Pour organiser le droit opposable à l’emploi, il faut un double élargissement de la notion de travail
novembre 2008
Auteur : par Texte du M’PEP

Résumé

Le droit opposable à l’emploi concerne 3,3 millions de personnes pour un coût de 127 milliards d’euros trouvé grâce à de profondes modifications de la fiscalité, en partie dans le domaine des prélèvements sur le capital. Les emplois seront créés essentiellement dans le secteur non-marchand, par des mécanismes décentralisés de démocratie dans les bassins d’emploi et de vie. Dans ce cadre, la notion même de travail va s’élargir à la production de soi-même et à la production de société.

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POUR ORGANISER LE DROIT OPPOSABLE A L’EMPLOI, IL FAUT UN DOUBLE ELARGISSEMENT DE LA NOTION DE TRAVAIL

Si l’on admet le raisonnement selon lequel le travail permet de produire les richesses qui répondent aux besoins sociaux, et que l’on estime que d’immenses besoins ne sont pas satisfaits dans la société ; alors il y a du travail et des emplois à occuper pour les 3,3 millions de personnes dont nous avons vu que le salaire pouvait être aisément financé.

C’est dans la sphère non-marchande que se développe la production de valeurs d’usage pour répondre aux besoins humains. Dans la société capitaliste, le travail est conçu comme une activité dans le secteur marchand, certes nécessaire à la production des biens et services, mais exercée par des travailleurs-marchandises, pour le profit privé dans le cadre d’un contrat de travail qui subordonne le travailleur à l’employeur. Ce qui compte n’est pas la satisfaction des besoins sociaux mais la solvabilité des individus pour alimenter le profit privé.

L’éloge de l’emploi dans le secteur non-marchand doit être résolument entrepris. Les services non-marchands créent de l’utilité, de la valeur d’usage pour la population, mais pas de valeur d’échange contenant un profit pouvant être capté par des individus ou groupes privés. Voilà la raison du pilonnage permanent contre les services publics. Pour accepter l’idée du droit opposable à l’emploi, il faut se libérer l’esprit de la pollution marchande et réapprendre à penser librement et simplement : c’est dans le secteur non-marchand que la société avance. Il faut donc comprendre ce que non-marchand veut dire.

 I.- UN DOUBLE ELARGISSEMENT DE LA NOTION DE TRAVAIL

Un double élargissement du travail doit être envisagé avec le droit opposable à l’emploi, pour l’immédiat et le lointain : à la production de soi-même et à la production de société.

 A.- Se produire soi-même

Se produire soi-même, ce sont des activités rémunérées « normalement » pour se former, s’éduquer, se cultiver, pratiquer des activités artistiques ou sportives… toutes choses absolument et radicalement éloignées de la marchandise, de la compétition, de la concurrence…

L’importance sociale de la production peut donc être réduite. Elle ne devient qu’un moment subordonné dans l’ensemble des activités sociales des individus. Il ne s’agit pas seulement de libérer la production, mais aussi de se libérer de la production en cessant d’en faire l’axe de gravitée des activités sociales et de l’action des individus aux multiples connexions sociales librement assumées. Il faut donc se sortir de la fascination du travail tel que nous le connaissons dans sa forme rabougrie d’aujourd’hui dans le système capitaliste.

C’est ainsi que la manière dont on produit peut être également une valeur d’usage aussi importante que ce que l’on produit. Satisfaire le producteur peut être un objectif de la production aussi important que celui de satisfaire le consommateur. Autrement dit, avoir une société plus solidaire et fraternelle vaut certainement le sacrifice de quelques unités supplémentaire de « choses produites ».

 B.- Produire de la société

Deuxième élargissement du travail : la production de société. De multiples besoins restent aujourd’hui insatisfaits parce que le secteur privé ne les juge pas rentables : par exemple dans des domaines anciens comme la santé ou l’éducation, et dans des domaines nouveaux comme la protection de l’environnement ou les services à la personne. De nombreux emplois peuvent être créés à condition de cesser de les considérer comme improductifs – ils seront créés en fonction de leur utilité sociale et non de leur rentabilité – et à condition de renoncer à les concevoir uniquement à l’échelle étatique, même s’il faut un cadre juridique national.

La production de société, c’est l’occupation d’emplois qui favorisent la démocratie, la transparence de la vie publique, l’information et la participation des citoyens, la solidarité… On ne voit souvent en effet, dans la production, que la chose produite. On oublie que la production est en même temps production et reproduction de rapports sociaux, production et reproduction des rapports des hommes entre eux, et, par le même mouvement, de leur rapport à la nature.

La production et le travail ne sont pas aliénants par eux-mêmes. C’est, en effet, à la base, l’activité humaine qui a pour but l’obtention de valeurs d’usage, c’est-à-dire ce qui permet de satisfaire les besoins humains. Toutes les sociétés humaines connaissent, ont connu et connaîtront encore longtemps la production de leurs moyens d’existence. C’est le cadre social dans lequel s’opère cette production et les finalités assignées à celle-ci qui changent et font l’objet de projets de société différents.

Il ne faut donc pas confondre le travail comme créateur de valeur d’usage et le travail comme catégorie imposée par le capitalisme pour produire des marchandises, c’est-à-dire des valeurs d’échange.

 II.- LA PRODUCTION DE VALEURS D’USAGE

Tout bien ou service, par exemple une chaise et la leçon de l’instituteur ou de l’institutrice, possède nécessairement une valeur d’usage et éventuellement une valeur d’échange.

Si je fabrique moi-même une chaise, pour mon usage personnel, avec des matériaux de récupération, dont aucun n’a été acheté, sa valeur d’usage est l’utilité que j’y trouve : pouvoir m’asseoir dans certaines conditions de confort. Cette chaise ne possède aucune valeur d’échange, car je ne l’ai pas achetée ni aucun de ses composants, et je ne souhaite pas non plus la vendre : elle n’a donc pas de prix.

En revanche, si j’achète une chaise, elle aura la même valeur d’usage que celle que j’ai produite – son utilité – mais elle aura de surcroît une valeur d’échange qui sera le prix que je l’aurais payée.

Avec la valeur d’usage, ce n’est pas le prix qui compte, c’est l’utilité individuelle ou collective que l’on trouve au bien ou service produit. Même sans valeur d’échange il y a bien production, création de richesse et satisfaction de besoins.

Dans les sociétés modernes les choses sont plus complexes, et rares sont ceux qui peuvent produire des valeurs d’usage intrinsèques, dégagées de toute valeur d’échange. C’est la raison pour laquelle on parle de « biens communs universels », mis en Å“uvre par des services publics. Ces derniers produisent des valeurs d’usage puisque certains services sont gratuits, ou font l’objet d’un tarif « Ã©conomiquement non significatif ». Cette gratuité ou ce tarif « Ã©conomiquement non significatif » ne sont cependant qu’une apparence, puisqu’il faut bien payer les équipements et les personnels, et qu’ils le seront, non par le prix mais par le financement collectif que sont les impôts ou les systèmes de protection sociale.

Dans le système actuel, ces valeurs d’usage sont combattues par le néolibéralisme précisément parce qu’elles ne sont pas marchandes et ne peuvent donc pas être l’occasion de profit, et qu’elles limitent, par leur seule présence, les possibilités d’extension de la sphère marchande.

Ainsi, la richesse, contrairement à une idée largement répandue, vient aussi du secteur non-marchand.

Les formes non-marchandes de production - et donc le travail qui s’y exerce - sont les plus vitales pour l’humanité. Si l’économie marchande doit nécessairement s’appuyer sur des besoins pour écouler sa production et réaliser des profits privés – quitte à inventer des besoins – l’économie non-marchande, elle, ne vise, dans son principe, qu’à produire des valeurs d’usage qui répondent aux besoins humains.

 III.- UN BESOIN DE DEMOCRATIE, PARTICIPATIVE ET REPRESENTATIVE, POUR PERMETTRE LA DELIBERATION PUBLIQUE SUR LES BESOINS A L’ORIGINE DES EMPLOIS

Quelles sont ces valeurs d’usage, et dans quel ordre et selon quelles priorités sont-elles produites, comment et par qui sont-elles décidées ? C’est là toute la question.

Seul un vaste débat démocratique peut permettre de recenser ces valeurs d’usage « socialement reconnues », les évaluer, les mettre en balance avec la quantité de « choses » qu’il faudra bien continuer à produire. Mais, plus encore, il faudra inventer les mécanismes institutionnels qui rendront ce processus permanent.

La délibération publique doit donc s’organiser sur les valeurs et la valeur. Il faut délibérer sur les valeurs et refuser de réduire la richesse à un simple exercice de mesure, lui-même correspondant aux catégories dominantes d’un économisme qui a coupé ses liens avec l’éthique et le politique.

Ces réflexions ont de nombreuses ramifications, qui ne seront pas développées ici, comme la place du marché dans la société – car il faut aussi du marché –, la définition précise de ce que l’on appelle les « biens communs universels » et la part de ce qui doit être gratuit ; l’extension de la sphère non-marchande dans les pays pauvres comme moteur de leur développement.

En résumé, il faut admettre que les activités dans le secteur non-marchand sont créatrices de richesses dégagées de la recherche de l’accumulation du profit privé, qui vont permettre la satisfaction des besoins sociaux et la création d’emplois. Dès lors, les financements ne peuvent pas provenir des mécanismes habituels de l’économie marchande, mais de prélèvements par le biais de la fiscalité comme le M’PEP l’a proposé.