"Cinquante ans d’Europe" - L’Union européenne pouvait-elle être différente de ce qu’elle est actuellement ?
samedi 14 avril 2007
Auteur : par Louis Weber
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L’Union européenne pouvait-elle être différente de ce qu’elle est actuellement ?

Pour moi, la réponse à cette question est oui, sans hésitation. Je vais essayer de la justifier par une double approche :

1) Le contenu concret de la construction européenne n’était pas écrit d’avance. Certes, on peut dire que les ingrédients caractéristiques de ce que nous dénonçons aujourd’hui à travers « l’Europe libérale », le libre-échange et par conséquent l’abandon des protections nationales, étaient déjà dans les textes d’origine, y compris ceux de la CECA. Mais en rester là, ce n’est pas autre chose que de dire que les pays qui se sont engagés dans la construction européenne étaient capitalistes et qu’ils le sont restés. On s’accorde en général pour dire que, nonobstant cela, le cours des histoires nationales n’a pas été uniforme, notamment parce que le capitalisme de l’après-guerre, keynésien, n’est pas tout à fait le même que celui qui s’est développé à partir des années 1980, qualifié de libéral. Comment alors nier pour la construction européenne la rupture que l’on reconnaît au plan national ? Je pense qu’une rupture semblable a eu lieu là aussi. On peut même, me semble-t-il, la situer de façon assez précise. L’Acte unique de 1986 et la « relance européenne » qui devait aboutir au traité de Maastricht en 1992 ont marqué le passage du Marché commun, c’est-à-dire de l’Union douanière du traité de Rome, avec la suppression des droits de douane entre les pays membres et l’établissement d’une politique commerciale et d’un tarif douanier commun à l’égard des Etats tiers, au Marché unique, le « grand marché », qui, outre la libre circulation des marchandises, prévoit également « l’abolition, entre les Etats membres, des obstacles à la libre circulation des personnes, des services et des capitaux [1] » . Ce qui vise aussi à unifier, par exemple, les marchés du travail et donc leur réglementation, à démanteler les protections permettant aux services publics d’accomplir leur mission, etc. On voit concrètement aujourd’hui ce que cela signifie !

2) La deuxième raison que je développerai, c’est le fait que les forces aujourd’hui en pointe dans la dénonciation du cours libéral de la construction européenne ont longtemps délaissé ce terrain. Ce qui laissait les mains relativement libres aux instances européennes et aux gouvernements nationaux pour construire un ensemble européen conforme aux visées libérales dominantes. On peut expliquer cette abstention de différentes manières, qui ont toutes leur part de vérité. Une partie du mouvement syndical, et notamment la plus combative, la CGT par exemple, a longtemps été convaincue que l’affrontement avec le capital se jouait d’abord et même presque exclusivement au plan national. Du retard a donc été pris dans la perception des nouveaux enjeux liés à l’internationalisation puis à la mondialisation du capitalisme. Par ailleurs, le parti communiste et les forces qu’il influençait, ont d’abord vu dans la construction européenne un moyen d’assurer la domination des Etats-Unis et une machine de guerre contre l’Union soviétique. Il faut évidemment se replacer dans les conditions de l’époque et les rapports de forces entre les principaux partis politiques au sortir de la guerre pour mesurer ce que cela pouvait signifier en termes d’analyse de ce qui était en train de se passer avec la construction européenne. Celle-ci s’est donc poursuivie à la seule initiative des forces politiques et syndicales les moins susceptibles de contester les orientations que l’on commencera à qualifier de « libérales » dans les années 1980.

Je reviens à la question posée. Elle suggère évidemment que l’Europe actuelle n’est pas celle que nous souhaitons. Je pense que ce diagnostic, plus précisément ce jugement, ne pose aucun problème pour les participants à ce débat. Il n’a d’ailleurs pas posé de problème non plus aux 55% de Français qui ont voté non au référendum du 29 mai 2005. Et qui, à en croire un sondage fait un an après, ne regrettaient en rien ce vote et étaient prêts, si c’était à refaire, à le confirmer. Si on tient compte du fait que parmi les 45% de Français qui ont voté oui, beaucoup l’ont fait moins parce qu’ils étaient convaincus que le projet de traité constitutionnel valait d’être adopté, mais parce qu’ils ne voulaient pas apparaître comme anti-Européens, cela fait une majorité plus importante à désapprouver le cours actuel de la construction européenne.

On pourra d’ailleurs noter à ce propos une dissymétrie, qui existe depuis les origines. Elle est en un sens la trace de ce que l’on peut considérer comme une victoire idéologique ancienne : désapprouver ce qui va dans le sens d’une plus grande intégration européenne est toujours plus difficile à porter, si on peut dire, que le contraire. Et ceci quel que soit le contenu réel de ce qui est proposé. Autrement dit, pour l’idéologie dominante dans ce domaine, il est naturel de considérer que tout pas en avant dans la construction européenne, plus exactement l’abandon d’une parcelle de la souveraineté nationale au profit du chapeau européen, est par essence une bonne chose, et même pour une partie de la gauche, « progressiste » par définition. Et qu’il appartient à celles et à ceux qui contestent ce point de vue, d’apporter la preuve de la justesse du leur. Tous ceux qui ont suivi ces débats depuis un certain nombre d’années, au plan national ou au niveau européen, trouveront certainement de nombreux exemples pour illustrer ce phénomène.

Mais cela n’épuise pas les « questions sur la question » posée. Si on estime que le cours actuel de la construction européenne n’est pas bon, est-ce que cela a toujours été le cas ? C’est-à-dire, est-ce que l’idée même de construire en Europe un ensemble supranational est à condamner ? Ou est-ce que le projet initial, celui des pères fondateurs, a été dévoyé ? Ce qui pose évidemment les questions du quand, du comment et du pourquoi. Avec le « comment » et le « pourquoi », on n’échappe pas à une réflexion sur le rapport de forces en Europe. Ce qui conduit à faire sa part, importante et souvent déterminante, à la domination du capitalisme sur le continent, sous ses formes successives, keynésiennes et libérales, et à l’échec des pays de l’Est, rampant avant de s’imposer comme une évidence avec la chute du mur de Berlin.

Les opinions seront probablement très différentes sur ces divers points dans notre assemblée, comme plus généralement dans ATTAC. Avant d’aller plus loin, je souhaite cependant attirer l’attention sur les précautions qui me semblent utiles en termes de langage. Le mot libéral peut illustrer cela : il est vrai par exemple que Victor Hugo a plaidé pour les Etats-Unis d’Europe et qu’il était aussi, dans le langage de l’époque, un libéral, ce qui en faisait un adversaire résolu des conservateurs, sous toutes leurs variantes. Il faut donc se garder d’en faire un peu vite une preuve du fait que l’idée européenne aurait toujours était une idée libérale, au sens que ce mot a pris aujourd’hui. D’autres mots peuvent avoir un sens assez différent selon la langue et les traditions nationales des pays concernés. Dans l’histoire allemande récente, le mot Volk a pris un sens qui ne correspond guère a ce que nous entendons en français par peuple. Mais en français aussi, l’histoire a fait que le mot peuple, comme d’ailleurs celui de République, ont parfois une dimension un peu mystique, voire sacrée, que n’ont pas leurs correspondants dans d’autres langues. En ce sens, le débat autour de l’existence ou non d’un peuple européen comporte en France une charge symbolique et parfois affective qui peut être difficile à comprendre dans les pays européens qui laissent beaucoup d’espace à leurs diverses communautés nationales.

Je reviens aux divergences d’opinion. Elles ne doivent pas empêcher le débat, bien au contraire. À mon avis, elles ne devraient pas conduire non plus, contrairement à ce qui se passe le plus souvent, à tenter de classer les opinions et les personnes en deux ou plusieurs camps, généralement les anti-Européens (ou souverainistes, ce qui semble être sensiblement la même chose, en plus polémique), les pro-européens (ou fédéralistes, avec la même petite dose polémique le cas échéant) et, pour faire bonne mesure, celles et ceux qui ne seraient ni d’un côté ni de l’autre. Cette façon de faire, qui substitue le recours aux étiquettes, globalisantes et stigmatisantes (qui se veulent telles en tout cas) à l’argumentation sur le fond, ne fait évidemment pas avancer le débat.

Un tel classement unidimensionnel a d’autant moins de sens que l’attitude par rapport à la construction européenne peut être différente selon les sujets traités. Qui ne connaît des personnes relativement indifférentes ou même favorables à une plus grande intégration économique, et par conséquent à des abandons de souveraineté nationale dans ce domaine, mais qui refusent avec la dernière énergie tout ce qui irait dans le sens d’un affaiblissement des capacités de défense nationale au bénéfice de l’Europe ? On peut d’ailleurs raisonnablement penser que l’acceptation du traité de la CECA par certaines forces politiques et leur refus, à peine deux ans plus tard de la communauté européenne de défense, procédaient déjà de cette approche différenciée selon les sujets. Pour qui dirait, ce qui n’est d’ailleurs pas faux, que la crainte du réarmement allemand a surdéterminé les attitudes envers la CED, on peut donner d’autres exemples, celui de l’agriculture notamment, qui a vu échouer un premier projet de « communauté » dans les années 1950. Mais je pourrais illustrer cela tout aussi bien avec des exemples contemporains.

En revanche, il faut bien reconnaître que la manière de dire l’histoire depuis l’origine, j’inclus ici le moment où l’histoire commence, n’est pas neutre. Il en est ainsi de l’histoire de l’Europe, à laquelle on peut donner un tour plus ou moins mythique selon l’ancienneté qu’on lui donne. L’histoire de France, en tout cas celle qui était enseignée jusqu’il y a quelques années encore, fonctionnait ainsi : les Gaulois en étaient un des mythes fondateurs, plus ou moins « inventés » avec leur chef Vercingétorix au dix-neuvième siècle. À la même époque, des historiens, en l’occurrence plus idéologues qu’historiens, ont même été jusqu’à inventer des ancêtres orientaux mythiques aux Francs, dont l’origine germanique cadrait mal avec le climat nationaliste de l’époque. Un mouvement symétrique a d’ailleurs conduit les romantiques allemands à inventer leur propre mythe. Il n’est donc pas étonnant que le même phénomène se reproduise quand il s’agit de l’origine de l’Europe. On trouvera là aussi des re-constructions assez étonnantes.

Ceci pour dire que l’idéologie occupe ici une place importante. Je prends un exemple concret pour illustrer cela. Il existe depuis l’immédiat après-guerre un « Mouvement européen ». Son objectif est aujourd’hui d’agir pour une « Europe plus démocratique, plus proche de ses citoyens, capable de défendre son modèle de civilisation et de peser sur la marche d’un monde en pleine mutation ». Le Mouvement européen est en fait d’un des nombreux groupes qui s’attachent à « faire progresser l’idée européenne ». Ce qui renvoie à ce que j’ai dit plus haut à propos de la dissymétrie. Car ici « l’idée européenne » fonctionne comme un vecteur de progrès en soi, ce qui veut dire a contrario que la critique de l’Europe joue dans le sens contraire. Cette « idée européenne » sert aussi de marqueur, au sens où les organisations qui ne s’en revendiquent pas sont exclus du champ politique européen. La place de la CGT au sein de la Confédération européenne des syndicats a longtemps été contestée au motif que le syndicat français n’adhérait pas à l’idée européenne.

Mais il faut aussi comprendre toute la complexité d’un mouvement qui, en France, tire ses racines de la Résistance. Et, dans la tradition de celle-ci, il regroupe des forces diverses, plus précisément les chrétiens-démocrates et les socialistes. L’absence des communistes tient au fait que lorsque le mouvement s’est créé en 1948, l’unité de la Résistance n’existait plus et la guerre froide se profilait déjà. Chrétiens-démocrates et socialistes alternaient d’ailleurs à la présidence du mouvement. Pierre Moscovici occupait le poste jusqu’à une époque récente [2] . Mais le bureau comprend traditionnellement des députés des deux courants, ainsi que des Verts comme Daniel Cohn-Bendit. On remarquera ici que la configuration interne du mouvement européen est la même que celle du Parlement européen, où députés du Parti socialiste européen et du Parti populaire européen, qui regroupe les partis de droite, se partagent la présidence à tour de rôle. Ce qui fait, mais je laisse aux spécialistes de la science politique le soin de démêler cet écheveau, qu’il y a en Europe une double sédimentation politique : la droite et la gauche, au sens où on l’entend généralement, et, ce qui est parfois plus déterminant, la « mouvance européenne » au sens du mouvement européen d’un côté et les « autres », de l’autre. Ce qui contribue à expliquer des pratiques politiques, comme la coexistence des deux courants politiques au sein de la Commission européenne, qui peuvent étonner et parfois même dérouter.

S’ajoute à cela le fait que le Mouvement européen s’est longtemps réclamé du « fédéralisme ». Ce qu’il ne fait plus aujourd’hui, tout au moins en France. Et qui montre donc aussi les limites d’une analyse qui figerait une fois pour toutes les courants d’opinion en Europe en fédéralistes et souverainistes. Mais c’est un fait que ce mouvement a toujours porté et même incarné l’idée que l’idéal, c’était les Etats-Unis d’Europe. Et, donc, que les différentes étapes de la construction européenne « réelle » n’ont jamais été que des compromis entre ce « souhaitable » et le « possible », à un moment donné, dans les situations politiques concrètes.

Si on adopte cette lecture, et une grande partie du mouvement ouvrier l’a adoptée – à l’époque on ne parlait pas encore de mouvement social, les partis politiques et les syndicats étant les acteurs les plus en vue – on risque cependant de donner une vue un peu déformée de l’histoire de la construction européenne, qui a été beaucoup moins linéaire et qui a suivi des cours en partie différents, selon les rapports de forces du moment. Personnellement, je l’ai résumée ainsi, de façon sans doute trop sommaire, dans un livre [3] écrit au moment de la discussion du projet de traité constitutionnel :

Il existe de nombreuses chronologies, plus ou moins détaillées, de cette partie de notre histoire. Elles font en général remonter le processus contemporain de la construction européenne au discours de Churchill à Zurich le 19 septembre 1946. Le dirigeant britannique y exprima son rêve de voir se créer des « États-Unis d’Europe ». Mais l’idée fédéraliste exprimée ainsi était beaucoup plus ancienne. Elle avait notamment été à l’origine de plusieurs initiatives entre les deux guerres, le traumatisme causé par les boucheries de la première guerre mondiale jouant beaucoup dans ce sens (« plus jamais cela » et, pour y parvenir, unissons l’Europe, disaient les promoteurs de cette idée). Après 1945, d’autres projets de ce type virent le jour, notamment à l’initiative de Jean Monnet et de Robert Schuman.
Mais, dans les faits, la construction européenne ne prendra pas ce chemin-là. Elle sera conçue dans un premier temps pour consolider les États, affaiblis par la guerre, au lieu de se faire contre eux. Là encore, on peut penser que le souvenir de l’échec du traité de Versailles en 1919, incapable de pacifier durablement le continent et d’empêcher la montée des antagonismes nationaux et bientôt des nationalismes qui allait conduire à une nouvelle guerre vingt ans après, a joué un rôle.
Le compromis institutionnel finalement retenu prenait d’abord en compte les intérêts économiques. Chaque pays voulant exporter pour accélérer la reconstruction et le développement après le désastre de la guerre, on a rapidement privilégié une solution simple : supprimer les barrières douanières entre les pays et, différence dès l’origine avec une zone de libre-échange, former un ensemble unique dans le commerce international. Ce qui reste vrai aujourd’hui puisque les pays membres de l’Union européenne sont certes individuellement membres par exemple de l’Organisation mondiale du commerce. Mais ils y sont un peu comme des figurants, l’Union, membre elle aussi, et en son nom la Commission européenne, étant seules habilitées à négocier.
Ce fut un compromis parce que les « pères fondateurs » auraient d’abord souhaité aller plus loin. Mais, pour surmonter les obstacles de l’heure et avancer, ils choisirent à la suite de Jean Monnet la méthode dite « fonctionnelle », encore globalement en vigueur aujourd’hui : on confie un secteur, alors la gestion de l’économie, à une structure supranationale. Celle-ci ne représente pas les intérêts nationaux ou, pour le dire autrement, les commissaires européens agissent en principe de façon indépendante de leur pays d’origine. Dans les faits, les diverses Commissions – elles ne fusionneront qu’en 1967 – auront un pouvoir considérable, principalement mais pas seulement parce que les traités leur donnent un pouvoir de proposition quasi exclusif. Certes, les États contrôlent cette structure. Il faudra cependant attendre plus de vingt ans pour que les Chefs d’État se constituent eux-mêmes en instance se réunissant régulièrement, le Conseil européen. Celui-ci exerce aujourd’hui, conjointement avec le Parlement européen, le pouvoir législatif.

Les institutions ainsi construites dans un secteur serviront de modèle pour les autres. On commença par le charbon et l’acier, dont l’importance économique était sans commune mesure à l’époque avec ce qu’elle est aujourd’hui. Ce fut la Communauté du charbon et de l’acier, la CECA, en 1951, créant un marché commun pour ces deux produits. Le modèle, rôdé par Jean Monnet lui-même (il présida la CECA pendant quelques années), fut ensuite élargi à toute l’économie et à l’énergie nucléaire en 1957, avec la signature de deux traités, celui de Rome et celui de l’Euratom. À vrai dire, preuve s’il en faut que l’histoire ne se répète jamais à l’identique, cette extension ne fut pas seulement fonctionnelle. Elle s’est aussi traduite par une perte de contenu démocratique, le syndicalisme et les assemblées élues étant privés au passage de quelques-unes des prérogatives qui leur étaient reconnues dans la CECA.

Dans les années 1980, ce fut le temps de la relance de l’Europe, sous l’impulsion de la Commission présidée par Jacques Delors avec le soutien fort du « couple franco-allemand » incarné alors par François Mitterrand et Helmut Kohl. En quelques années, on est alors passé d’une Europe qui donnait l’impression de s’essouffler, pour reprendre le langage de l’époque, à la signature de l’Acte unique en 1986 et à celle du traité de Maastricht quelques années après, définissant le calendrier de l’Union économique et monétaire et concrétisant le premier grand tournant néolibéral avec l’indépendance de la Banque centrale européenne et, surtout, les critères de convergence économique, copie conforme, à l’européenne, du consensus de Washington présidant aux ajustements structurels imposés, à la même époque, dans le tiers-monde et bientôt en Europe de l’Est.

Cinq années seulement plus tard, ce fut le traité d’Amsterdam et, plus particulièrement, le Pacte de stabilité renforçant encore la prédominance, typiquement libérale, accordée à l’économie. Et diminuant encore, par conséquent, le champ et l’impact possible de la décision politique et la capacité d’intervention des gouvernements nationaux.

La volonté d’aller à marche forcée vers une sorte de super-Maastricht au moment où les problèmes sociaux, au premier rang desquels le chômage, prenaient une ampleur inconnue depuis les années 1920-1930, allait être mise en cause par certains gouvernements. Parmi eux, le nouveau gouvernement français – le gouvernement Jospin entrait en fonction dans les jours précédant le sommet d’Amsterdam – qui avait au cours de la campagne électorale fortement contesté le projet de traité. Le Pacte de stabilité devint donc le Pacte de stabilité et de croissance et, quelques mois plus tard, le sommet de Luxembourg allait être le premier à être consacré à la question de l’emploi. Mais cela n’allait pas durablement changer les politiques européennes et le primat absolu à la compétitivité économique, comme le Conseil européen de Lisbonne allait le confirmer dès le printemps 2000.

J’en viens maintenant à la deuxième partie de ma contribution, les « retards » pris par le mouvement social dans la lutte autour des enjeux européens et les effets de l’absence de conflictualité qui en a été la conséquence sur le cours même de la construction européenne.

Dans le contexte de l’époque, il y avait des raisons fortes qui militaient en faveur de la vision un peu téléologique déjà évoquée : l’objectif du grand capital, ce sont les Etats-Unis d’Europe, sous la coupe de ceux d’Amérique, pour empêcher en Europe la coopération avec les pays socialistes et favoriser la mainmise des cartels internationaux sur les économies nationales. Et, pour les tenants de cette analyse, tout renforcement de la Communauté européenne était articulé à cette fin. Le bureau confédéral de la CGT déclare ainsi dès le 4 janvier 1957 : « Le Marché commun signifie le danger d’une spécialisation portant sur des industries et des régions entières ; celui de la subordination de l’économie nationale à des cartels internationaux, eux-mêmes dominés par des konzerns allemands, celui de l’aliénation des bases économiques essentielles de l’économie nationale ». On appréciera ici l’utilisation du mot konzern, de sinistre mémoire, douze ans à peine après l’armistice de 1945 !

Ce texte est tiré de la préface de Joannès Galland, secrétaire de la CGT, dans un livre publié en septembre 1987, par le Centre d’études économiques et sociales de la CGT. Le titre de ce livre, France, Europe : intégration contre coopérations, traduit une vision fort peu dialectique d’un processus déjà largement irréversible en 1987, après la signature de l’Acte Unique. Ce qui la rendait un tantinet irréaliste dès cette époque, traduisant en réalité ce que j’affirmais dès mon introduction : une grande partie du mouvement ouvrier a hésité avant d’investir le terrain européen, ce qui a été l’origine de ce que les organisations concernées désigneront elles-mêmes plus tard par un « retard » dans la prise en compte de la problématique européenne.

L’analyse faite en 1957 était évidemment juste. Mais elle avait l’inconvénient de minorer fortement la capacité du mouvement ouvrier français à peser sur le cours de la construction européenne, plus exactement sur son contenu et, à vrai dire, à délaisser à peu près totalement le terrain des luttes concrètes dans ce domaine, au bénéfice d’une condamnation globale – et radicale – du processus en cours.

Ce qui allait conduire à des retournements douloureux dans les années 1980 lorsque l’Europe, sous la houlette de Jacques Delors, amorcera le tournant proprement libéral déjà évoqué. Joannès Galland n’est d’ailleurs pas complètement dupe, puisqu’il conclut la préface déjà citée par une phrase qui en dit long sur le sentiment d’être passé un peu à côté des événements : « Cela étant, même si le Marché commun ne nous agrée pas, il est une réalité que nous devons prendre en compte dans notre action ». Le « cela » du « cela étant » renvoie notamment à la conception qui reste alors celle de la CGT : « La CGT fonde son approche de l’Europe sur le triptyque indépendance, souveraineté et coopération », l’idée même d’une quelconque supranationalité étant qualifiée de « régressive ».

Que l’on me comprenne bien : si j’ai parlé essentiellement de la CGT, c’est parce qu’elle a produit des documents et que je les avais à ma disposition pour préparer cette contribution. Mais pour y avoir été impliqué personnellement, j’aurais pu faire les mêmes observations sur les débats au sein de l’ancienne Fédération de l’Education nationale, avant sa scission en 1992. Comme on sait, celle-ci était le lieu d’âpres batailles entre les deux grands courants de pensée, l’un proche des communistes, l’autre des socialistes, pour reprendre la terminologie, au demeurant approximative, alors en usage dans la presse. Les premiers étaient à peu près sur la même ligne que la CGT, admettant encore dans les années 1980 que la retour de simples coopérations, notamment des coopérations industrielles, était une revendication crédible. Dans les débats, la fusée Ariane et Airbus étaient utilisés à cette fin comme des exemples emblématiques. Il faut dire que, dans l’éducation, les politiques européennes en étaient à peine à leurs premiers balbutiements car on en était encore aux simples échanges d’informations sur les systèmes nationaux d’éducation.Ce qui tendait bien entendu à garder l’Europe à distance, comme une entité extérieure qui n’avait pas d’influence sur le quotidien social ou professionnel dans l’éducation. Ce n’est que bien plus tard qu’elle deviendra une réalité tangible pour les enseignants [4]. En face, la majorité fédérale était sur une ligne qu’on pourrait qualifier d’eurobéate. Les (encore rares) brochures de présentation de l’Europe éditées par la Commission européenne étaient parfois distribuées par la direction fédérale aux membres des instances de la fédération, comme des supports pour le débat. Ce qui montrait pour le moins qu’il n’y avait pas d’élaboration autonome d’une véritable doctrine sur l’Europe, contrairement sur ce point à la CGT. Les deux attitudes, celles de la majorité fédérale et celle de sa minorité, diamétralement opposées, avaient cependant une conséquence commune : elles empêchaient l’une et l’autre une approche proprement syndicale de la question européenne, au bénéfice d’un rejet a priori d’un côté ou d’un accompagnement totalement a-critique de l’autre.

Le virage, dans les organisations ou les groupes que je viens de citer, a été amorcé dans les années 1980. L’accélération de la construction européenne sous l’impulsion de Jacques Delors et son infléchissement libéral ont contribué à la prise de conscience. Sur le plan politique, les élections européennes de 1985 ont joué dans le même sens. La campagne du parti communiste, sous l’impulsion de Philippe Herzog, leur tête de liste à l’époque, allait par exemple contribuer à renouveler les termes du débat européen au sein de cette partie de la gauche politique et syndicale qui, peu ou prou, était l’héritière du (fort) courant communiste de l’après-guerre. Il reste que, pour reprendre les termes de Joannès Galland, le marché commun avait imposé son existence, sans que ces organisations interviennent beaucoup. Ce qui, évidemment, avait laissé les mains à peu près libres aux gouvernements fortement engagés à l’époque dans les « tournants » libéraux à l’exemple de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan [5].

En guise de conclusion

Il faut évidemment se garder de réinterpréter après coup l’histoire de la construction européenne. Dans le cadre du débat d’aujourd’hui, j’ai voulu mettre l’accent sur deux aspects qui me paraissent importants :

1) Cette histoire n’a pas été linéaire et elle n’était pas écrite d’avance. Les tendances économiques dominantes ont évolué, les rapports de force à l’intérieur des pays aussi, la mondialisation a changé la donne internationale à partir des années 1980, etc.

2) Pour des raisons en partie extérieures à la construction du marché commun, la partie la plus combative du mouvement social a longtemps délaissé le terrain européen. Cela a conduit à l’incapacité, jusqu’ici, à construire au plan européen des rapports de force comparables à ceux qui ont pu être imposés au plan national.

Le 24 mars 2007

Louis Weber
Ancien président de l’Institut de recherches de la FSU


Notes

[1Ces quatre libertés figurent certes dans le traité de 1957, mais n’avaient pu être mises en oeuvre trente ans après.

[2Il n’a pas été réélu, malgré le soutien des « politiques » au sein du mouvement. La nouvelle présidente, Sylvie Goulard, se dit issue de la société civile.

[3L. Weber, Une constitution contre l’Europe ?, éd. Nouveaux regards/Syllepse, 2005.

[4Le traité de Rome ne parle pas du tout de l’éducation. Celui de Maastricht, en 1992, sera le premier texte à lui consacrer deux articles, aux effets encore limités au demeurant.

[5Pour l’histoire, il est intéressant de noter que c’est au cours de ces années 1980 que le « libéralisme » a peu à peu remplacé le « capitalisme » dans les textes des organisations.