démocratique à la société civile (De la démocratie en Amérique, à partir de 1835), puis dénonçait la tendance continue depuis la Renaissance au renforcement de l’État par delà les changements de régime (L’Ancien Régime et la Révolution, 1856).

C’est ensuite la difficile consolidation de la République face aux monarchistes, la lente émergence d’un État qui n’aurait pas qu’une main droite au service de l’ordre des dominants, mais aussi une main gauche veillant aux droits économiques et sociaux.

C’est la Charte d’Amiens (1906), par laquelle les syndicalistes révolutionnaires, majoritaires dans la CGT d’alors, indiquaient leur méfiance vis-à-vis de la sphère politique et des partis naissants, jugés trop soucieux de notabilité pour mettre en oeuvre la transformation sociale que seule la grève générale était censée déclencher.

Mais c’est aussi Jaurès affirmant à la même époque que le mouvement ouvrier devait agir dans trois directions complémentaires : l’action syndicale, l’action politique et les coopératives. Le Front Populaire et la mise en œuvre, à la Libération, d’une partie du programme du Conseil National de la Résistance, moments fondateurs de l’État social, lui ont donné raison au moins sur les deux premiers points, le premier aiguillonnant le second.

3.- Un État opérateur et régulateur, qui contrôle les changes et les échanges...

On ne peut se dire « anti-libéral » et faire de l’État son adversaire privilégié. Mais tout dépend de quel État l’on parle :

- l’État libéral réduit à ses fonctions régaliennes (justice, police, armée), c’est-à-dire chargé uniquement de protéger la propriété privée, de veiller aux conditions permettant le fonctionnement du marché et de gommer les dysfonctionnements les plus flagrants ?

- l’Etat hypertrophié et totalitaire, phagocyté par un parti unique, duquel tout contrôle démocratique et toute diversité ont été éradiquées, et qui sert encore aujourd’hui d’épouvantail ?

- l’État de conception marxienne, confisqué par la bourgeoisie et les fournisseurs des commandes publiques (Dassault, Lagardère, Bouygues...), ou de conception communautariste, colonialiste et répressif vis-à-vis des minorités ?

Quels seraient les principaux traits d’un État véritablement social et solidaire ? Il n’est pas question ici d’entrer dans le détail de ce que pourrait être un tel État. Contentons-nous d’ébaucher quelques grandes lignes, dont chacune appelle de vastes développements :
- droit du travail (par la loi et non par le contrat)
- protection sociale
- services publics
- espace public protégé des croyances (laïcité)
- préservation des conditions qui permettent la reproduction de la vie (écologie)
- politiques économiques intérieures et extérieures, maîtrise de la monnaie et des tarifs douaniers

Ne sont-ce pas là des domaines où seul le pouvoir d’un État fort et démocratique est en mesure d’assurer à chacune et à chacun la « sécurité sociale » en impulsant des changements structurels ?

Encore faut-il que des intérêts catégoriels ou des logiques d’appareils ne se substituent pas à l’intérêt général, tant au niveau des administrations qu’à celui des organisations du mouvement social !

4.-... et contrôlé par les citoyens

L’État, comme le marché, est totalitaire lorsqu’il prétend tout régenter. Le point central à partir duquel se déterminer - y compris au sein de la gauche et de l’extrême gauche - est donc la manière dont se conçoit et se gère la « res publica », la chose commune.

Si l’on admet que le pouvoir citoyen ne se réduit pas au pouvoir d’achat, que l’économique n’est qu’une petite partie du vivant et que l’économie marchande ne représente qu’une petite partie des activités et des échanges humains, reste à déterminer où s’arrête la sphère marchande, où commence le domaine des biens publics, et comment les gérer. Des choix d’une telle importance ne peuvent être laissés à l’utopie d’un « marché pur » et d’une « concurrence libre et non faussée », notions abstraites sans aucune existence réelle, euphémismes conceptuels désignant la loi du mieux informé, du plus compétitif, du mieux né, bref la loi du plus fort dans toute sa férocité, et dont la principale utilité est de fournir de la matière à quelques économistes serviles. Ces choix doivent au contraire être l’objet de délibérations collectives au niveau pertinent, associant toutes les parties prenantes, en recherchant toujours l’échelon le plus approprié à l’exercice des solidarités et à l’efficacité des péréquations, du quartier à l’Europe et au monde, sans oublier la Nation.

Parallèlement, chacune et chacun doivent être en mesure d’exercer activement leur pouvoir citoyen (s’informer / s’impliquer / intervenir), d’où le rôle central de l’éducation populaire.

Viser la dictature des marchés, les transactions spéculatives et les paradis fiscaux était une manière de dénoncer les dysfonctionnements de l’économie financiarisée et d’y mettre un « grain de sable ». Mais le but était surtout la réappropriation démocratique d’un monde abandonné à l’économisme et au profit. L’objet d’Attac (article 1 des statuts) et la plate-forme du mouvement international Attac (11 et 12 décembre 1998) sont très clairs sur ce point.

La révolte de la « génération 68 » contre le vieux monde poussiéreux et les disciplines exercées sur les corps par le « biopouvoir », contre la société de consommation, contre les guerres - en particulier coloniales (Algérie, Vietnam, Prague) - et contre les impérialismes, était évidemment nécessaire et salutaire. Mais elle prit trop souvent la forme d’une haine indistincte de l’État, faisant d’un individualisme émancipateur par certains aspects, le destructeur des solidarités, et oubliant qu’ « entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit » (Henri Lacordaire).

Son erreur est d’avoir en quelque sorte jeté le bébé avec l’eau du bain, ouvrant un boulevard au libéralisme que nous combattons aujourd’hui.

François Riether