Manière de voir — La bataille des langues - 2008
mercredi 2 juillet 2008
Auteur : par webmaster

Cette arme de domination...Si l’on ne voit dans les langues que des outils de communication, il n’y a pas lieu de recourir à une terminologie guerrière pour les évoquer. Se parler, en effet, c’est le contraire de se combattre. C’est communiquer, se comprendre, s’accorder. Ainsi, les transactions financières ont beau être informatisées, la devise de la City de Londres est toujours, depuis 1801, My word is my bond (« ma parole m’engage »). Mais ce registre de la convivialité, de la diplomatie ou du négoce présuppose une certaine égalité de la capacité de s’exprimer des locuteurs.

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Manière de voir — La bataille des langues

Numéro coordonné par Bernard Cassen

Cette arme de domination...Si l’on ne voit dans les langues que des outils de communication, il n’y a pas lieu de recourir à une terminologie guerrière pour les évoquer. Se parler, en effet, c’est le contraire de se combattre. C’est communiquer, se comprendre, s’accorder. Ainsi, les transactions financières ont beau être informatisées, la devise de la City de Londres est toujours, depuis 1801, My word is my bond (« ma parole m’engage »). Mais ce registre de la convivialité, de la diplomatie ou du négoce présuppose une certaine égalité de la capacité de s’exprimer des locuteurs.

Cette situation optimale n’est véritablement atteinte que si chacun d’eux s’exprime dans la même langue maternelle, et qu’il la maîtrise par ailleurs au même niveau. Ou bien lorsque chacun d’eux utilise une même langue tierce avec un niveau de performance équivalent. Ou, mieux encore, quand chacun parle sa langue et comprend celle de l’autre. Le maniement d’une langue n’est donc jamais exempt de phénomènes de domination. On se souvient que George Bernard Shaw, dans sa pièce Pygmalion créée en 1916 — et dont la comédie musicale à succès My Fair Lady est directement inspirée —, met en scène un professeur de phonétique, Henry Higgins, qui a fait le pari — réussi, comme l’intrigue le montrera — de faire passer son élève Eliza Doolittle, jeune fleuriste de Covent Garden à l’épouvantable accent cockney, pour une princesse et même pour une princesse de sang royal. Comment ? En lui enseignant le parler de l’aristocratie, tant il est vrai qu’en Angleterre — comme à Rome, où les aristocrates parlaient le grec, et le vulgum pecus le latin — les barrières de classe épousent celles de la langue : « Il est impossible qu’un Anglais ouvre la bouche sans que d’autres Anglais se mettent à le haïr ou à le mépriser. » Près d’un siècle plus tard, cette boutade de Shaw conserve une bonne part de sa pertinence.

Ce qui est vrai des rapports de domination dans les situations interpersonnelles l’est tout autant, sinon davantage, dans les situations où des langues sont en contact dans un rapport de forces qui ne relève pas forcément de la démographie. Les colonisateurs — fonctionnaires, soldats, colons, commerçants et missionnaires — étaient infiniment moins nombreux que les « indigènes », mais ils étaient porteurs de la puissance économique, militaire et symbolique de la métropole. L’imposition de la langue métropolitaine, au moins dans l’administration, et, partant, son adoption par les couches supérieures — qui maintenaient ainsi leurs distances avec le peuple — en étaient le corollaire naturel.

Quand, des décennies après les indépendances, on voit des magistrats en perruque dans les tribunaux d’anciennes colonies britanniques d’Afrique ou des Caraïbes, ou des parties de cricket ou de polo dans les Etats issus de l’empire des Indes, on mesure le poids symbolique persistant de la « britannité » et, ce qui en est indissociable, de sa langue. Le Commonwealth n’a plus beaucoup d’impact géopolitique, mais il reste un club — institution londonienne par excellence — où les dirigeants des pays qui furent des dominions et des colonies de la Couronne se retrouvent périodiquement et informellement, en parlant anglais.

Mais ne faut-il pas aujourd’hui plutôt parler d’anglo-américain que d’anglais, dans la mesure où la force propulsive de cette langue a surtout pour moteurs Washington, Hollywood, le Pentagone, Coca-Cola, Microsoft et Apple ? A la différence de la colonisation britannique, qui visait essentiellement les esprits des élites « indigènes », l’américanisation, s’appuyant sur des marchés financiers et industriels devenus planétaires — ceux du divertissement en premier lieu —, et la volonté des Etats-Unis de sauvegarder à tout prix leur hégémonie géostratégique ont pour cible les esprits des masses, et cela en utilisant la même langue, d’ailleurs de plus en plus éloignée de l’anglais standard.

Et elles bénéficient en général de l’appui d’autres « élites », notamment de celles de pays développés — dont certains furent autrefois des colonisateurs ! —, et qui, ne craignant pas l’excès de zèle, font assaut de génuflexions et de marques de servitude volontaire. L’anglo-américain, dans les faits, est devenu un vecteur de la mondialisation néolibérale. D’où sa promotion par ses « chiens de garde ».

Revendiquer un monde multipolaire, c’est aussi récuser toute langue unique, et donc encourager le multilinguisme. Le droit de créer et travailler dans sa langue est un des attributs de la souveraineté populaire, notion qui hérisse les dirigeants des transnationales, des institutions financières, ainsi que leurs porte-parole et porte-plumes locaux. La bataille des langues, c’est d’abord la bataille pour toutes les langues, y compris évidemment l’anglais.

Bernard Cassen.

Extraits de l’ouvrage :

L’Union européenne présente un cas singulier. Derrière une rassurante égalité de droit entre ses 23 langues officielles et de travail, la situation varie néanmoins considérablement selon les institutions ( auxquelles le règlement de 1958 laisse la faculté de déterminer les modalités d’application du régime linguistique). Il faut dire que ce régime ne précise pas la différence entre langue officielle et langue de travail. Le Parlement européen est l’institution qui applique le plus strictement le principe d’égalité. Tous les débats en séance plénière, de même que les travaux en commission, font l’objet d’une traduction active dans 22 langues (les 23 moins l’irlandais). Aussi chaque député peut s’exprimer et recevoir une traduction dans sa langue. Cela vaut également pour tous les documents législatifs. Le nombre de combinaisons linguistiques possibles (du letton au slovène, du tchèque à l’italien, etc.) atteint le chiffre astronomique de 462 (22 multiplié par 21). Comme il est matériellement impossible de trouver des interprètes et traducteurs en nombre suffisant (sans parler du nombre de cabines de traduction) entre chacune des langues et les 21 autres, les échanges passent par six langues dites « pivots » ou « relais » : allemand, anglais, espagnol, français, italien, polonais. Par exemple, pour la traduction en suédois de l’intervention d’un député bulgare, un interprète traduira du bulgare en anglais ou en allemand, et un autre interprète reprendra cette traduction pour la retraduire en suédois. Ce qui ne va pas sans perte de sens et sans risque d’erreurs… La Commission utilise seulement trois langues de travail - allemand, anglais, français – bien que les 19 autres, aux termes du règlement de 1958, aient également le même statut. Une fois ces règles posées, il faut examiner comment elles sont mises en œuvre sur le terrain, et là on déchante [1]. En 2007, à la Commission, 73,5 % des documents soumis à traduction étaient écrits en anglais, 12, 3 % en français et seulement 2,4 % en allemand.Au Conseil, les réunions politiques au niveau ministériel et à celui des chefs d’Etat et de gouvernement bénéficient d’un régime identique à celui du Parlement. Dans les réunions administratives, les pratiques sont très hétérogènes : l’anglais et le français, parfois aussi l’allemand et la langue du pays hôte de la réunion. La Cour de justice des Communautés européennes, elle, utilise seulement le français pour les actes de procédure et pour les délibérés. A l’occasion de la Journée internationale de la francophonie, M. Sarkozy, qui exerce au nom de la France la présidence de l’UE au second semestre 2008, a déclaré, le 20 mars de cette même année, qu’il veillerait au statut du français dans l’Union. Il faudrait qu’il en touche un mot à son ami Jacques Attali et à Mme Pécresse… Le volet offensif du combat de la francophonie a un nom : le développement de l’enseignement de l’intercompréhension entre les langues romanes, en particulier avec les deux autres blocs linguistiques que sont l’hispanophonie et la lusophonie. Des méthodes existent, qui ne demandent qu’à être expérimentées sur une grande échelle. D’autres sont en cours d’élaboration [2] .

Il ne devrait pas être trop difficile, dans les pays entièrement ou partiellement francophones, de « vendre » aux gouvernants l’idée que l’enseignement de l’intercompréhension entre langues romanes permettrait, à partir du français, d’en faire connaître au moins trois autres de grande diffusion (espagnol, italien, portugais) pratiquement « pour le prix d’une ». Dans d’autres pays ou communautés de langue romane, le même argument, incorporant cette fois le français au « panier » offert aux apprenants, serait tout aussi audible. En particulier en Catalogne, en Galice et en Roumanie dont les langues, de diffusion plus faible, rejoindraient symboliquement le club des grandes.


Notes

[1Lire notamment le rapport fait au nom de la commission des affaires culturelles, familiales et sociales de l’Assemblée nationale sur la proposition de résolution (n° 907) de M. Michel Herbillon sur la diversité linguistique dans l’Union européenne (documents E 2275, E 2024 et E 2182), et déposé à la présidence de l’Assemblée le 10 juillet 2003.

[2Lire Bernard Cassen, « Entre locuteurs de langues latines on peut toujours se comprendre », « La bataille des langues », Manière de voir n° 97, Paris. Lire également le dossier sur l’intercompréhension publié dans Les Langues modernes (n° de janvier-février-mars 2008), revue de l’Association des professeurs de langues vivantes de l’enseignement public (APLV) en France.
Site : www.APLV-LanguesModernes.org.