Quel sens politique donner au "NON" irlandais ?
jeudi 10 juillet 2008
Auteur : par Texte du M’PEP

Résumé

Un référendum s’est tenu en Irlande le 12 juin 2008 pour dire « oui » ou « non » au traité de Lisbonne sur l’Union européenne, copie conforme du traité constitutionnel déjà rejeté en 2005 en France et aux Pays-Bas. Ce sont 53,4 % des votants irlandais qui ont voté « non ». L’analyse faite de la victoire du « non » par la gauche française témoigne de ses divisions et de son impuissance. Le M’PEP considère que les Irlandais n’ont pas exprimé de perspective politique qui pourrait s’incarner dans le désir d’une autre Europe et autour de laquelle il serait possible de se rassembler. Il existe néanmoins une leçon à retenir : malgré la diversité de ses motivations, la raison commune au vote « NON », son tronc commun, est l’exigence du respect de la souveraineté populaire et nationale.

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QUEL SENS POLITIQUE DONNER AU « NON » IRLANDAIS ?

Pour le Parti communiste français (déclaration du 13 juin 2008), le peuple irlandais « a su par son vote rejeter la mise en concurrence effrénée des salariés, la pression sur les dépenses publiques et les salaires, le sacrifice des services publics, la militarisation de l’Union européenne. […] Le non irlandais est porteur de la promesse d’un nouvel avenir pour l’Europe. Engageons-nous dans cette voie. »

De son côté, dans une déclaration (13 juin 2008), Olivier Besancenot de la Ligue communiste révolutionnaire estime que le résultat de ce référendum démontre que « Le breuvage libéral est imbuvable pour les peuples car il signifie destruction de tous les droits sociaux et alignement par le bas de la législation européenne. »

En ce qui le concerne, le M’PEP considére que le résultat du référendum irlandais ne traduit aucune perspective politique autour de laquelle la gauche française ou européenne pourrait se rassembler. La grande diversité des motivations du vote « NON » ne permet pas de porter un jugement global sur ce scrutin, hormis une forte et juste exigence de souveraineté nationale et populaire des Irlandais.

Cette diversité des motivations du vote en faveur du « NON », recouvrant parfois de fortes contradictions, doit être analysée objectivement. C’est pour n’avoir pas procédé à une telle analyse des contradictions du « NON » français en 2005, que la gauche de gauche, pour une part, a connu le naufrage des deux années qui ont suivi. En 2005 comme aujourd’hui, il est inexact, si on s’intéresse aux faits, de dire ou de laisser entendre que le contenu de ces deux votes « NON » - et même trois avec le vote néerlandais - était seulement antilibéral comme le font le PCF et la LCR.

La victoire du « NON » irlandais, comme les deux précédents, comporte des raisons contradictoires. Ces contradictions sont apparues dans l’éventail des forces qui ont fait campagne pour le « NON », et, par conséquent, dans les motivations de ces dernières.

Les forces du « NON » en Irlande étaient composées d’une quinzaine d’organisations aux objectifs politiques et idéologiques radicalement différents : quelques petites organisations politiques de gauche et d’extrême gauche ; deux ou trois syndicats ; le Sinn Fein qui est un parti de gauche républicain et indépendantiste ; l’association Libertas qui regroupe des employeurs ; des conservateurs rassemblés dans le groupe Coir et des catholiques intégristes. Le seul sujet sur lequel ces organisations étaient d’accord était le vote « NON » pour garantir la souveraineté nationale. Une fois celle-ci garantie, ces groupes ont vocation à reprendre le combat qu’ils se mènent en matière de politique intérieure.

Concernant les raisons du vote « NON », la même diversité peut être observée :

- Texte que le gouvernement n’a pas voulu diffuser dans son intégralité au motif qu’il était « trop compliqué », que les électeurs « ne vont pas comprendre ». Il est vrai qu’avec 267 pages, 296 modifications, 12 protocoles, 51 déclarations, 3 000 pages avec les annexes, au lieu d’avoir été « simplifié », ce traité a été complexifié…

- Des maladresses : Brian Cowen, premier Ministre, a avoué n’avoir pas lu le traité dans sa totalité. Le commissaire européen irlandais Charlie McCreevy a annoncé qu’il fallait être « fou » pour lire le traité entièrement…

- Refus de débattre du contenu du traité.

- Déficit démocratique de l’Union européenne.

- Perte d’un commissaire européen pour l’Irlande par rapport au traité constitutionnel.

- Les employeurs membres de l’association Libertas ont trouvé le traité trop contraignant.

- La gauche l’a trouvé trop libéral.

- Les conservateurs du groupe Coir et les catholiques intégristes ont trouvé que le traité autoriserait l’avortement, favoriserait la prostitution, légaliserait le mariage homosexuel…

- Les pacifistes ont craint pour la neutralité historique de l’Irlande.

- Inquiétudes liées à la libre concurrence.

- Menaces pour les services publics et les droits des travailleurs.

- Le Sinn Fein et Libertas ont mobilisé contre le risque d’un relèvement des impôts (cette association de chefs d’entreprise a eu peur d’un relèvement de l’impôt sur les sociétés qui est de 12,5 % actuellement).

Le contenu antilibéral du vote « NON » est donc réel, mais il ne constitue qu’une partie des raisons de ce vote, sans que l’on sache pour l’instant dans quelle, proportion. En tout cas il est parfaitement clair que ce n’est pas, dans son intégralité, un vote contre le néolibéralisme. Constater que ce fut « un vote de classe » car le « NON » a parfois obtenu plus de 65 % des voix dans les quartiers populaires ne change rien au problème. Parmi ce vote « de classe », on peut parier que les études politiques qui seront menées ultérieurement montreront que parmi les ouvriers et employés qui ont voté « NON », une proportion non négligeable ne l’a pas fait par antilibéralisme, mais sur des bases très conservatrices, notamment religieuses (crainte de libéraliser l’avortement , le mariage homosexuel, etc.).

La gauche française et européenne doit donc faire une analyse sérieuse du vote « NON » irlandais. Si elle procède à cet examen, elle se rendra compte que les Irlandais n’ont pas exprimé de perspective politique qui pourrait s’incarner dans le désir d’une autre Europe et autour de laquelle il serait possible de se rassembler. Il existe néanmoins une leçon à retenir : malgré la diversité de ses motivations, la raison commune au vote « NON », son tronc commun, est l’exigence du respect de la souveraineté populaire et nationale.